Recherche sans objet

Tandis que mon corps se désagrège avec lenteur, que les jours semblent, eux, s’accélérer, je suis encore dans un rêve étrange que je n’ai jamais quitté. Je mène une seconde vie qui m’est étrangère.

Dès lors, impuissant, je ne puis qu’écouter. Qu’écrire, lorsque ça n’est plus moi qui pense. J’écoute et, vaguement, j’écris sur le papier des pensées qui me sont étrangères, sitôt déposées.

J’attends, qu’un autre naisse en moi. Devant une grille, sur le pas d’une porte, aux pieds d’une femme qui n’a jamais été. Un voyageur en moi dont je ne connais pas le nom, rapporte des provisions d’un pays lointain.

J’ai peur de ma fin. Cependant cette peur m’alourdi et ne semble pas venir de moi. À mon état naturel, qui est un flottement, je n’ai pas peur de ma fin, je me porte, confusément, dans un espace intérieur.

Être ce que je suis est une tâche impossible. Je ne suis pas. Une brume, peut-être, qui transite d’une ornière à une autre, silencieusement. Je suis égaré. Je n’ai pas, comme d’autres, la faculté d’oubli des métamorphoses qui entretiendrait l’illusion que j’ai toujours été moi. Je suis mélancolie. Je ne le suis plus, car je m’évade.

La nuit. Une sonate au piano. Le bourdonnement d’un moteur au loin. Les pas d’un voisin occupé, qui résonnent dans ma chambre. Les cris de quelques fêtards dans la rue. Tout cela m’est familier, mais semble relever d’une autre existence. J’écoute, la vie, qui veut entrer en moi, la vie quotidienne à laquelle je n’ai jamais bien su appartenir.

Il n’y a guère que l’immobilité qui me rassure, la répétition monotone des événements. Je pourrais revivre le même jour à l’infini, et m’y endormir, m’y intoxiquer, m’engouffrer dans les automatismes, pour ne plus jamais avoir affaire à ces renouveaux non désirés.

Je porte en moi la mémoire d’évènements qui n’ont jamais eu lieu. Je les retrace, les transcris, je les revis jusqu’à satiété, comme on revivrait perpétuellement un rêve choisi. La réalité glisse sur moi, et me parasite. Je n’ai pas tant besoin d’elle autrement que pour respirer et subsister. Pourtant, c’est elle qui me blesse le plus. C’est elle, ma servitude translucide.

Je suis arrivé au point précis où ma vie devait se trouver, à cet instant. Il n’est pas la peine de pleurer. La mémoire est mienne désormais.

Un livre

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C’est ce qu’il reste

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La vie des hommes est bien étrange. Porcelaine le matin. Cendre le soir. Ce qu’il faut d’inclinaisons près du bord. Pour voir un peu le fond. Pour voir la gueule que ça a le fond. Il en reste quoi des destins. Des figures. En miettes ramassées sur elles-mêmes. Entassées comme des cierges. Sur un autel sans dieux. Le bureau des réclamations. Silence radio. C’est dimanche au creuset du vide. On se tient compagnie. C’est ce qu’il reste. Un peu de grâce. Un murmure dans l’oreille. Ils ne sont pas sérieux les papillons de nuit. Ils vont incertains. Dans la clarté ennemie. Éphémères déroulés dans le temps. En vase-clos dans le ciel. Brillants de leurs petites ailes noires. Ce qu’il faut soulever de terre pour une médaille perdue. Ce qu’il faut creuser pour un morceau du ciel. C’est peine perdue. C’est peine à jamais retrouvée. Petite vie fragile. Qui danse et qui pleure. Tout à la fois.

La mère de Marcel Proust est ma propre mère

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La mère de Marcel Proust est ma propre mère. Dans un autre jour. Dans cette nuit ci-contre. Elle a fermé son ombrelle. Elle est là depuis lors. Il est l’heure de dormir. Il est l’heure de trouver le chemin. J’ai gardé son diamant noir. Les projections de la veilleuse sur les murs racontent une histoire qui n’a plus lieu d’être. Elle a refermé les ailes du serin. Un baiser sur le front a suffi à ouvrir la nuit devant. Sa mémoire volatile s’est posée sur mon balcon de verre. Je regarde au loin les routes et les chemins de fer. Partir n’a pas eu lieu. Toute ma vie je dessine des cercles sur un grand tableau noir. J’entends le soleil tourner sur son axe, déplacer ses lignes sur le carrelage chaud. Son empire m’est resté. Son visage m’est inconnu, que je garde au fond de moi. La mère de Marcel Proust est ma propre mère. J’ai habité sa demeure qui était ses bras, ses seins. J’ai connu les grands arbres, dressés en cercle autour du seuil. Intactes, sous le ciel d’été. Inaccessibles. J’ai dressé le mausolée sur sa chair à mes mains interdite. Je vais dans les perditions pour atteindre quelque chose de pur. La nuit est lourde qui ne veut pas dire son nom.

