Il y a tout un monde de reliefs, de crevasses…

Il y a tout un monde de reliefs, de crevasses, de rebondissements, de lignes et d’ondulations dans un drap froissé, alors qu’un drap tendu, parfaitement plat et repassé est ennuyeux à mourir je trouve, on s’y couche mais il ne nous est pas familier, il est trop idéal, froid, on ose à peine le toucher tellement il réflète une perfection qui n’est pas en nous et ne nous appartient pas, alors que les défauts, les cassures, elles, nous appartiennent et sont familières.

Cela participe aussi au souvenir qu’on se fait d’un poème, alors qu’un parfait parfaitement ficelé n’est pas marquant, il est lisse et glisse sur la mémoire, comme un visage sans défauts. Un poème avec ses imperfections, ses bizarreries, sera beaucoup plus marquant. En le relisant un jour on retrouvera les anomalies et on se dira « ah tiens, je me souviens de ce poème, avec ce défaut et le mot rêvasseuse qui sonne bizarrement dans le poème ». Le tout est de ne pas laisser indifférent je trouve.
Le vrai beau a toujours quelque chose, quelque part, qui nous déplaît ou nous met mal à l’aise.

 

 

attention je ne dis pas que le beau met complètement mal à l’aise.
Je dis que dans les plus grandes émotions provoquées par le beau il y a une toute petite pointe d’angoisse, de gêne, et qui augmente la pression sanguine, et multiplie l’émotion un peu comme lorsqu’on tombe amoureux. L’amour et le beau naissent d’une angoisse qui trouve enfin le moyen de s’exprimer, de s’épancher et de se sublimer.

Pense aux plus grandes émotions que tu as connu, celles qui t’ont le plus marqué et je pense que tu verras ce que je veux dire, il y a dans toutes une certaine anxieté, un trouble, et c’est justement grâce à ce trouble là qu’on s’en souvient.

Après tout, qu’est ce qu’une émotion, sinon une peur sublimée ?

Radicalité

Je crois malgré tout que konsstrukt reflète quelque chose de notre époque. Ce qui n’est pas rien, quand on voit la quantité d’auteurs qui reflètent un vieux reflet, lui-même un vieux reflet d’un résidus d’écriture surréalistico-hermético-lugubriesque-capharnaümiomou-pompiousophage

et c’est en cela que j’apprécie son travail.

(lui-même se fouterait de ma gueule en lisant ce que je dis de lui, mais bon)

Il a sa manière de faire… on ne peut pas lui reprocher d’avoir un mauvais style, puisque (je crois), il a rejeté tout style ou, ce qui revient au même, il est incapable d’avoir un style. Et puis, il y a, tout au fond de ce qu’il fait, un profond foutage de gueule de tout, de l’existence en premier lieu, un mélange de nihilisme et de grandes bouffées de rires entre les lignes, qui passe de long en large derrière son travail.

 

 

Entre ce que fait konsstrukt et la télévision en général (pour la citer en bel exemple), je ne vois pas la différence entre ces deux merdes, sinon que l’une nous est présentée telle quelle, et que l’autre nous est offerte avec un beau papier cadeau autour, et du parfum horriblement fort et asphyxiant pour masquer l’odeur. Des gens comme konsstrukt, c’est que la société de consommation mérite, c’est le boomerang qu’elle a elle-même crée qui lui revient dans la gueule.
Si on était un tant soit peu lucides, déshabitués du bruit environnant qui nous rend sourds et aveugles, nous verrions infiniment plus de « merde » dans les médias, dans la soi-disante « humanité » de tous les jours, dans notre affreux laisser-aller, que dans les écrits de konsstrukt.
Konsstrukt est un miroir, il ne faut jamais montrer du doigt l’artiste, il ne fait que refléter. Il nous met en face à face avec une part de nous-même.

D’ailleurs en lisant konsstrukt, si on éprouve un sentiment de rejet, ce n’est pas lui ni son travail qu’on rejette, c’est une part de nous-même et de notre environnement qu’on repousse comme des lâches, des lubies-istes, des poulets joyeux jetés dans le four de la consommation, des autistes aliénés qui font comme si de rien n’était. À l’abri dans le confort du cocon, des anti-biotiques et de l’amour-propre. Et qui iront crever sans avoir été libre et lucide réellement ne serait-ce qu’une seule seconde.

 

Il y a deux façon de faire de l’art, prendre la boue et en faire de l’or, ou prendre cette même boue et la déverser telle quelle. Ce sont deux radicalités. Et tout ce qui n’est pas radical ne vaut pas une fibre de poireau.

 

Que les irréguliers s’expriment.

S’amuser. C’est tout.

Il y en a eu des Bowies de l’écriture sur le net, mais ça ne va pas loin, ça ne mène nulle part. Ils finissent par faire des animations flash ou autre.
Si la vie est une pièce de théâtre, internet l’est aussi, sauf que le rideau est fermé et les acteurs jouent entre eux, derrière, sans se voir, à la manière de fantômes bizarres. Les auteurs sur internet sont des exhibitionnistes intimidés, au service d’aveugles.
Je suis bien d’accord sur le fait qu’on est pas bien dangereux, ici, je suis content de lire ça de te part mais je savais bien déjà que tu étais quelqu’un de lucide.
Que nous sommes auto-complaisants aussi, nous le sommes et d’un autre côté, nous sommes aussi très auto-dépréciateurs, revers de la même médaille, sans doute.
Je ne crois pas qu’on arrête d’écrire parce qu’on ne se renouvelle pas, je crois qu’on arrête d’écrire quand on ne sait plus ou qu’on est plus en mesure d’écouter dans le ventre la musique qui fait danser la vie. Par le sentiment amoureux qui lance l’estomac, par la poésie, par le cognac… C’est, du moins, comme ça que je vois les choses.

Ma philosophie est celle-ci, m’amuser, il n’y a rien d’autre à attendre de l’internet. Mais c’est déjà immense, c’est déjà presque tout. M’amuser prétentieusement à rendre les autres auteurs illisibles (comme dirait un autre…).
Je suis d’accord aussi sur le fait que le forum bleu est le plus vif, dans ceux que je connais en tous les cas. Qu’on ne se renouvelle pas, non. Se renouveler est une lubie d’écrivailleur de seconde zone, on est toujours les mêmes, on creuse le même « trou » ou le même « ciel » selon les points de vue. On affine sa technique, le style, sa force, du moment que l’argile est suffisamment « fraîche » pour être encore malléable, on attaque la terre d’un côté ou de l’autre, mais c’est la même argile qu’on travaille, la même ligne conductrice qu’on suit. Après, c’est une affaire de maquillage et de choix de pots de peinture. La quête du renouvellement est un mirage de bas étage il me semble, ce qui importe plus, je crois, c’est se maintenir, sans cesse, en-dehors de nos habitudes, du confort, maintenir une vue fraîche, extérieure sur le monde, un feu sacré, le renouvellement, ça vient après, comme une conséquence de tout ça.

