Un Feu

Il fera un feu, pour lui seul
il fera un feu, puisqu’il fait noir
puisque l’air est glacé, et qu’il ne possède
ni allumettes, ni briquet, ni quoi que ce soit
de nécéssaire à l’élaboration d’un feu
il le fera, coûte que coûte
personne autour n’est en mesure de le faire
personne même n’ose y songer
personne, tout court
Réunir en premier lieu les éléments combustibles
cela ne doit guère être difficile
il y a de quoi brûler tout autour
le bois mort à profusion
les herbes sèches
Il faudra traverser la nuit de part en part
y aller à tâtons, rouler sur la terre
y plonger ses doigts gelés
par la suite il faudra l’allumer
le feu qu’il a dans la tête

Un petit animal innocent vagabonde dans ma tête

un petit animal innocent vagabonde dans ma tête
joue sur le carrelage
avec un objet trouvé là
solennellement il m’interpelle
je lui réponds
je suis son esclave
son maître
son double éventuellement
il n’a pas de nom
je pourrais lui en donner un
il possède un nom que j’ignore

le petit animal court
il va au plus léger
je suis ému par son tropisme
le petit chat mû par le grand cadran des étoiles
elles sont comme revigorées
je ne sais pas d’où il vient
pas plus je ne sais ce qui l’absorbe
peut-être le présent
le cher instant auquel nous n’avons plus accès
un instinct de survie régit ses déplacements quand
persuadé moi de survivre à tout
je circule sur une terre familière
dénuée de pièges

Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.

Les procés

Nous sommes tous les accusés d’un procès, même si celui-ci n’a jamais eu lieu ou, mieux encore, si celui-ci a lieu perpétuellement et de façon invisible, ce qui semble être le cas dans nos pauvres vies. Qui sait d’ailleurs si nous ne sommes pas nous-mêmes les instigateurs de nos propres procés, c’est peut-être ainsi que nous avons été introduits et conformés dans le monde, nous avons, en bons chiens, débuté l’instruction de la procédure dès le commencement de la vie, nous avons bien appris la loi, si bien que nous ne voyons qu’à travers elle.
Alors les procès lancés par les autres ne sont guère autre chose que de pâles contrefaçons, des réponses scintillantes à nos désirs, des évitements de la vérité, propres à nous faire oublier ce simple état de fait : nous possédons le statut de prisonnier sans en avoir l’air, prisonniers non pas d’une quelconque prison matérielle, mais bien incarcérés en nous-mêmes. Et nous allons en aveugles, jusqu’à chérir nos propres barreaux, que nous méprisons chez les autres.

Bruits

Ils ont tous tellement de choses à dire
D’opinions variées sur des sujets innombrables
Moi je n’ai pas tellement envie
d’ajouter une pierre à l’édifice
Alors je me tais
mon silence ne se remarque même pas

Il est l’heure

Il est l’heure
-j’annonce-
pour la simple et bonne raison
qu’il est temps
mon prochain poème
Il aura pour objectif
d’enterrer mon précédent

C’est à la fin

C’est à la fin
à la fin de la nuit quand
il ne reste ni cigarettes
ni lumières
que me vient enfin
un poème enfin
quoi

Terreau

On écrit non stop, il suffit parfois d’écouter les cortèges de paroles qui défilent au revers du crâne. Seulement, parfois, on sait pas trop ce qui nous prend ni nous titille, on décide de les coucher sur le papier, ces fichues paroles. Pour se défiler peut-être, ou bien peut-être pour faire face, qui sait. Ce qu’aucune école ne nous apprend, et qui pourtant semble t-il est fondamental à tous les niveaux, c’est une maîtrise de ces flots de paroles intérieures permanentes. C’est, aussi, un travail d’écriture. À la manière de ces skieurs immobiles qui répètent, avant la course, leur descente en la mimant, répétant chaque enchaînement dans leur tête. Ils labourent en pensée le terreau sur lequel viendra s’affaler le réel.