Clous

La littérature c’est écouter un être vous dire
c’est possible

Germination

« le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants » (Baudelaire, L’art Romantique)
Sans le savoir, à travers cette notion (à l’intérieur de laquelle il a laissé infuser sa manière de sentir et son œuvre) Baudelaire a planté une graine qui germera plus tard sous le nom de Proust.

Clous

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Que se passe t-il. Le silence c’est ça. Je regarde si j’ai le droit. Ça ne se fait pas. J’ai le droit.

Such seem your beauty still

J’ai retracé des rêves anciens tout en les retraçant j’ai semé sans le savoir un jour nouveau qui contenait ce rêve rendu réel. Je ne sais pas comment c’est tombé sur la route par la suite au moment exact de ces réminiscences comme si, d’une certaine façon, des questions des ordres que je lançais dans un langage sans mots de façon parfaitement sincère absolument entier dans cette demande auxquels le vent les nuages les arbres les astres répondaient, interpelés, ils répondaient par l’affirmative parfois. La vie me semble être une succession de vœux formulés dans l’ombre. Je devine les seuls sincères s’exhausser les seuls qui voient le jour sont ceux-là qui sont véritablement sincères et la plupart de ces vœux nous ne savons même pas que nous les avons formulé, certains sont même néfastes pour soi mais nous les formulons tout de même du fond de notre culpabilité de notre rage : les astres perpétuellement répondent de façon tout à fait neutre. Et nous pensons tout de même vivre en enfer. Comme clairs, sobres et nets sont les éléments. Un jour peut-être il sera deviné que ce que nous nommons réalité est le produit de notre imaginaire un fruit de notre être, tombé de l’arbre immense, ce même arbre qui exhaussent les vœux de ceux qui ne savent plus parler.

Clous

Tu as pensé être entier,
Mais tu es sans nombres.

Château de sable

Patiemment démonter le château de sable. Échouer. Recommencer. Se déplacer autour. Trouver un angle. Débuter par la tour. Par la fosse. S’arrêter. Pour voir la mer. La voir monter. Reculer. Reprendre.

Ne leur en déplaise

J’invite
Mes
Fossoyeurs
À
Patienter
Encore
Un
Peu
Je
N’ai
Pas
Encore
Tout
À
Fait
Terminé
La
Cueillette
Des
Mirabelles

Basculement

細江英公「おとこと女・・・そして

Si je te lis, c’est pour regarder mourir l’heure, et l’ordinaire avec elle, au fur et à mesure de leur abolition voir apparaître et s’amplifier l’échappement déraisonné d’un millier de tremblements sans cause déchiffrable. C’est parce qu’il est temps, c’est parce qu’il est déjà trop tard, c’est parce que je ne sais plus, et que je souhaite me perdre, devenir, marcher à nouveau dans la tombée de la nuit avec toi, dans l’angle, dans les territoires à redéfinir, aller non par saccades, mais dans la chute même, trouver la vitesse nécessaire à l’émerveillement, à l’essor de libres et versicolores déversements. C’est pour ronger les barreaux de fer qui me divisent et m’éloignent, pour rompre le processus lent du délabrement, charges sourdes de l’obscurité et du mensonge au relais des tombes. Si je te lis, c’est pour arpenter ton mal qui dégénère en clartés. Envahir ton beau livre, d’un bataillon de soldats d’argile qui viennent, comme des pensées sensibles, se poser sur ton front et ta solitude, faire reculer les lignes et les ombres. Pour investir ta nuit, me fondre dans tes étoiles idoines, y demeurer, maculé de rayons cosmiques, de cendre, de pluie, de mots.

Clous

Le vrai chemin est aussi le plus lent.

Petite flamme dans la nuit

Je cherche à retrouver mon écriture, du moins une écriture, désespérément je fouille, creuse, dans les sillons, dans les caves, dans les coins du ciel, des plus clairs aux plus noirs, mais elle se fait plus capricieuse, fuyante et insaisissable que jamais. Tant est si bien que je me demande si elle a jamais existé. Je ne fais que, du fond de la lubie désespérée, de cet ensorcellement, l’assassiner sans cesse, la détruire, jusque dans ses derniers replis, jusque dans les dernières futaies où elle se cache, comme je me détruirais moi-même à travers elle, à la poursuite du miraculeux jaillissement qui suit le saccage et qui ne veut ni ne peut plus avoir lieu. Je me suis si souvent sabordé, misant tout sur l’improbable miracle d’une résurrection, je me retrouve avec une langue et une pensée pauvre d’éclopé, battant de l’aile, confuse, irrégulière, dans laquelle mon narcissisme et mon intolérance grandissent à mesure que s’affaiblit ma fertilité créatrice. Et les mots se désordonnent. Dans cette quête absurde je me trouble et conçois des écrits absolument dénués, pour me prouver à moi-même que l’écriture est bien morte, que ses derniers bataillons de soldats sont bien éteints, tout comme je le mérite, tout comme l’époque et l’univers entier le méritent. Parce que j’ai perdu ce qui comptait pour moi. Dès lors, je regarde mes écrits et m’aperçois non sans stupeur qu’il ne s’agit que d’un long et contradictoire processus de déconstruction, de délabrement, de rétrécissement, d’étouffement des élans primordiaux. Ces élans auxquels, pourtant, dans une horrible et morbide dualité, je n’ai jamais cessé d’appartenir, viscéralement. Alors, après tout cela, il restera tout de même, peut-être, une petite flamme quelque part dans la nuit, à la fin, c’est tout ce qu’il reste, à la fin quand on en a fini des saccages, la petite flamme dans la nuit qui ne veut pas mourir.