C’est aérien. C’est léger comme un conte pour enfants…

C’est aérien. C’est léger comme un conte pour enfants, mais il y a ce petit quelque chose en plus qui le distingue d’un conte ordinaire. Ça frôle la futilité sans y tomber vraiment. C’est un jeu d’équilibre bien maîtrisé. Sans tourmentes.
La légèreté a aussi sa force, peut-être d’autant plus que notre époque est effroyablement pesante. Par les temps qui courent, la simplicité et la légèreté sont un joli pied de nez, un étirement de la langue bienvenu en direction de la lourde folie du monde.
Il y a de la poésie dedans. Cette bizarrerie qu’on lance vers le ciel, en musique, pour rendre hommage à ce je-ne-sais-quoi, ce « peut-être » qui serait le simple fait d’être en vie.
Un « peut-être » qui résonne d’une oreille à l’autre et remonte vers le ciel en colimaçon. On a les lobbyistes, qui influent sur le cours du pétrole. Et les autres comme nous, les lubies-istes, qui influent sur le cours du nuage.

Poésie vendange 2007

Prenez une sorte de rythme
Des expressions qui ne veulent rien dire mais qui paraissent jolies
Un choix de vocabulaire : visage, corps, ombre, aube, mouvement, île, aile, mains, chant, souffle, arbre, pierre, silence, lumière… Le plus à la mode chez les poètes (surveillez les cours de la bourse aux mots)
Dans le cas où le poème paraît trop pur. Pour éviter de paraître fade ou bebête, ajoutez quelques mots surprenants et pas catholiques.
Cela donnera du ton au texte, un caractère certain. Un vrai génie se doit d’utiliser des mots sales parfois.
Si possible, des mots rares aussi (ou inventés mais c’est plus risqué).
Trouvez le juste équilibre entre le concret et l’abstrait.
De la métaphore, de la métaphore, de la métaphore

Si on comprend rien, c’est pas grave, c’est de la poésie. Dans la nuit l’imagination a vite fait de voir mille génies. Préférez le mystère.

Tritouillez tout ça savamment

Surtout, évitez le piège du sens. Si, après sa lecture, le lecteur serait capable de dire de quoi parle ce qu’il vient de lire, c’est très mauvais signe. On doit se faire chier, oui, mais en poésie. Faîtes dans le beau (sauf si une pincée de laideur passe à la mode). Dans l’abstraction, dans la spontanéité. Un peu d’automatisme mais pas trop.

Vous obtiendrez la poésie vendange 2007

Par-devers moi

Par-devers moi

J’ai vécu longtemps dans ce mélange bizarre d’avenir et de passé, où rien ne se produit. Je me suis d’abord pensé différent, je l’étais. J’ai voulu croire que je n’étais pas malade, je le suis. Suite à une éducation malheureuse, où la mort et l’échec sont portés en flambeaux. Où je n’étais aimé que lorsque j’étais maladif et mort. Enfant à-moitié désiré, enfant produit d’un amour crépusculaire.

Je comprends maintenant que je ne vais pas bien, et qu’une distance énorme sépare l’apparence que je donne, de mon moi. D’où le sentiment que la vie est ailleurs, que je suis en-dehors. Je le suis véritablement, je flotte sur les choses, je m’éparpille en ivresses éphémères. Je chasse le bonheur, trappeur immatériel du désir, le bonheur indistinct qui me fuit. Et quand je veux le serrer et le faire mien, je l’écrase malgré moi dans le piège à loups . Je retrouverai ma liberté derrière les prisons singulières. Je retrouverai ma liberté sous le tas de poussière de ma vie, je le jure sur mille bontés et sur milles trésors. Fini les prières, je suis seul responsable de mon devenir. Sèche tes larmes, pauvre saule-pleureur. Je parcours les rues à l’abri d’une langueur hémisphérique, je parcours en pensée les millimètres qui me séparent de la sortie du labyrinthe de la citée interdite. Flâneur, butineur de cathédrales, en plein-champ de la caméra du soleil, je suis seul loin des choses comme je me sens toujours seul loin de la comédie de la vie. Mon triste désoeuvrement, je recouvrerai la parcelle, je creuserai la terre pour trouver mes solutions. Je ferai de toutes mes maladies des flacons enivrants, je placerai la couronne végétale autour de ma tête, comme preuve matérielle que je suis bel et bien, le butineur, c’est à dire : le chasseur de butins. Je creuserai dans le mur, je retrouverai mon chemin à travers les perditions. Je ferai bien les choses. Je me remettrai à écrire, l’écriture sera ma clef nouvelle.

Peut-être le plaisir

Peut-être le plaisir pour le lecteur de lire ce qu’il attendait de lire ou, au contraire, d’être surpris devant l’inattendu. Chacun son stratagème. Pourvu que la recherche du temps perdu ne soit pas une perte de temps, que la chasse au bonheur ne consiste pas à revenir bredouille, que la nouveauté ne soit pas une vieille commode louis XIV repeinte en fluo.

Du reste, je pense que le lecteur ne devrait rien savoir ce qu’il se passe dans la salle des machines. Lui, il est sur le pont, la main sur la bastingue, il regarde l’azur et le ciel. Le navire avance, il ne sait rien de la mécanique incroyable qui est la force qui le pousse sur les « gouffres amers », et ça n’a pas d’importance.

Celui qui écrit, lui, jette le charbon dans le feu. Il est seul en bas à peindre clandestinement le paysage qui constelle les yeux des voyageurs.

