Venise

Rien de pire
au retour de Venise
que d’écrire un poème
sur Venise
l’avaler plutôt
et le laisser filtrer
le laisser
goutte après goutte
cristal de sel après
cristal de sel
à l’intérieur
fondre

Abstractions courtes

Orange cassé sur fond bleu
noire prunelle, ramifications rouges
déployées peu visibles
alimentent le globe
les battements surtout
le voile
baissé
qui remonte

 

Quoi qu’il fût dit
ça ne compte pas
ça compte
plus que tout

Abstractions courtes

Qui sait si
l’instant fini là
et commence un autre
qui se déploie
pétale par pétale
en corolles
qui sait si
l’instant à nouveau
se déploie
pétale par pétale
en corolles
devant moi

 

Comptable assis
devant les étoiles
peut-être est-ce la fin
qui se tait
ou qui ne compte plus

 

Disparaître
manière comme une autre
de venir au monde
revenir voir le jour
contenu
dans un autre jour

Buées

En écoutant Spiegel im Spiegel (miroir dans le miroir) d’Arvo Pärt

 

Réflection
tombe
la tête la première
dans le miroir
s’efface
douceur à part
entière
de la surface des choses

 

Laisser là
ce qui n’était pas fait
pour être découvert
l’imaginer seulement
là l’imaginer
à découvert

 

Nuit où tout cesse
se retourne
où tout recommence
faute de s’être avancé
d’avoir franchi
la surface plane
le seuil
du miroir
faute d’avoir
pas à pas
franchi
nulle-part

 

Le long
de la colonne
vertébrale remonte
une voix qui avait
juré
de se taire
enfant
qui avait juré
de se taire
jamais

 

Une autre vie
bat
dans une chambre voisine
peut-être est-ce
le vase déplacé
sur la grande table en bois
le chat qui va
cherchant
Le point de la demeure
le plus chaud
une autre vie
bat
dans une chambre voisine

 

Porte battante
qui s’ouvre et se referme
tous les possibles
vont
et viennent

Évasion

Je m’imaginais
sans peine ce rivage
noir intérieur où les
corps nombreux
s’accumulaient si longtemps
après la bataille ordinaire
qu’on se demande encore si
elle n’a jamais eu lieu
ailleurs que dans ma mémoire
Mais il est plus simple
d’avoir mal aux membres
fantômes, les vertèbres grandes
ouvertes, portant un deuil
inconnu. Je porte en effet
le deuil inconnu
des grains de poussière
dans le vent
et quand
fatigué de ces mutilations amères
de ces rideaux fragiles
nombreuses empreintes négligées
du moi de pacotille
laissées sur le sable fin
je décide de passer
les failles inertes, me hisser
par dessus la grille de métal factice
et bleue
tendue vers les étoiles pour
me perdre furieusement
Je retrouve, cassure
dans le sommeil, d’un
coup sec
un rivage entier
découpé dans la pénombre par
la lumière crue du matin
où la camarde elle-même est ravie
de prendre un bain de soleil
elle-même ravie par
la salinité de l’air, l’intégrité
de ces évasions car c’en est une
en effet, de sacrée évasion

Circonférence

Je viendrai de nulle-part
pulsar cardiaque issu d’un coin d’ombre
de la Terre, j’épancherai mes signaux
suivrai la circonférence fine des astres
quelque soit l’aphasie ou l’éblouissement
quelques soient les débâcles ou les rehaussements
dans la caverne où gémissent mes fantômes
de même au sein de la foule
de même auprès du soleil

hors-d’œuvre

Bonheur
sur la terre
étranger
virant au bleu
puis au noir
qui s’élève et va
avec ses couleurs
changeantes
se perdre
dilettante, naufragé
fugace ou fixe
dans un corps
de bonheur
sur la terre
lui-même dans le noir
et sous le jour
avec ses voix
qui nous disent
d’aller voir
au-dedans
au-delà
de lui

Mon legs

Je dédie, pendant qu’il est encore trop tard
Ce mince fragment désuet de lignes courtes
À jeter au puits, qu’il soit matériel ou
plus communément, immatériel, ce vœux
si plein de pressentiments variés
qui valent la peine chacun d’être dits tour à tour…
de la même façon que les nymphéas
valent la peine d’être déposés délicatement
à la surface d’une eau claire, et calme
et remplie de sagesse bouddhique, et visibles par tous les hommes sur la terre
cette eau que nous avons tant aimée, au fond de laquelle
nous jetions inocemment quelques piécettes sans valeur
tout en faisant un vœux, encore, un plus ancien
plus chaste et crédule, celui-là même qui disait…
« j’envisagerai le ciel une fois de plus en me disant que le bleu, jamais
le bleu de ce ciel là ne fût plus bleu qu’aujourd’hui
qu’aujourd’hui même
qu’aujourd’hui »