Verre rouge

La nuit dernière (nuit du 20 au 21 Septembre 20014) j’ai fait un rêve que j’ai maintenant quasi oublié.
Mais il me reste un vers qui a été prononcé à la toute fin de ce rêve et que j’ai noté sur le champ, à mon réveil, au mot près.

C’est si beau
Pour se jeter d’un verre rouge

 

Un aspect intéressant de cet épisode réside dans le fait que je me souviens parfaitement m’être dit à moi-même à la fin du rêve (l’instant avant le réveil), « de quoi s’agit-il ? ». Sans mots, une sorte de réflexion enclenchée laquelle, bien sûr, allait faire appel progressivement à ma conscience et provoquer le réveil. Mais j’étais toujours entre deux eaux à ce moment-là. L’image du verre de vin rouge sautait aux yeux bien sûr, mais j’avais rapidement compris que cette piste facile était un leurre, et tout d’un coup cette sensation m’est venue, très forte : « Bien sûr ! C’était ça… ». J’avais la ferme conviction d’avoir démêlé le nœud, d’avoir trouvé la clef. Désormais il ne me reste que la mémoire d’avoir trouvé la clef, quand bien même je ne la comprends plus et que le sens de ce vers (verre) m’est tout à fait opaque désormais.
Tout cela m’amène à penser que le rêveur du-dedans sait la solution, celle-ci a déjà été trouvée, insufflée et qu’il est vain, inutile pour moi de chercher la signification de ce vers désormais, à l’aide de l’intelligence rationnelle. C’est inutile car le rêveur connaît la réponse, elle est inscrite, elle a été saisie, bien que celle-ci ne puisse remonter jusqu’à ma conscience logique, elle est inscrite, comme une graine qui aura été plantée dans les profondeurs, un arbre va croître, des fruits vont naître, fruits dont je ne comprendrai pas vraiment la signification ni l’action, mais qui auront tout de même une repercussion quelque part dans ma vie intérieure et réelle, j’en suis convaincu.

C’est aussi pour cette raison que je ne crois pas qu’il « faudra bien longtemps pour comprendre ce qui se cache derrière ces étrangetés » car, fondamentalement, nous les comprenons déjà en quelque sorte elles ont déjà été vécues et saisies. Nous avons le sentiment de ne pas y avoir accès, quand bien même elles sont inscrits au-dedans. C’est simplement la pointe de l’iceberg qui ne sait pas : l’esprit rationnel. Ce sentiment est donc une illusion je pense, et le but ne serait pas de comprendre, mais plutôt de seremémorer, de remonter le fleuve. Sous la surface des eaux, le savoir ne consisterait pas à comprendre, mais à découvrir ce que nous savons déjà : ôter les écailles.

Cendres

Si je meurs demain, sachez que je lègue mes cendres à l’eyjafjallajökull.

Tombées

J’aime la pluie, pour son bercement amniotique
pour ce balancement métronomique et lent, pour sa multitude
et pendant cette pluie, dans le déclin du jour, je lisais

Tombant dans ce livre sur une pensée qui faisait naître
d’elle-même en moi
l’espace nécéssaire à son éclosion
Je relâchais mon regard et le laissait se perdre
sur les murs, les angles, les fenêtres
Je m’arrêtais un moment

Une forme inhabituelle, sous la fenêtre, attirait mon regard
C’était le papillon, le même, immobile
Je le pensais disparu, il était près de moi
Attendait-il la fin de l’orage pour reprendre sa course, la fin du livre
La fin de sa courte vie ?

C’était un simple papillon
Pourtant, inaltéré par la raison, un plaisir obscur, un contentement
remontait et tintait innocemment dans mon être
Le voici, en vie, en réfugié qui me donnait des nouvelles du ciel et des orages
Autant de preuves amoncelées que la vie court toujours

Lui qui avait ajouté sa part infime
à la continuité de l’ordre des choses
à la mise au jour de la lente métamorphose des imprévus, des miracles
en rituels naissants
plus subtils, insaisissables et rares que les levers de lune

Clous

La littérature est de la masturbation mentale,
mais parfois il y a un orgasme au bout.

Clous

Les mauvais écrivains n’ont pas d’idées. Les bons écrivains ont beaucoup d’idées. Les grands écrivains n’en ont qu’une seule.