Nouvelles métamorphoses

Voilà, enfin, une période s’achève. Nouvelles métamorphoses.
Il y a quelques jours voilà ce que je disais à un très cher ami : La solitude, je la connais bien…je suis presque un expert en la matière, on pourrait dire. Mais maintenant, je suis épris d’un désir fou de présences humaines. A foison. J’ai creusé jusqu’au dernières limites le puits de la solitude, afin de ne plus avoir à y retourner pour tout le reste de ma vie. Un temps, j’ai chanté les heures solitaires, calfeutré le mur qui me séparait des autres. J’ai creusé la terre de l’isolement comme on creuserait sa tombe. Je ne parlais avec les autres qu’à contre-coeur. Même au milieu d’amis, je me surprenais à bailler et à sombrer dans une même rêverie, celle de l’attente, celle du moment où enfin je pourrai retrouver ma solitude contemplative.

J’ai envie de foutre en l’air les mélodies laborieuses.
Je rêve d’un nouvel air.
J’irai crever bien avant en hurlant ce que je désire, plutôt qu’en criant contre ce que je n’ai pas.
Je prends conscience de ce que je suis, sans oublier que je ne suis pas grand-chose, je veux prendre conscience de tout ce que j’ai accompli, qui n’est pas rien.
Ma personnalité que j’ai fabriqué pendant ces milliers d’heures de solitude et qui maintenant appelle la lumière du jour à pleins poumons. Si je reste seul, tout ce que j’ai fabriqué tombe en miettes.
Je veux devenir, sinon libre, du moins, délivré… chaque jour un peu plus.
Je veux être moi, demain plus qu’hier, être moi, c’est à dire… cet être changeant. Continuer dans ce que j’ai commencé, c’est à dire être ni écrivain, ni artiste, ni dessinateur, ni peintre, ni musicien, ni rien de tout ça… je veux être tout et rien, être moi, que ma personnalité suffise. Fais chier les étiquettes.

Enfin, je veux faire ce que je dis, au lieu de parler dans la nuit. Marre des vains voeux. Marre d’avoir toutes ces solutions et de n’être pas en mesure de les appliquer sur moi-même.

Auparavant je chérissais les nuits car chacune était un plein trésor. Je souffrais le jour mais ce n’était rien, en comparaison à cet épanchement nocturne, cet émerveillement des premiers moments. Je me sentais heureux lorsque j’étais seul. Maintenant à force de tourments je suis moins moi-même, chaque jour m’éloignant un peu plus, jusqu’à ne plus rien y trouver, dans la solitude. Alors… Il a fallu faire des efforts immenses car j’ai voulu vivre, malgré tout. Ne supportant plus la solitude, supportant mal les présences tout à la fois, je ne vivais plus guère…je subsistais…entre deux mondes, fuyant l’un, apeuré par l’autre. A la place d’une belle terre promise j’avais eu droit à un bel enfer.

Je veux la magie renouvelée. Je veux me fondre dans la poésie sans y mourir. Retrouver ce soleil après avoir suivi ses traces. Ce rythme qui fait danser la vie, qui lui fait taper des deux pieds sur le parquet. Je souhaite aller plus loin que la vie courante, plus loin dans l’enfer, plus loin dans le paradis.

Marre des dépressions de cafards

Marre des dépressions de cafard. Je veux être heureux. A jamais… Etre heureux comme jamais, retrouver ma nature.

 

Une phrase parfaite, de Montherlant : Presque toute vie d’homme est corrompue par le besoin qu’il a de justifier son existence.
La vie n’a qu’un sens : y être heureux. Si la vie n’est pas synonyme de bonheur, autant ne pas vivre.

 

Suffit ! la recherche de la beauté. Suffit l’embellissement. Les phrases bien torsadées, bien tournées. Fini les mots d’amour, les complaintes tristounettes. Je prends les choses à mon compte. L’espoir déçu que je mettais dans les choses se changera bientôt en révoltes. J’aurais pour moi la force des mots. La poésie noire et scandaleuse. J’aurai la beauté noire, celle qui ne promet pas de lumière, celle qui va chercher sa matière là-bas, au loin, jusque dans la mort… Je l’aurai comme grande inspiratrice. Une existence normale, un lit de qualité, une demeure à soi bien morte et bien ordinaire… Je me mettrai du côté des fous, des abîmés. En clair, j’aurai pour moi une longue vengeance à cause de mes espoirs déçus, j’irai chercher tout ça jusqu’au fond des ténèbres . Je serai du côté des vaincus, mais je crierai quand même…

Je me ferai haïr du monde entier, je serai seul contre tous…Je montrerai un faux visage, celui de la révolte noire, je montrerai un faux visage, pour ne pas me faire aimer… Je serai horrible et magnifique à la fois, et puis surtout, je mettrai les gens en face de ce qu’ils sont, ou plutôt, chacun croira y voir un autre parce qu’on ne s’imagine jamais soi-même aussi dégoûtant. On ne s’imagine bien plus beau qu’on ne l’est vraiment, comme un maquillage magique… Je serai horrible parce qu’il n’y a que comme ça que je peux écrire. C’est ce qu’il y a de marqué partout autour de soi, en filigrane, derrière les mots mielleux, il y a des choses pas très belles. Pas buvables. J’irai chercher la vie tout au fond, tant pis pour ceux qui ne me croiront pas, ceux qui ne m’aimeront pas, tant pis…

Duel

Je dois me fabriquer suffisamment de rage du fond de ma solitude pour qu’elle me dure jusqu’au crépuscule de ma vie. Une rage qui ne serait pas la haine sourde contre les hommes, une rage qui serait la locomotive. Je veux déterrer de moi le tragique, ce qui me fonde. Je veux connaître le degré ultime de la solitude pour ne plus jamais avoir besoin d’y revenir. Comme je veux tout connaître, et tout survivre pleinement, pour accumuler en moi tout cet amas immense de non-vécu. Et tout mon art consistera (j’emploie le futur car je n’y suis pas encore) à hurler la vie que je n’ai pas connu. Je ne veux pas faire que passer, je veux laisser ma trace lumineuse, électrique, pas une trace de bave d’escargot, donner un coup de pied énorme dans la fourmilière, en écrivant le livre qui sera mon livre que je porte en moi depuis toujours mais qui ne passe pas encore par la porte, pour atteindre le papier, cette piste d’atterrissage des lignes pilotes. Je dois encore le tailler, faire de la masse informe une immense demeure. Je dois enfin plaquer ma voix sur la musique que j’ai à l’intérieur, pour être en mesure d’écrire à l’infini vers l’infini. Il me faut trouver ma musique, ou plutôt, la perfectionner puisque je l’ai déjà, à l’état d’embryon malgré que je la travaille déjà depuis des années, le temps d’amasser le vivre. Je veux soulever les hommes pour regarder ce qu’ils cachent en-dessous d’eux, dire cette absurdité universelle qui n’est pas une absurdité. Ces gens qui n’ont plus foi en eux. je veux avoir foi en moi, en mon art, une bonne foi pour toutes, avec en tête l’idée de la mort et que je n’ai rien du tout à perdre, si ce n’est de n’en avoir pas assez dit, d’avoir été timoré. Je veux être seul face au monde. Seul face au paradis et lui dire non. Pousser le vice, le délire. Enrichir la scène. Seul au milieu des fantômes. Aller plus loin que le lointain. Trouver les éclairs. Mélanger le Proust et le Céline en moi pour trouver la nouveauté. Malaxer la langue, lui trouver un visage inouï. Mêler le naïf et le lucide. Je veux construire la maison que je n’ai pas. Surprendre au carrefour ma voix, ma voie. Je veux faire exploser ce qui gronde au-dedans de moi, ouvrir la cage pour que les nuées d’oiseaux aillent connaître un peu de ce ciel pour lequel ils sont faits, sous la forme d’un livre.