Chutes

J’ai chuté sur les trottoirs, contre les murs
Du haut des plongeoirs, des ponts des étoiles
Du sommet de mon enfance, des tours
Dans les escaliers, dans les bonheurs les collines
J’ai chuté du haut de mes peines sur les tables, dans les océans
J’ai chuté de tout en haut de mon amour
Sur le dos sur le crâne, sur le ventre
Sans regarder les nuages

Tranche

Il y a des formes qui m’empêchent de dormir
Des ombres qui veulent bouger – qui ne bougent pas, pourtant
Détenues par un tiers
Je sens leur force d’inertie presser mon ventre, mon crâne
Fœtus ou germe mort
Les pensées les oiseaux plantent leur bec dans mon cerveau
Elles se vengent de n’être pas libres
Est-il bien nécessaire d’avancer le fou
De passer la clairière
De mimer les brasses dans l’eau
Il y a des formes qui m’empêchent de dormir

Tu revenais d’un voyage ordinaire

Tu revenais d’un voyage ordinaire
De l’Alaska de ton office, du Cambodge de ta rotonde
Arrivée à l’entrée à la grille de ta maison
Tu ne retrouvais plus les clefs tu les avais perdu
Où sont-elles perdues dans les cales d’un navire
Sur une butte blanche de l’Arctique
Tu regardes deux oiseaux bleus se pencher vers toi
Il n’y a plus de clefs pas plus que de serrures
C’est plié pour la forêt pour l’amour
Tu ne sais pas où aller et tu marches
Comme la première fois

Spectre

Je t’aime un doigt dans la terre, sous la couche des cendres
À en recouvrir la raison la demeure le château
Et dans la gare des traîneaux à m’en mordre les dix doigts
Je me suis détruit tant de fois que je ne sens plus mes vertèbres
J’ai tant parlé à mes mains qui ne savent plus se tenir
Quoi d’autre devenir que ce moi somnambule ce moi ventriloque
Mes genoux qui me font mal de me soutenir
Moi vivant ou chloroses dans ces sacs de prières
Pourtant je t’aime lentement dans la course des éclairs
Il suffit de le dire à l’étincelle à la musique penchée
À la danseuse qui tourne dans son bocal de neiges
C’est peu de le dire et je te le dis pourtant
Je t’aime pour ce liquide de toi qui coule de tes ronces
Je me tords le jour et la nuit pour un peu de ton abîme
Ma langue ce mors de tes dents qui revit de ses douleurs
J’ai repeint de bleu le palais de ta bouche le soleil de tes combes
J’ai chassé les fantômes de tes rideaux et pour cela je t’aime
Autrement et pareil à la statue trouvée dans le sable
Pareil à l’antiquité de ton timbre aux coraux de tes sutures
À mesure que la nuit blêmi de trop d’étoiles je grandis
De toutes ces alarmes crevées de ces rivières tamisées
De ces couloirs déviés de cet amour de battre à chaque cil
Dans les grandes manoeuvres de ton ventre
Et ce feu qui me hante et remet le couvert

Condition

Si un jour les bras contre le corps je sens tourner le jour
Si les tremblements n’ont plus cours Si les mains serrées de la vie
Autour de mon cou me font tourner de l’œil
Si un jour mon esprit me quitte devenu étranger
Devenu prisonnier tout à coup S’il décide de s’envoler
Et de laisser l’arbre comme il est Seul et sans oiseaux
Sans fleurs et sans pensées pour l’habiter S’il n’y a plus les étoiles
J’irai me cacher comme je sais si bien le faire
Me déshabiller derrière le dernier paravent
Je te regarderai vivre alors
Je te regarderai vivre et je serai bien heureux
Tu pourras prendre mes vêtements si tu veux Mes livres
Mes rêves et mes objets
Le peu que je suis le peu que j’étais
Dans ta main comme un peu de cendre
Comme un peu de pluie

-D’ici là, écoute si je vis-

Passe

Il
Y
A
Tant
De
Choses
À
Dire

Et
Pourtant
Tu
Te
Tais

Cette
Nuit
Pareille
Et
Différente
Te
Porte
Loin

Parler aux murs

Vois-tu je n’écris pas je mue Je laisse
Des morceaux de plastique des morceaux de ma peau
Des morceaux de ma nuit ma cage est pleine d’odeurs Vois-tu
Je n’écris pas je m’oublie je fais un pas de côté Tant d’autres
Vont devant moi ils sont si nombreux je ne les compte plus
Je n’écris pas je parle aux murs J’habite
Un temps qui n’est pas encore ou qui n’est plus
Pour un autre visage un autre pays J’abrite
Mon corps à moitié étranger Je me dis
Es-tu digne de ceux que tu plagies
À quoi bon les soleils déterrés Les
Miettes sous la table les frontières franchies
Je me dis je n’écris pas J’épie
Je compte les mouches Vois-tu il n’y a pas de miroir plus large
Que ces yeux qui me délient Je n’écris pas
Je me dévie