Toungouska

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Il me disait qu’il irait peut-être passer une année entière dans la région sibérienne, parmi les toungouzes :  » Là-bas je trouverai peut-être de quoi dégoupiller mes émotions et mon rapport à l’univers. Je finirai de chercher, je deviendrai force vive, feu brûlant. Vois-tu on existe comme on se retourne sur son lit d’hôpital, passant d’un angle à l’autre, d’un trottoir à l’autre, en attendant le sommeil qui ne vient jamais. J’enchaîne les visions sales. Et puis, ils parlent trop, j’aimerais connaître le silence, ne pas avoir à répondre, au moins une fois. Ne pas me soucier de la grande mélasse. Oh mais je n’irai pas pour m’enticher d’une expérience mystique quelconque, quelle prétention, n’est-ce pas ? J’irai pour me réhabiliter. Je ne voudrais pas acquérir une de ces sagesses végétales, je reviendrai tout plein d’une fureur goudronnée, prêt à en découdre avec la ville, et à rendre les armes devant tout ce qui épanchera mes nerfs, je serai dans un état amoureux perpétuel devant la vie.  »

Je lui répondais qu’il nageait en plein rêve. Il ne trouvera jamais, au grand jamais, ailleurs, ou que ce soit sur la terre, ce dont il manque en lui. Et la carence dont il souffre n’est rien d’autre qu’une lubie mystico-poétique. J’ajoutais que de toute manière, il ne partira pas. Absorbé par l’idée grandiose d’un départ, il en oublie les contrariétés matérielles, les absences causées par le lointain. Cette toute puissance de vitalité et d’apothéoses ferventes, c’est de l’imaginaire. C’est dans sa tête que ça se passe. L’homme ne se lève jamais totalement, il titube, somnole, crie par instants, se dresse, heureux d’être vu se dresser, puis s’endort jusqu’au prochain rôle à tenir. C’est un félin inaccompli, qui a perdu le contact depuis une éternité avec la primauté sauvage. Retrouver le lien, d’autant plus chez ce grand occidental conditionné et endolori, était chose impossible, un rêve, une lubie, un sentiment. Mais le projet était beau. Jusqu’au prochain qui n’aura rien à voir. C’est comme ça qu’il passe d’une excitation à une autre, qu’il pense s’évader de sa cellule invisible, comme un ivrogne s’imagine chasser sa vision trouble d’un geste de la main.

Animal propre

Lui, ou elle, entrant dans l’enceinte. C’était quoi donc ? Il avait pourtant bien fermé la grille. La serrure, à triple tours. Pour être sûr. Au cas où. Au cas où quoi ? il n’en savait rien. Le tout était d’être bien enfermé. Que personne ne puisse entrer surtout. Que personne ne puisse voir ce qui se trame, surtout. Le petit monde. Que personne, oh et puis zut. Il n’avait rien à dire, à personne. Certainement pas à l’intrus qui avait passé le seuil. Qui, et quoi, pourrait s’intéresser ? S’intéresser oh non, c’est pour l’abattre, c’est certain. Qui est venu l’abattre ? Il est à terre déjà, c’est suffisant. Les autres, c’est déjà trop. Le portail est ouvert désormais, il, ce fantôme, n’a pas refermé derrière lui. Qui vient donc l’emmerder à une heure pareille ? Le plein après-midi ? Avec le soleil ? un tortionnaire sous son air doux… C’est la fatigue de parler, le pire. Une femme ? Il rend les armes, prend le pli, ça y est.
– Bonjour ? C’est pour quoi ?
– Oh !
Elle entrait.
Plus tard, ils se mariaient.

Il revient toujours

Modigliani

Tu as beau être éteint, errant
souffrant, mendiant depuis ce vide
où la vie semble s’être installée
Tu as beau être en proie aux perditions
aux abattements, aux somnolences des jours dénués
Tu possèdes quelque chose qui me retient
et que je ne trouve pas chez les êtres affirmés
bris de firmaments
germes d’éveils et de possibilités
sans nombre

 

Peinture : Modigliani – Portrait

Clous

Il m’arrive de fermer les yeux, pour le simple plaisir de les ouvrir à nouveau.

Essors

Beckett lorsqu’il commençait l’écriture d’un texte, ne savait pas dans quoi il se lançait. S’inspirant sans doute de Joyce dans la retranscription des flux intérieurs. Il n’avait ni plan, ni idée précise des personnages, de l’histoire : il vidait une poche. Céline racontait que l’histoire compte pour du beurre, l’essentiel étant le style, le travail d’architecte, la petite musique qui transportait le tout. Un travail ouvrier de « nettoyage de médaille » trouvée dans le sable.
Je crois que c’est aussi la même chose pour Proust, l’histoire était un prétexte et toute la richesse de son œuvre se trouve dans ce qu’elle sous-tend, sa beauté dans les déploiements des réminiscences et des fleurs aromatiques malgré qu’elles soient invisibles et intangibles.
L’histoire serait comme la trace laissée dans la neige, après le passage du traineau, le ricochet collatéral de tous ces transports.
Pour Pessoa, il s’agissait de laisser un autre naître en lui, de se faire petit et de l’écouter, de raconter l’histoire de ce qui n’a jamais eu lieu autre part que dans son monde du dedans. Dans l’intensité de la prise de distance avec le monde et « lui-même », comme une fleur qui se développe et se fragmente en pétales, lui aussi devenait « nombreux », cherchant ce sentiment de la liberté prise, de l’échappée, l’exaltation, fragmentation de la personnalité pour extraire de l’ordinaire le murmure étoilé de ses essors.