J’ai tant pensé, et si peu écrit

J’ai tant pensé, et si peu écrit. Je cherche la sincérité et ne la retrouve pas, sous un amas de feuilles et d’artifices. La confusion régnante. Je me cherche moi-même, sous l’écorce, je cherche cette émotion dénuée de soupçons, cette vérité comme un éclair. C’est ma présence en société qui me nuit et me voile.
Je cherche, dans les lignes d’autres poètes, de quoi raviver cette flamme qui n’a plus à faire ses preuves pour montrer qu’elle existe. Dans le tourbillon, dans la tourmente, je crois que ce que je recherche, c’est un peu de silence.

Les jours s’en vont, la poésie demeure

Les jours s’en vont, la poésie demeure

 

Les visqueux, les déroutants, les omnipotents, les intrabilaires, les viciés, les criards, les reclus, les écorchés, les bandits timides, les indélébiles, les addicts, les violents, les chatouilleurs, les dérailleurs, les just do it, les incontinents, les sourds, les grognons, les moustachus, les extrémistes, les alpinistes, les schtroumphs cardiaques, les schizos, les tristounets, les fouettards, les caduques, les boiteux, les maladroits, les vieux, les vas-y-que-je-te-pousse, les alcoolos, les manchots musiciens, les papagaios, les tambourineurs, les fatigués, les endoloris, les ridés, les lunaires, les blancs comme neige, les cachets d’aspirine ambulants, les marteleurs, les rouspéteurs, les adieux-mais-à-demain-quand-même, les chanteurs à la glotte solaire, les dormeurs du val, les fleursdumaleresque, les faut-tout-détruire, les je-suis-discret-mais-j’aimerais-bien-qu’on-m’aime-un-peu-quand-même, les je-pense-qu’à-aller-au-lit, les frustrés, les résidus de leur enfance, les amoureux, les blanc-bec, les infantiles, les peureux, les cloches, les qu’est-ce-que-je-fous-ici, les claudiquants, les nocturnes, les funambules, les mimes de la vie, les pervers, les repris de justice, les peintres qui n’ont jamais touché un crayon, les écrivailleurs, les voyageurs immobiles, les miauleurs, les mariniers d’eau douce, les perles cachées sous les fards, les tousseteux, les imbéciles, les frisés, les trois-cheveux-qui-se-battent-en-duel, les déjà-morts, les ermites, les fan de, les chanceux et malheureux à la fois, les poilus prépubères, les coeurs d’artichaut, les ailes d’ombre, les je-pars-à-la-rescousse, les rejetons d’oedipe, les matelots qui ont peur de l’eau, les romantiques, les tout-est-perdu, les rigolards, les cadavériques, les gueules de serpentin, les fêtards, les blasés, les écoliers qui ont raté la sonnerie, les diaphanes, les enfants de Céline d’Artaud de Nerval de Miller, les enthousiastes, les le-paradis-c’est-ici, les voltigeurs, les amants qui ont perdu leur trésor, les peinturlurés, les multicolores, les parfumés, les érudits qui font semblant, les enfants de Rousseau de Montaigne d’Homère de Lautréamont, les révolutionnaires obsolètes, les je-veux-connaître-l’apothéose-de-la-vie, les fumistes, les désordonnés, les éperdus, les confus, les quand-dira-t-on, les je-sais-pas-ce-que-je-veux-mais-je-l’aurais, les illuminés, les orageux, les sanguins, les j’ai-à-faire, les déroutants, les poisseux, les moches, les tourmentés, les aphasiques, les fuyards, les lâches, les acteurs, les solitaires, les défaillants, les inachevés

nous sommes tout ceci à la fois, et même un peu plus….

Dans mes dernières notes…

Dans mes dernières notes, je pense avoir été trop influencé par l’écriture de Céline, et par son esprit aigri.

On a beau regarder

On a beau regarder, au fond, les gens écrivent comme ils parlent. Quelqu’un qui parlera mal écrira toujours maladroitement et si parfois, le temps d’une étincelle il écrit bien, c’est qu’il a emprunté sa voix à un autre. Et ça ne dure jamais très longtemps.

La plupart du temps les écrivailleurs choisissent quelques auteurs et calquent leur respiration sur eux, ce ne sont pas des inventeurs de style.

 » Silence !  » Ce poème…

 » Silence !  » Ce poème m’a pris 7 heures pour l’écrire, sans la moindre pose, sauf aller pisser quand c’est horriblement pressant et encore, j’attend la dernière limite car je trouve que ce besoin physiologique ajoute une espèce de stress et de besoin d’aller vite qui augmente les facultés. Comme la faim, d’ailleurs, j’essaye d’écrire à jeun. Pour que ce soit le corps qui écrive, il faut le sentir et pour le sentir vivre, il faut lui cultiver des besoins et les amplifier par différents moyens. J’écoute de la musique aussi, tout du long, de très variées. Pas de françaises si possible (mais pour ce poème il y avait des exceptions, Thank You Satan et Olivia Ruiz) pour ne pas qu’elles parasitent de mots la voix intérieure (car c’est une voix intérieure qui parle, quand c’est une voix d’emprunt, je le sens sur-le-champ et je me force au silence). Cette musique je les écoute souvent en boucle, peut-être une dizaine de fois de suite pour qu’elle provoque une sorte de transe. Une transe légère et incomplète, car si je tombe trop loin dans cet état là je n’arrive plus à réfléchir, je perds ma lucidité. C’est comme un exercice de funambule, ne tomber ni d’un côté ni de l’autre.
Je suis ailleurs pendant tout ce temps et suis complètement dans un autre monde, indispensable état d’esprit pour me sentir en mesure d’écrire de la poésie. Je fume aussi beaucoup (quelques cigarettes et un peu d’herbe que j’ai fait pousser moi-même, mais assez peu là non plus)
Dans ce tout ce temps, je garde à peu près le cinquième de ce que j’ai écris qui débouchera dans un poème. Il me faut concentrer cinq pages pour n’en garder qu’une.