Refrain

Je me promenais dans la rue d’une ville étrangère
Et comme je n’y habite pas je n’y fais qu’une chose
Je regarde en avançant
-Chaque ville découverte semble ôter un de mes revêtements d’écailles-
Le bruit causé par les voitures est le même d’une ville à l’autre
Je me sentis si triste de ne pas pouvoir distinguer
Une ville par ses bruits
J’avançais malgré tout
-Moi qui suis déjà presque aveugle à force de regarder-
Au pied d’un mur quelconque je découvris une pierre
Elle semblait étrangère à ses voisines
Je la soulevais qu’elle ne fût pas ma surprise
D’y trouver un échappatoire
Il n’était pas bien grand de la taille d’un papier froissé peut-être
-Un peu plus-
Il tremblait d’avoir été découvert
Il semblait souffrir d’être nu
Alors je ne le pris pas avec moi
Je reposais la pierre, délicatement sur son dos
Tâchant de ne pas froisser son corps
Et je continuais ma route

-Un rien te déboussole-

Panoplies

Je finissais ma liqueur et le nuage passa
Il était maquillé, dans ses habits du dimanche
Tout était si parfait ses dents étaient de porcelaine
Pas une seule poussière sur son chapeau
Pas un bout de peau sur ses épaules
Le pantalon semblait avoir été repassé une journée entière
Jusqu’à perdre sa flexibilité
Ce pantalon, raide et contracté , suivait péniblement la vigueur de sa démarche
Il allait sans aucun doute bientôt atteindre son rêve
Sans doute sentait-il déjà au bout de ses doigts
Les premiers picotements de l’amour à venir
Je le regardais, il s’approchait de l’entrée d’une boîte
Le videur le sonda de la tête jusqu’aux pieds
Puis il le dévisagea, et grogna
J’entendais mal mais je crois bien
Qu’il lui dit « Fout le camp ! »
En pointant son doigt vers un abîme inconnu
Le côté moche de la rue

Il était pieds nus, détail que je n’avais pas remarqué

Poésie morte imagine

Poésie morte imagine
Aux quatre vents Palpée
Par tous les cons Dressée
Sur un poteau sans élégance
Perdue dans le trou lisse
Dans les incontinences Imagine
Poésie surpeuplée imagine
À la balançoire tarie Dans
L’abscons défleurée Dans
Le lait de la pharmacopée
À l’intérieur de ses gonds
Dans le sang de la nourricière
Poésie morte imagine
Dans le flux du spectacle
Dans la bave du plein monde
Par absence de dentition Par
Absence de lecteurs Ô sève
De ton plastique Ô veines
Bleues de tes paupières poésie
Poésie morte imagine
Sous le feu des roues dentelées Sous
L’émotion des quadrupèdes Sous
Le corsage emplumé de tes lignes
Qui ne sont plus guerrières Ni
Draineuses ni sac de gerces
Embaumé d’odeurs humaines
Détériorés de la flaque
Langage sans fourrure
Poésie morte imagine
Dans l’éclat qui te constipe Dans
La somnolence de l’infra-brume
Trop de vent trop de corps Trop
D’oiseaux bleu-marine
Et de coléoptères
Brisée dans un refrain de ruine
Dans l’ironie de ta mousse Poésie
Regarde-les tous les cocons
Qui moisissent sans avoir vu de la lumière
Ces voyages dénués de dangers Ces
Êtres qui tremblent d’exister
Poésie morte imagine
Dans tes bras dans ta chair Dans
Le manège des choses Le cercle
Polaire a circoncis tes pôles
Ton diaphragme électrique qui ensorcela
N’est plus Comment poésie
Poésie morte imagine
Dans les yeux de nos insectes Dans
Le pli de la contrariété Par
Énucléation des voyageurs Par
Dérèglement des signes d’onde Tes
Explorateurs ont touché terre Ils sont
Morts-nés dans le sable des plages Tes
Chants des bafouillages étriqués
Poésie morte imagine
Ta planète sans pesanteur Tes
Mains sans courants Tes
Habitants exilés Dans
La niche douillette Où dors-tu
Quelque part dans le sang de tes miettes
Quelque part dans le bruit dans le temps