Dans tous ces cas (dans le cas des grands écrivains je crois) ils ne font que, de a à z, traiter du même sujet encore et encore, tournent autour du même pivot central et affinent leur vision, une seule et même obsession sur laquelle ils ne parviennent jamais à mettre le doigt, et devant cette impossibilité à n’ouvrir la porte que par intermittences et confusément, à distinguer formellement ce qui les obsède, naît leur œuvre littéraire. La narration y est réellement accessoire.

Clous

Il n’était pas inscrit dans mon calendrier
qu’aujourd’hui
Je retrouverai une part de liberté perdue.

Chers os

Demain. Maintenant peut-être. Tout ça renaîtra, reviendra. Je n’aurai plus à me plaindre. Tout ça reviendra. Je ne chercherai plus. Je serai bien tranquille. Tout ceci cessera. J’imagine déjà… Ce magma sans nom qui me tord. J’attends de pied ferme. C’est quand ? C’est déjà l’heure. Demain, j’aurai tout oublié. Demain j’irai me fondre. Il faudra recommencer. Jusqu’à la fin du cercle. Cette petite flamme sacrée et libre qui ne veut rien abandonner. Elle veut son lot.. Porter ce corps lourd, chaque jour un peu plus. Jusqu’à ce qu’il soit plus léger. Il pourra entreprendre, voir un peu enfin, ce morceau du ciel attendrissant, par-dessus les parois, peut-être ? Je serai léger suffisamment, pour me laisser porter par le vent. Demain, le suivrai-je ?

J’écris pour quoi

J’écris pour quoi ? pour tordre le cou
Enfoncer le clou, tasser le dilemme
Pour détourner l’avion porteur
Décontaminer les lieux, porter le coup
J’écris pour quoi ? pour remonter la rivière

Pour la défaite de tous, pour le masque du mort

Creuser mon trou, chasser les leurres
J’écris pour passer mon tour
Embrasser le commerce, passer la montagne
Pour ne pas mourir seul

Arpenter la tessiture
J’écris pour quoi ? Pour mendier les éclairs
Me perdre dans la zone, pour désapprendre
Pour les phares inhabités
Pour déclasser les butineurs

J’écris pour la poche d’ombre

Pour me faire étranger
Intrus
Dans la meute de sourds

Dépassement

Tu ne crois qu’en ceci seulement. Ce qui se déclenche d’un trait, se déroule, s’ouvre et qui ne vient pas de toi. Ce qui t’éloigne. Te revient. C’est là le pivot central. Le commencement de tout. tu le sais. Plus rien ne s’oppose dans ta tête.

Après l’incendie il faut réapprendre à errer

Ce soir tu es silencieux
l’avalanche va lentement dans ces yeux ralentis
à la fin il ne reste plus grand chose
à la fin il reste presque tout
l’exaltation, l’ivresse ont plié bagage
jusqu’à la prochaine station
jusqu’au prochain enchantement

Regagner le loup

Dans cette incapacité actuelle à me surélever, péniblement lourd et ancré dans ces matières mortes qui ne bronchent pas, j’exerce une patience stérile, sourd, désespérément sourd. Pourtant, je suis sûr qu’il cherche mon écoute. Il cherche mon écoute, me flaire, il parle, infuse, se déplace, cherche l’entaille par laquelle il pourrait s’introduire. Il me donne la parole. Désinstruit, je ne sais plus parler. Je ne sais plus rien. Hors de moi, la cosmogonie, les chevauchées. L’obscurité autour, en dedans.
C’est bien une forêt extrêmement dense qui me sépare de cette voix hors de portée. Je la hèle, l’exhorte. Que puis-je faire sinon, exhorter sa présence, bien qu’il soit déjà là ? Privé de lui, je suis dans l’incapacité à m’extraire, à m’effacer de la surface léthargique. Malgré mon affaiblissement, mon mutisme, mon impénétrable introversion, ma tête dans ce feu qui n’y rentre pas, le loup ne vient pas me finir et je le sais assis, près de moi, les yeux fixés sur ce fond d’étoiles hors d’atteinte.
Quand, et par quel chemin, regagnera t-il sa tanière ?