Heureusement, pendant ces heures, j’en ai écrit 4 autres, des poèmes. Qui sont dans le même ton puisque c’est généralement une même idée autour de laquelle je tourne jusqu’au moment où je parviens à la cracher sur le papier. C’est difficile, combien de fois j’ai vu passer des comètes sans parvenir à les attraper !

Autrefois le retour à l’état « ordinaire » qui suit le poème me plongeait dans une déprime terrible, mais maintenant je crois que je l’ai apprivoisée. Et j’ai appris à trouver de la joie aussi dans ces moments qui appartiennent au quotidien ordinaire.

Inutile de dire que j’ai essayé quelques drogues (et des dures un peu aussi) et qu’aucune n’arrive ne serait-ce qu’à la cheville de ce que je ressens dans ces moments-là. Cette exaltation. Les autres ivresses me paraissent d’une fadeur incroyable à-côté de celle-ci.
C’est un peu comme quand on voit la vie pleinement, tout d’un coup, un rappel à l’ordre magnétique, les choses les plus dérisoires deviennent semblent vibrer d’une vitalité nouvelle. Je pense qu’il faut avoir senti le monde de cette façon pour que la vie ait un sens. Sinon, les gens se cherchent, continuellement et ne parviennent pas à régler leurs problèmes.
Dans ce cheminement, ce rite que je me suis fabriqué, j’apprends aussi à convoquer les âmes pour qu’elles m’inspirent, en quelque sorte, et je sens bien qu’elles sont là. Je sais que l’occidental moyen(occidental que je suis moi aussi) ne comprendrait rien à ce que je raconte ou me prendrait pour un fou. (Mais malheureux ! nous sommes tous fous !), mais généralement, je préfère ne pas dire leur nom de façon inutile. Il y a des choses trop précieuses pour qu’on en parle facilement, à la légère.

Je crois qu’on peut apprivoiser ces facultés, ces rythmes. Depuis 1 semaine je travaillais à ça et il m’a fallu au moins sept nuits sans le moindre résultat, devant une page désespérément blanche, pour que toute la charge émotive coincée dans la gorge remonte d’un seul coup. On ne peut pas chanter tous les jours, c’est impossible (pour ce que j’en sais du moins), d’abord parce que l’énergie demandée est trop grande, et que ces forces ont leurs rythmes comme les marées et on ne peut rester toujours à l’apogée. C’est difficile aussi de dominer son impatience (surtout pour moi). C’est pour cela aussi que les pages blanches me dépriment moins, ou les sentiments d’impuissance. Puisque même quand j’écris pas, j’écris toujours, en esprit. Et je sais que la moindre sensation vécue s’ajoute dans le puits intérieur des émotions, et qui viendra resurgir à un moment ou à un autre sur le papier. Ou non, ça n’a pas énormément d’importance. Tout ne dépend pas de moi. Et surtout, ça ne m’appartient pas. La seule chose qui m’appartienne, c’est la joie d’écrire et du moment que je me cantonne à elle, tout finit par suivre et remonter. Je préfère généralement (mais ce n’est pas chose facile) penser uniquement à l’essentiel tout en me laisser le plus possible aller, car je crois, la chose la plus difficile au monde pour un écrivain, c’est tout simplement se laisser aller à ses facultés. À calquer ses doigts sur la musique qu’il a dans le ventre pour qu’ils ne forment qu’un. S’ils se séparent, les langages se divisent et on arrive au brouillon, au confus, au conflit interne qui mène au silence, à la perte de souffle et à la frustration.
Les muses existent, je vous assure. On ne les a pas inventées pour rien. Le scientifique n’a pas encore mis à sac tout ce qui n’est pas de son domaine. On a une relation avec elles, entités indépendantes, et il faut les respecter. Comme je le disais, tout ne dépend pas de nous. Il faut apprendre aussi à se reposer sur des « forces » extérieures, à leur faire confiance. Ce n’est qu’ainsi qu’elles nous soufflent des mots à l’oreille et que l’imaginaire va plus vite que la compréhension. À ce moment-là le poème peut devenir si profond qu’il est comme un diamant aux facettes innombrables, à chaque relecture il est plus riche et ne lasse jamais. C’est ce que j’aimerais atteindre, pour autant, je ne pense pas y être encore arrivé comme je le voudrais. Et j’espère, d’ailleurs ne jamais y parvenir, c’est le chemin qui est beau, et ensuite, que ferais-je de mon petit moi si j’étais arrivé à destination, à la dernière limite de la nuit où le soleil apparaît ?
C’est un donneur d’énergie, en quelque sorte, sans tomber dans l’ésotérisme occidental douteux. L’écriture a un pouvoir immense, et comme tout pouvoir, il se mérite. On peut le trouver par la sincérité d’abord. On ne peut jamais tromper les muses, elles en savent plus sur nous que nous-même. Le moindre parasitisme de l’ego, la moindre tâche de vanité ou autre, et les muses se retirent elles vous laissent sans la moindre hésitation ni pitié, sans indulgence, dans le vide. Pour autant, les muses sont celles qui insufflent la part abstraite d’un texte, son âme, mais il y a l’autre moitié, sa mathématique, sa construction. Et ça, ça se travaille. Il y a une part de faculté ou de don dans la maîtrise du mot et de la musique, la symétrie (la symétrie est un pilier de la beauté, l’homme est fabriqué symétriquement et c’est pour cette raison que la symétrie lui rappelle instinctivement la beauté) mais il y a surtout, une immense part de travail.
C’est comme un vent qu’on nous souffle et dont tout le travail consiste à bien le diriger, le mettre dans sur les rails des lignes. Ce souffle-là qui serait mal dirigé deviendrait confus et la construction serait de travers, le diamant serait déformé et ne ressemblerait à rien.
Cet art de jongleur consiste à équilibrer les deux, pour que la construction soit idéale. Un parfait équilibre entre cet air immatériel soufflé par les arbres, les choses mystérieuses qui nous entourent et dont il faut être vraiment fou pour penser en avoir percé tous les secrets, un équilibre entre tout ça, et la réflexion, le travail cérébral qui se charge de donner une forme à ce qui n’en a pas.