Pourquoi être saisi…

Pourquoi être saisi
Si tu peux passer dans l’onde
Sans nom sur le chemin

Échappement

Quand il ne restera plus rien
Tu reviendras dans l’eau de pluie je le sais bien
Tu reviendras être vivante
Te mêler à mes fantômes
Éclairer la ville intérieure
Tu prolongeras la veillée
Tu retourneras à la rive
Et moi je serai le dos sur les cailloux
À manipuler l’ivresse malléable
Quand il ne restera plus rien
Il restera toi
Je le sais bien

 

Esthétique de la meute

Tu as traqué le lion sur la banquise
Le son du monde dans une chambre close
Et l’amour au fond de ton coeur animal
Tu as deviné la folie à l’extrémité de la lucidité
Le soleil dans la nuit profonde
Le confort dans les regains de tristesse
Les messages laissés par les constellations
Tu as cherché la solution dans le mystère
L’avenir dans les paradis perdus
Tu as rêvé de sauts à l’élastique
De voyages immobiles en montgolfière
Et de déserts dans les cales d’un cargo
Tu as rêvé de hautes cités en antartique
Le feu chez les inuits
La fréquence sonore chez les sirènes
Tu as chassé le vent dans les nations sous-marines
La richesse chez les déshérités
La poésie dans la meute
La raison chez les indigènes
L’amitié dans un empire individualiste
Le sommeil dans la fête
Tu as chassé l’ignorance dans les grands esprits
L’incandescence dans l’oeil d’un rapace nocturne
La liberté dans une cage
La musique des territoires
La lumière des astres morts
Le parfum des interstices
Tu as cherché l’inconnu dans le familier
Le connu dans les royaumes satellites
Tu as réclamé ta part d’enfer au paradis
La mémoire des oubliés
Et l’utilité des choses dérisoires
La renaissance dans la défaite des choses
La beauté dans la dégénérescence
L’isolement dans la foule
Tu as cherché l’autre bout du monde dans un coin de ton foyer
Les grands espaces dans les mers intérieures
Tes terres d’origine dans le sein de l’exil
Et ton futur quelque part dans une enfance envisagée
Pour atterrir en fin de compte
Au milieu de toi

Je suis devenu léger

Je suis devenu léger
Flottant, sensible, évaporé
Je fabrique des souvenirs
Les emporte avec moi dans mes poches.

Me prend l’envie de fouiller alors dans ces poches
J’y trouve des tas de vieux papiers froissés, à l’encre noyée,
mes clefs, quelques feuilles tombées avec l’automne
emportées hier. De la neige.

Puis j’y trouve aussi une figurine, c’est une fille esquimau en cire.
On y lit sur son visage un beau sourire
dessiné à la main. Je prends la figurine alors, et la mets dans mon coeur.
Une suite de causes et de peines perdues
un alignement perpétuel de plaisirs et de décadences
le tout tressé par les voix qui nous sont chères
par les odeurs des peaux, de la sueur, des rues, de la terre, de la nuit. Voici mon amour.

 

Fées et opium

LE RÊVEUR

 

Je vois ces bandes bleues où tremble mon égo,
Les transparents alcools aux reflets inégaux.
Tout mon chagrin noyé dans le verbe fumé,
Tout mon empressement dans ces vers surannés.

J’ai tôt pris le parti des illusions lointaines,
Changé mes ambitions en ardeurs souterraines.
Je déplace plus loin mon esprit engourdi
Et ma drogue est douce et mon rêve paradis.

Je n’ai pas de métier, j’avance et me promène ;
J’embrasse l’errance et je le chant de la sirène.
Je compte les poissons dans mon aquarium
Et le nombre de fées dans mon rêve d’opium.

Le temps parfois s’oublie

Le temps parfois s’oublie
Le temps d’une minute
Pendant que la pluie dense
Déverse sur les toits
Les toits ensevelis
Des pensées de soleil
Tout ton corps abrité
Sous la peau d’une mue
Attend desesperé
Un bonheur minuté
Dans le coin d’une rue
Dans la fibre de l’arbre
Sur la table de nuit
Dans les terres sauvages
Le temps s’oublie parfois
Penché sur la musique
Sur l’odeur d’une peau
Dans la pensée de l’autre
Les oiseaux et les gens
Chassent des joies de vivre
Comme on chasse l’étoile
Aux reflets magnétiques
Même les années vaines
Ont leurs propres alcools
Minutes oubliées
Aux comptoirs des nuées
Survivre comme il pleut
À l’ombre des averses
Les doigts que nous touchons
Les yeux où nous baignons
Un feu se diluant
Dans un vase d’eau claire
Entraîné par les bruits
Le temps s’oublie le temps
De ton rire fertile
Une octave imprévue
Dans un jour ordinaire
Rester là guetter l’heure