Clous

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Cinq heures du matin
J’attends qu’un autre
naisse en moi

Clous

Un forêt dense
entre moi
et les mots

Les joueurs de cricket

Je pense qu’un des problèmes fondamentaux des poètes contemporains est qu’ils ont dans la tête l’idée d’écrire un poème, lorsqu’ils s’y mettent, et qu’ils traînent comme un boulet. Un genre d’erreur fondamentale, un vice de procédure.
Et de fait, cela se voit, comme un poteau rose planté dans le texte avec inscrit dessus « Attention, poésie ».
Pour quelles raisons mystérieuses aurions nous besoin de ce signal, lancé à coups d’ombre, de corps, de cris, d’oiseaux, de souffle
Doit-il être incompréhensible, indigeste, pour être en mesure de porter l’étiquette « poésie » ?
quand la poésie peut être plus puissante dans quelques mots plus simples, déchargés d’un endroit du cœur plus profond
imprégnés de sueurs, de sang et d’humain, plutôt que de bois mort, de léthargies, de grandes lettres bourgeoises ennuyées ou de jeunes lassés
quand il y a plus de poésie dans un cœur simple que dans un cerveau compliqué ?
quand la caractéristique essentielle de la poésie, c’est cet espace magique où la langue multiplie l’existence

Est-ce qu’un joueur de cricket va se dire, dans les vestiaires, juste avant d’entrer sur le terrain : « Allez, je vais jouer au cricket » ?
pensée ridicule, inhibante qui lui couperait les jambes ?
et malgré le vers libre ces poètes ne sont pas libres
ils surnagent dans une simili liberté
incapables d’admettre que s’ils ne sont pas lus, c’est que leurs textes indigestes n’inspirent aucune envie
n’allument aucun feu pour éclairer la vie
et dans leur condition d’ilotes ils veulent voir
mais ne voient rien
la condition préalable étant de mettre sa peau sur la table
de laisser la mort raconter ce que c’est que d’être en vie
plutôt que d’enchaîner les offrandes mesquines
dont ni les muses ni les lecteurs ne veulent

multi niveaux

Le mieux est encore le multi niveaux.
Vouloir plaire n’est pas nécessairement un pêché capital si on ne fait pas partie de la caste des poètes maudits, lesquels justement, étaient souvent maudits dans leur échec de plaire au plus grand nombre, et ont terminés seuls et méconnus leur carrière, malgré eux et leur envie d’être aimés par le plus grand nombre et d’être reconnus par leurs confrères.
Si l’envie de plaire au plus grand nombre n’est pas là, il est certain que ça part mal et qu’en effet, le texte ne plaira pas au plus grand nombre et à fortiori au plus petit nombre aussi, il y a des chances, mathématiquement, les petits entrants dans les grands, il n’existe d’ailleurs plus de petits nombre aujourd’hui, ou presque. De quels grands nombres parle t-on d’ailleurs ? La masse ? Elle ne lit pas de poésie, mise à part la classique, quelques contemporains si on veut à de très rares exceptions, lecteurs qui sont, pour la plupart, des écrivains eux-mêmes. Il me semble que cette absence de tentative de plaire participe à cette consanguinité généralisée des poètes lesquels, à force de ne vouloir plaire qu’aux autres poètes, ont rompu le lien qu’ils pouvaient avoir avec les ouvriers, caissières, cadres, dirigeants, marathoniens, journalistes, liseurs de bonne aventure dans les vagins, et n’ont que peu de rapport avec la vie finalement, le tout devant excessivement cérébral et ennuyeux. Les romanciers ont gardé ce rapport avec les gens, avec la vie, mieux que les poètes. N’y a-t-il pas une raison à cela ? Est-ce parce que la poésie se doit d’être un coffret noir dont on a jeté la clef dans un marais poisseux, tandis que les romans garderaient leur aura de pochette surprise, remplie de gaieté, de suspens, de vitalité, de plaisirs ?

L’avantage du multi niveaux est la capacité de plaire aux connaisseurs autant qu’à la masse, travail éminemment difficile qui demande une finesse et une profondeur certaine. C’est pourtant ce qu’ont réussi les grands poètes à travers les âges.

Les phares

Les phares, l’œil fixé sur ce qu’ils éclairent, oublient que la nuit domine.

Clous

Les choses sont pourtant souvent haïes avant d’être vues.
Voire haïes parce qu’elles n’ont pas été vues.

Et ceux qui voient ne savent plus haïr.

Véga

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Les chats
ne m’ont pas toujours donné l’impression
de faire partie absolument
du règne animal.