Lettre à Claire

Message qui pourrait t’intéresser J’espérais, au fond, que vous n’étiez pas d’accord avec moi, tant ce que j’ai dit est contraire à ce que je suis. A vrai dire, je suis en pleine « révolution » intérieure. Je viens de terminer cet ensemble de textes, ça m’a pris une énergie considérable, l’air de rien, pendant une semaine entière. Ensuite, il y avait comme un trou d’air. Surtout que maintenant, je commence à comprendre que ce ton employé, dans « perpétuelle » ou « nations closes », ce n’est pas vraiment moi. Ces livres sont de pures fantasmes. Je crois que je n’ai pas été sincère et pour moi, cette découverte est une torture. J’ai été à deux doigts de les effacer entièrement, ainsi que toutes les archives. Je ne dis pas cela pour me la jouer grand poète, qui va jeter ses écrits à la cheminée comme Mallarmé ou Rimbaud…Ma raison est pire que la leur, avoir la sensation de n’avoir pas été sincère avec moi, de m’être seulement attaché à l’esthétique. Je crois que je n’ai pas encore éclos en moi-même. Je crois même que je cultive cette méconnaissance de moi, qui me sauve un peu. Mais tous ces territoires étrangers, que je visite c’est pour en fin de compte, revenir à moi. Ce que je suis, c’est à dire, un être alambiqué, une combinaison des auteurs que j’aime. N’ai-je jamais écrit quoi que ce soit qui vaut le coup ? Je sais qu’à 24 ans, se poser cette question, c’est lamentable. Je n’ai absolument aucune conscience (par moments) de la qualité de mon travail. Travail que je n’assume pas dans la vie réelle. Ça fait des années que j’écris sur des forums et les choses n’ont pas vraiment évoluées. Je suis impatient. Et j’espère le chef d’œuvre, toujours, sur le champ. Évidemment je travaille beaucoup à cette fin, je crois que j’y travaille à peu près continuellement. Je suis ambitieux et l’ambition, la ténacité, c’est ce qui manque à beaucoup. Créer une revue m’intéresserait. Mais je serais plutôt pour partir de zéro. Je ne voudrais pas que cela reste accroché à internet, il y en a tant, des sites de poésie ou des revues virtuelles. Le titre, « l’enfance », est tellement restreint. Abstrait, et si peu abstrait à la fois. Surtout, si peu d’ambition dans ce titre. Je ne dis pas qu’il faut un titre du genre « Nouvelle poésie française » bien sûr, mais « enfance », c’est un peu fade, trop délimité. Que Ivar Ch’vavar s’occupe de la revue, ça ne me dérange pas… Mais je ne le connais pas encore suffisamment. Je n’ai pas encore eu le « déclic » à propos de ses écrits. J’ai trouvé cette page sur ce site que j’aime beaucoup : http://www.remue.net/article.php3?id_article=1038 (je viens de voir qu’à la fin vous êtes citée dans l’article ! donc vous devez probablement le connaître) Je pense qu’après avoir fini ce livre je réfléchis à construire quelque chose. Revue, site internet… Je pense que la contrainte est indispensable, aussi. Le pure travail de la forme est épuisant. C’est un boulot de dactylographe. Il faudra un filtre très fort sur les auteurs, au niveau de la sélection. Un tamis aux mailles très resserrées pour n’en laisser passer que les pépites… Je préfère, maintenant, un texte sincère écrit par une gamine de douze ans, plutôt qu’un travail acharné et torturé de la forme. La poésie est-elle morte ? Si oui, est-ce qu’il faut rendre les armes ou bien tout foutre en l’air, et créer quelque chose de suffisamment fort pour attirer les yeux… Et je voudrais aussi de la création graphique. Photographies, etc. De la création à tous les niveaux. Qu’il ne s’agisse pas que de poésie. La poésie fait fuir, désormais. Ceux qui affirment que personne ne lit de la poésie sont encore loin du compte, non seulement on ne la lit plus, mais elle fait fuir. Il faudra ne jamais perdre d’esprit qu’une revue est une œuvre, en soi. Je trouve comme vous qu’on a besoin de sortir du contexte du forum bleuaque, complètement. A bientôt Claire

François

J’ai tout fait pour être un autre

J’ai tout fait pour être un autre. J’ai voulu prendre pour moi les énergies des grands écrivains. J’ai voulu faire miens leurs rythmes. Parfois même, j’ai essayé de voir le monde par leurs yeux. Je les ai explorés, comme des rivages, ou des cavernes. Arrivé loin dans les terres étrangères, je ne me distinguais plus, moi. Je ne savais plus qui j’étais. Chacun de mes désirs semblaient ne plus être les miens, j’avançais dans la nuit, et ma gestuelle semblait empruntée, artificielle. Un costume.
Mais je crois que mon pays s’est agrandi. Maintenant que je fais marche arrière, je me rends compte de mes acquis. Je n’ai pas voyagé là-bas pour rien. Ce n’était pas des pertes de temps. Si je vais trop loin, il ne me restera plus que le silence.

Je n’essaierai plus d’être un autre. Je retourne aux premiers territoires.

Des litres de sueur

Pour ma part je pense que jamais aucun travail ne « coûte » quoi que ce soit, certainement pas le travail d’écriture, quitte à en perdre des litres de sueur, ou même 10 kilos pour écrire un livre, ce n’est jamais peine perdue, ça ne coûte rien ça. C’est même vivifiant je trouve. Ce qui coûte par contre, pour quelqu’un qui a ça dans le sang, c’est de ne plus écrire, pour diverses raisons. C’est n’avoir « plus beaucoup de musique en nous pour faire danser la vie » (je m’amuse à citer Céline mais d’ailleurs il n’avait pas toujours raison lui, il n’arrêtait pas de dire qu’il en souffrait énormément d’écrire ses bouquins, c’était pour se donner une posture. Un mystificateur…), ça, ça coûte beaucoup.
Ca fait bien de souffrir pour son travail, ça donne de l’importance, ça justifie sa petite existence d’écrivain. Je pense que c’est un cliché.
Mais il en existera toujours, des clichés. Tout ce qu’on invente aujourd’hui, demain, deviendra un cliché, quoi qu’il arrive.

Au fond, l’écriture, ce sont des petits morceaux de musiques et des boutures de style amoncelées les unes sur les autres et tout ce qui compte, c’est l’objet, le voyage en cargo qu’on offre à son petit lecteur de passage, c’est ça qui compte, faire passer le voyage comme un bonbon sous la langue, le divertir de son ennui de vivre, le reste, les infinies souffrances de l’écrivailleur, c’est bon pour nous les ouvriers que nous sommes et le lecteur ne doit pas savoir ce qu’il se passe dans la salle des machines, lui, il s’accoude à la balustrade, à l’avant du navire, regarde l’océan, avec stupeur ou dégoût, nonchalance de facade, fascination qu’importe, du moment qu’on arrive à ne pas le rendre indifférent, à le surprendre, quel que soit le moyen…A le braconner à coups de virgules, comme des hameçons. L’écrivain souffre seul, dans les cales, il ne voit pas la mer, il l’imagine et la décrit mieux de fait, il transgresse la réalité, en éclaireur, il rêve de soleil de là où il est, isolé, à tourner autour de son ombre.

Proust, La Captation

Selon lui, l’intelligence était superflue. Il fallait se souvenir. L’essentiel était dans la réminiscence. Il fallait creuser la solitude, soulever le loquet de la porte, le seuil du rêve, un univers sans artifices cérébraux. Le rêve, unique endroit où le chant est suspendu, seul lieu où il soit possible d’emprunter la route d’une musique, par la mémoire, ainsi qu’une main qu’on passerait sur un rayon de lumière, rayon laissé filtré par les persiennes, révélé par une atmosphère emplie de poussières. Cette poussière, vestige des souvenirs constellés, morcelés qui ne demandent qu’à se rejoindre.
La poussière du temps est l’élément photosensible de la réminiscence, à ne jamais balayer mais à laisser s’amonceler sur la mémoire.

Il voulait partir à la poursuite d’un étonnement sans cesse renouvelé, se séparer du monde pour y revenir, le vivre à nouveau, comme la toute première fois, creuser une nuit pour analyser comment le soleil se fraye un chemin même jusque dans profondeurs de la mer intérieure. S’endormir pour revenir à la vie, éteindre toute ardeur pour laisser le calme s’écrire, perdre son souffle pour en laisser venir un autre. Son royaume est celui où l’intelligence n’a plus lieu d’être, elle est dépassée, mise à mort par un élément plus vivant, plus débordant : la sensation même. La sensation plutôt que l’intelligence, le mirage espéré de revivre les instants les plus chers une deuxième fois, une infinité de fois. À la recherche de tous les moyens possibles de se réapproprier le temps passé, étrange matrioshka, ou le temps lui-même cache un autre temps, plus mince mais plus intense, plus éloigné en lui-même, qu’on ne peut évoquer qu’en rêve.
Dans son livre les personnages et les objets eux-mêmes sont des alibis, des prétextes à la ressouvenance, il parvient à faire d’un corps inerte un élément vivant.

Devant l’impossibilité de fusionner totalement la vie avec le rêve, il ne s’est pas arrêté. Il en a cherché les correspondances (dans la lancée de Baudelaire), les fils qui les relient. Ainsi dans cet univers intime, unique et immense, où toutes choses se mêlent entre elles, il est parvenu à capter le bruit que font les temps lorsqu’ils se cognent. Il a créé des étincelles d’éternité.

Il s’est rencontré lui-même enfant, une nuit, regardant (ou se souvenant regarder) les reflets de la veilleuse multicolore sur le plafond, et son ballet de corps iridescents, dansants, il a laissé survivre la brillance de son enfance, dans la sensation proquée par la tasse de thé, les dalles irrégulières des cours, les églises, ou tous les autres détails inutiles mais scintillants qui font d’un ciel morne et noir un ciel étoilé.
Ainsi, une femme était facilement rappelée par un objet, un geste par une musique. Toutes ces femmes qui parsèment son monde intérieur, nous semblent à nous des corps n’ayant vécu autour de lui que pour lui offrir la chance un jour d’évoquer leur souvenir dans un beau livre, dans un livre magnifique qui ne dit jamais rien, pour laisser entendre, pour laisser deviner. Plutôt que de les voir vulgairement, il les a vu en rêves, en présences.
Si les femmes ont laissé de telles traces de doigts sur la membrane fragile et pourtant indéchirable de sa mémoire, c’est que pour lui, elles n’existaient pas en tant que telles, mais plutôt dans le dessin inattendu de le rappeler à ce soleil planté au milieu de son monde de féminités, autour duquel les choses, quelles qu’elles soient se satellisent. Ce soleil-là est sa vie antérieure. Sa vie démultipliée.
Force d’attraction de la vie antérieure, ou de la vie postérieure, dans un esprit si sensible, son corps, ses pensées, toutes abandonnées à la vie mal vécue parce que ressentie trop intensément.

Nul se sait vraiment s’il a vu ces choses en rêves ou non, mais comment savoir et faire la différence dans un cerveau ou tout est prétexte à maintenir la flamme, l’ardeur, de la seule sensation poétique. Il regarde l’éternité sans la brusquer, sans la toucher même, puisqu’il a compris qu’elle est d’une telle fragilité, d’une telle évanescence qu’il est impossible de la saisir sans provoquer sa fuite.
Il a enrichi mille fois les instants, les a laissé neiger de leur neige éternelle sur le papier, poudre d’or luminescente qui éclaire la nuit. Remontant le corps du temps comme une rivière, pour en filtrer l’essence pleine de parfum et pleine de visages, de la mystérieuse aurore, qui tient des promesses le matin, si rarement exaucées au soir de la vie.
Sauf pour lui, en qui l’éternité, presque atteinte, presque touchée de la main, est restée intacte et claire comme au matin.