Argiope

Pour Platon, les Hommes furent un jour séparés en deux, condamnés pour le restant de leurs jours à rechercher puis à tenter vainement de se fondre dans la moitié manquante. Pour Camille Claudel, l’absence qui la tourmentait était plus nébuleuse. Verlaine s’est laissé hanter par les voix lointaines et chères qui se sont tues. Ne recherche t-on pas que ce qu’on a perdu, et donc possédé par le passé ? Il ne me viendrait pas à l’esprit de partir à la recherche du pur inconnu, ne sachant ce qui émane de lui, ni ce qu’il peut faire naître en moi, celui-ci n’exercerait aucun attrait véritable. Dès lors, je ne fais que poursuivre ce que j’ai un jour tenu en main, il ne peut en être autrement. Il me semble pourtant n’avoir jamais eu en ma possession ce dont je suis à la recherche, aussi loin que je me souvienne. Peut-être en ai-je disposé en rêve ? S’agit t-il d’un désir amniotique qui précéderait la naissance de ma mémoire épisodique ? Ou bien s’agit-il d’une sorte de mémoire génétique, produit complexe, successions de rêves et de vécus, innombrables dépôts accumulés dans mon esprit, mon cœur, dans mes nerfs ? Je l’ai un jour connue, je ne la connaîtrai probablement jamais plus. N’étant plus apte. Cela ne m’empêche pas de partir sans cesse à sa recherche, tel Sisyphe, de toujours recommencer en pure perte. S’agit-il de fuir, de revenir au centre, de retrouver la part manquante, ou bien de tout ceci à la fois. Cette absence, je l’emporterai dans ma tombe avec moi. Peut-être qu’un jour, étant suffisamment égaré à mon tour, je tomberai nez à nez avec ceci mais ne m’en apercevrai pas, n’ayant plus goût à rien, étant devenu définitivement aveugle et sourd. Aveugle et sourd, peut-être le suis-je déjà, tandis que j’écris ces lignes, n’ayant pas remarqué que l’absence qui me tourmente est ici, près de mon épaule, à murmurer et à m’attendre. Je regarde, il n’y a personne. Il n’y a rien. Il reste tant à faire.

Le ronronnement du lion

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Les bons professeurs de dessin enseignent à domestiquer au mieux le flux des pensées. La main n’est pas loin de jouer le rôle de sismographe, captant et mettant au jour crû les tremblements du dedans et les dialogues intérieurs du type « je sais pas faire les yeux », « je vais foirer la main », se lisent dans le trait et le résultat redouté arrive, effectivement. C’est un élément important à prendre en compte dans le dessin, même au-delà du dessin, dans bien d’autres domaines n’est-ce pas ? C’est certainement la même chose en littérature et plus particulièrement dans la poésie. Les petites voix parasites qu’elles soient négatives ou positives, provoquent des dégâts semblables, tirent le texte-requin hors de l’onde. Quoi, alors ? Taire les voix ? Il n’existe pas de texte sans voix qui le précédent. Croyant sincèrement aux enchantements de toutes natures, il me semble que, dans ce monologue intérieur perpétuel, parmi toutes ces « petites » voix (ce terme « petites » est amusant ici. Ne sont-elles pas au contraire monstrueuses et exténuantes ?) qui nous assiègent, il n’en est qu’une seule qui vaille la peine d’être écoutée. Une voix qui emploierait une langue dénuée de mots sans doute, qui ne dicterait pas mais donnerait matière à créer. Qui se mérite. Il s’agirait dès lors de savoir écouter, avant de savoir écrire. Peut-être.

Des nouvelles d’entre les corps

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Une douleur ancienne, diffuse, sans nom, sans cause, est revenue. L’ai-je réclamée ? Probablement. Comme on réclame la part manquante de soi. Plutôt que de la repousser, ne devrais-je pas la laisser me dévorer ?

La petite fille disparue

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Passée, déjà. C’était hier. Son nom : et puis quoi ? une rose dans sa main. terminé. les jeux dans le jardin. terminé. ses os dans la terre. passée, déjà. avec les pluies. le vent. de la poussière à la fin. voilà tout. de la poussière et quelques images. restées là, pour les illuminés comme moi qui s’attardent. et ramassent le passé. pour en faire des prières. pour en faire des galets. je n’ai jamais pu m’y faire. je l’ai dit. ça n’a pas d’importance. je n’ai jamais pu me faire au départ des êtres. leur départ me brûle. et les vivants sont déjà en train de partir. C’est pourquoi jamais je n’ai pu m’attacher. C’est pourquoi je suis infiniment attaché sans qu’ils le sachent. C’est pourquoi je ne suis jamais surpris quand ils disparaissent. ils passent, déjà.

 

en cours de chute
dans l’avalanche muette
dispersés parmi les étoiles
à l’oeil nu
observables

Sans doute

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Où es-tu. dans les angles.
nulle part. au milieu.
au coin. dans les beaux draps.
dans le ciel. entre deux eaux.
sous un beau jour. fais-tu le ménage.
vas-tu aux mirabelles. à l’étranger. dans l’inconnu.
avec un inconnu. seul. seulement avec un inconnu.
seule. jamais. parles-tu. écoutes-tu. peut-être.
dans un livre. dans tes pensées peut-être. dans un lac.
dans la pierre. es-tu pareil. pareille. en jambes.
sur le point d’ouvrir un pot de confiture. en dépression.
et puis non. avec un enfant. dans le remords.
dans la distraction. dans l’absence de ton ombre. ingrate.
inattentive, sans doute. calme, sans doute. dans ma mémoire.
toujours là. au-dedans. sans doute.