Mime

T’en as pas assez mon ami à l’intérieur pour écrire des mots

Tu es déjà fatigué c’est une musique d’emprunt c’est pas la tienne

Tu mimes tes phrases tu joues avec les lignes mortes

En fait tu justifies ton existence, tu passes ta vie à justifier ton existence et ton petit métier…

Pour maîtriser la situation…

la petite musique

Je suis de plus en plus enclin à penser que la littérature est, avant tout, une affaire de style et de « petite musique », comme le disait le bon vieux Céline et que le reste n’est que prétextes et alibis, l’écriture peut être prise par deux bouts le frottis de l’égo ou le bousculement de la grosse humanité comme une énorme difformité de chair qui dégouline de tous côtés, faire trembler les gens, les retourner en eux-mêmes… Dans l’un on se présente comme acceptable, dans l’autre on se montre tel quel et même on empirant l’image de nous-même, jusqu’à présent je penchais dans l’un et l’autre comme un minable (c’est à dire qu’au fond je n’étais dans aucun des deux, funambule ridicule) tout timide de dire ces lourdes phrases qui pesaient en moi, à balbutier, presque à demander à la bouse si j’ai le droit d’ouvrir un peu la bouche de prononcer quelques mots…C’est incroyable cette liberté qu’on se refuse, je ne pense pas que ce soit par peur mais plutôt par un désir bien imprimé d’agir comme les autres tout ça dans l’espoir d’être aimé et de ne pas avoir l’air d’un monstre, ne pas mettre un orteil plus loin là-bas, juste là, après la ligne blanche…
Après, ce qu’il faudrait c’est trouver la mesure la musique, très rares sont ceux qui l’ont tenu par la bride, Lautréamont, Céline, sans doute Proust (j’ai parfois le sentiment que Céline a choisi Proust comme point de repère, il semble s’être placé exactement à l’opposé de lui, comme le deuxième pilier à eux deux ils sont le porticle ils tiennent comme deux masses la littérature du XXème siècle en France) je pense en toute modestie qu’elle est en moi mais que je ne suis pas au bout de mes peines pour la tirer avec une pince de tout au fond, là, je ne pense pas en avoir fini avec elle malgré tout, de l’extraire, de la travailler, c’est beaucoup de pétrissage. Aller en sens inverse des phrases toutes faîtes qui nous viennent comme des vieux réflexes, des résurgences de choses piquées aux autres si elles sont décochées, il faut les gommer par la suite, rétrécir tout ça…toujours élaguer pour trouver la langue juste.

De toute façon je vais vous dire

De toute façon je vais vous dire, nous sommes tous, chacun de nous, de vrais imbéciles à parcourir de long en large les forums d’écriture et internet, royaume du frottis à se faire mousser les égos. Au fond, c’est le bidonville de la littérature, l’empire glauque de ceux qui ont, quelque part, un peu de mal à affronter le réel. Le réel pourtant simple des présences et du livre publié sur papier, matière concrète, à boire un verre avec des gens qui aiment la même chose que vous au lieu de masturber ses digitales contre les touches en plastique, seul à en crever avec la machine… C’est la petite mort désamorcée, la jouissance mirage des petits écrivailleurs en mal d’une reconnaissance de singe, qui écrivent et qui, au fond, font semblant de lire les autres…Les autres….Vaste concept complètement merdique dans le monde d’internet. On survole voir même on ne lit absolument pas mais c’est compréhensible, à crouler sous une montagne de mots comme des ordures qu’on amoncelle et qu’on repousse lentement vers l’abîme de l’oubli numérisé.
Ici on est seul avec soi comme des pucelards, à s’inventer des présences à base de 0 et de 1, à jouer les rôles tour à tour de merdeux, de chiatiques, d’amoureux pestés, de tricoteurs de névroses, d’antisocials à rebrousse-poil bidon, de dépressifs de service, de « regarde je suis dans les meilleurs » et j’en passe, un vrai sitcom foireux, planche de salut des rmistes en manque d’un semblant de sentiment d’exister.
La littérature sur internet en général c’est le village pouilleux aux petits chefs qui prennent un air supérieur et absent dès qu’ils ont pondu 33 blogs et 42 forums, le franchouillard minable nous exauce ses poèmes à la poursuite de la gloriole dans la jungle suintante de tout un tas d’oracles loosers, à se faire admirer dans le miroir grossissant.
Mais le pire, et le plus beau, c’est que c’est exactement pareil dans la « réalité ».

Recette :  Une pincée de non-sens surréaliste pour un peu de mystère. Six cuillerées de mots bruts pour avoir l’air sincère, vrai. Un style pas trop recherché pour ne pas donner trop l’impression d’être prétentieux. Etc. Le tout bien plongé dans la marmite du nombril, à touiller pendant toute une éternité…

Si la mécanique…

Si la mécanique sociétale me déçoit, je n’ai pas envie d’aller vers elle. Si j’apprenais que l’action pouvait être, un tant soit peu, la « soeur du rêve », ou bien si la poésie pouvait reprendre la place qu’elle mérite, je parle de la poésie digne de ce nom. Je serais prêt à être actif et participer au monde de la littérature si tel était le cas. Mais je crois que je sais déjà ce que j’y trouverais. Pourquoi la littérature ne devrait-elle pas me donner envie d’aller vers elle ? Pour le moment, c’est moi qui ne veut pas d’elle (je prefère sans doute cet état de choses). Je ne veux pas y aller comme une prostituée, qui s’adapterait à n’importe quelle saloperie. Je ne sais pas m’adapter. Si la poésie est en-dehors du milieu littéraire, alors de fait j’irai en-dehors de ce milieu. Je suis plein d’orgueil en disant ça, sans doute un imbécile de rêveur prétentieux, mais c’est à la littérature de venir à moi, c’est à elle de venir me chercher. Et non l’inverse.

J’apprenais, hier, que pour Michel Houellebecq, Baudelaire est « le plus grand des poètes, donc le plus grand des écrivains ». Cela me donne du baume au coeur de savoir que le plus grand écrivain français d’aujourd’hui, comme on le dit, place Baudelaire au sommet, et la poésie elle aussi, au sommet. D’un seul coup, Michel Houellebecq monte très haut dans mon estime. Je n’ai lu encore aucun livre de lui. J’achèterai « La possibilité d’une île ».

Mimétisme

Le poète sont est d’abord un imitateur. Le poète est mimétique.

Mimétismen. m. Proprieté que possèdent certaines espèces animales, pour assurer leur protection, de se rendre semblables par l’apparence au milieu environnant, à un être de ce milieu, à un individu d’une espèce mieux protégée ou moins redoutée.Mimétisme des couleurs (homochromie), des formes (homotypie). Mimétisme du chaméléon. (Petit Robert)