Le reste : brume

Quoi que ce soit d’abondant blesse, quoi que ce soit précisément, délivre, emprisonne par la même occasion, retient ou extirpe, c’est du pareil au même quand, éloigné et revenu, étiré au loin, revenu au centre, dans un même élan brisé qui n’en finit pas, reparaît. L’âge creuse la sensibilité des rêveurs et leur fuite perpétuelle. Retrouvailles avec la même, le même, le tout, qui vient sans paroles donner des nouvelles d’autrefois et de maintenant. Merci infiniment pour tout ceci, je n’oublierai pas, je n’ai rien oublié, je l’ai gardé précieusement sous les combles, dans les caves, les points culminants, les aurores inattendues, tout ceci gardé caché, à l’abri, là où les rumeurs et les précipitations ne pénètrent plus. Quand parfois un de ces rêveurs vous appelle, il n’attend pas de réponse, il vous appelle seulement, cela suffit, il écoute l’écho lent qui se déploie dans la forêt attenante, et cet écho est la preuve même de votre présence, la preuve que cela existe toujours. L’espace autour, dedans. Vous êtes libre d’y répondre. Et puis le reste, rien. Le reste : brume.

Et où

Nulle part rien où quoi, rien. Rien. Néant. Non pas que l’envie manque, non pas qu’un feu ait cessé de hanter. non pas que les nuits ne soient plus riches, non, mais elles sont riches seules, seules, avec rien ni personne, ni trace de ce qui est parti et qui ne parle plus, ni mémoire, suffisamment précise pour combler le gouffre : quasi rien. Des voix en sont parti : une voix particulièrement. Une voix particulière qui ne parle plus et qui m’a laissé là, sans que je le veuille : sans que je ne veuille rien d’autre. Depuis lors, je fais mine de, puis comble, je comble, et puis fais silence : sans pouvoir parler, quand bien même j’aimerais parler, quand bien même je le pourrais aisément, étant dans un autre monde à-demi, mais n’ayant personne à qui parler : quand, et où, l’écoute ? Jamais, c’est dit. Jamais, puisque trop de bruits et d’agitations, jamais, puisque chacun doit parler, puisque chacun parle et puisque personne ne le fait ni ne dit quoi que ce soit, et puisque l’existence nous est étrangère il nous reste quoi, faire silence, s’éloigner, marcher, prendre le vent, aller, sortir d’où. Assez. Trop. Quand rien n’a encore débuté ? Dans un écrasement têtu ? Dans un lent déploiement de toutes ces choses. comment poursuivre, sitôt que la question est posée. Marcher, à nouveau marcher.

Relève

C’est tout, j’abandonne, je n’ai plus rien à dire. Je commence à peine. redevenir animal, peut-être. regagner le loup. l’écrevisse. Ça recommence. C’est inutile. Il y a tant de bruits. En rajouter. En rajouter. Ceci me dégoûte. creuser. comme au premier jour. et la première nuit ? Chasser la veilleuse. Demain. relancer le manège, le jeton en poche. J’y ai droit. C’est interdit. J’attends. Je me porte. J’attends devant la porte. aller y brûler pour voir. ce que ça fait d’être en vie. à-demi mort peut-être, avec le temps, l’ennui, ou l’habitude. avec les étoiles. Véga, étoile bleue, ma favorite. triangle d’été. me souvenir. Constellation de la lyre : les faire taire. se taire soi en faisant mine de parler. ou bien crier, ou se taire : c’est pareil. C’est tout pareil, à la fin. Ça n’a rien à voir. C’est comme ça que ça commence. Faire de la place au-dedans. Creuser, ou écrire, pour faire de la place au-dedans. C’est rien. Ça n’était rien du tout. Tu le mérites mille fois. Ils sont éteints. Tu as croisé plus de morts que de vivants. Ils sont vivants. Ils sont loins. Ils ne savent plus. C’est toi qui ne sait plus voir. C’est toi qui ne sais plus. Tu sais, pourtant.

La mort et l’oubli

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Qu’ai-je oublié moi, tout. je ne me souviens pas. le creusement. Les mémoires. Elles se retirent. Vagues. Je n’ai pas de mémoire.
Disparues, voies lactées : disparues. Je file. ou coule le long. Le long. délicatement. détachement d’une mémoire , l’une après l’autre,
avec le vent. J’ai trop de mémoire. qui s’en va ? Qui s’en va encore ? l’un après l’autre. l’une après l’autre dans les mêmes pas qui se retirent.
Moi d’abord. Je suis parti moi d’abord. Trop-plein de mémoires. Je garde tout. Je n’ai rien gardé. Je n’ai jamais su rien garder du tout.
Un, c’est déjà trop. Je ne m’y ferai jamais. Je n’ai jamais pu m’y faire. J’ai fini par m’y faire. Je m’y suis habitué. Je ne m’y attarde plus.
Je ne m’en sors plus. Qui est voué à partir, à peine venu ? J’étais loin dès le départ. Je n’étais pas ici dès le départ. Je n’ai jamais été ici, ça s’entend.
Ça se voit. Les gens le remarquent d’emblée. C’est clair, d’emblée. Jusqu’à ce que je ne sois plus personne et que j’oublie. Que j’oublie
suffisamment seul pour commencer à me souvenir ? La mémoire valable ? Seule, et valable, et palpable, déchiffrable malgré qu’elle soit là d’emblée
sans rien dire, à marmonner dans son coin ? que lui dire ? quoi ?