Fini là

Fini là
sur le retour
quand bien même là
ailleurs

Clous

Écrire
comme on délivre
un prisonnier volontaire

Sternenfall

Anselm-Kiefer_Sternenfall

J’ai crevé. Il était tard hélas et je n’ai
pas eu le temps de dire
au-revoir à l’univers entier mon verre
est tombé de ma main sans que je le remarque
Une heure une minute
de plus, peut-être ? pour aller saluer
un instant cher instant
depuis la fenêtre
depuis ce qu’il reste
de ces termes brisés de ces chemins croisés
les oiseaux les étoiles
et ce poème court sur le papier froissé

 

Un livre

Souvent je me dis que les grands auteurs n’ont jamais écrit qu’un seul livre. Quand bien même celui-ci est scindé en tranches et se déploie sur toute une vie. Quand bien même les titres changent. Ils soulèvent plusieurs opercules mais c’est chaque fois la même mappemonde au-dessous. Ils enlèvent un peu de terre et c’est toujours la même médaille qu’ils nettoient. Le même pivot central autour duquel ils tournent, héliosynchrones, banc de poissons autour de l’appât luisant.

Kafka

Il y a certainement quelque chose qui n’a pas grandi en lui. Il fût bloqué dans son évolution, sans doute principalement à cause de son père qui était autoritaire voire castrateur. Sa mère « rabatteuse », poussait kafka (la proie) vers son père (le chasseur), le tout bien sûr inconsciemment au sein de ce système patriarcal.
Kafka l’a très bien compris, il a mis au jour tous ces mécanismes, lire « lettre au père » à ce sujet.
Pourtant une autre part de lui, je pense, était infiniment mature et lucide. La littérature je suppose était sa voie de salut et son instrument de compensation. Disons qu’il n’a pas tellement grandi dans le réel. Il a poussé à l’intérieur, au revers de sa peau il a construit une structure protéiforme qui était son réel (cf le terrier) depuis lequel il détricotait sa névrose, son monde c’est à dire au fond, lui-même (avec tout ce que ce « lui-même » peut comporter d’universel).
Je trouve que c’est tout à fait juste quand tu dis « ou n’a pas eu besoin » (de grandir), c’est vraiment ça. Il a pris conscience assez tôt qu’il était vain de « grandir » au sens où on l’entend ordinairement car il était frêle et sensible, et n’atteindrait jamais la puissance de son père. Sa maturité et sa puissance étaient quasi indécelables, incarnées et surtout, fondamentalement littéraire.

Clignements

Arrivé
sur le seuil de ma demeure
je portais la main à la poche
à la recherche de mes clefs
– à moins que je cherchais autre chose ?-
ma poche était vide
la porte s’ouvrit

 

Depuis longtemps un livre
posé sur la table d’écolier
– est-il temps ? –

 

Mon chat
expert en aller-retours
ne déteste rien tant
que les portes closes
et moi
son maître fidèle
je n’aime rien tant
que les lui ouvrir
ce faisant il me semble
que je déploie son univers
– À moins qu’il ne s’agisse du mien –

 

Quand par degrés successifs
l’imagination comble les déficiences
je me plaît à écouter
la musique produite par un disque dégradé
Les chahuts d’une ville au loin
que la colline atténue
et j’aime observer les existences
à travers les fenêtres
tachées d’anciennes pluies
je perçois ainsi le monde
de loin comme une musique incertaine
que je suis libre de moduler

 

Comme tous ceux qui portent en eux-mêmes
un esprit promeneur, je n’aime rien tant
que l’immobilité
je traverse les couloirs
les chambres intermédiaires
qui tapissent l’existence
de points en points
à la recherche d’excursions clandestines
entre deux trajets

 

Chaque jour je me rappelle à nouveau
de ce que je ne cesse d’oublier
et je poursuis en secret
comme une libellule itinérante
une lueur que je n’ai jamais vu

 

 

-Ceci
pourrait tout aussi bien être
un nuage-

Paroles pour faire tomber la pluie

Enfant,
le signal lumineux du passage piéton
me déroutait doucement vers les étoiles
et je disparaissais
l’index sur les lèvres
avec tant de facilité que je m’en émerveillais

Arctiques

En état de veille, des rêves puissants et anciens m’assaillent.

La poésie sans lecteurs

Une des raisons essentielles est que la poésie demande des efforts et du temps d’apprentissage. Comme toutes les choses qui ont une véritable valeur et apportent un plaisir plus profond et durable. Il s’agit de se rendre perméable à ce plaisir. Aujourd’hui, les choses diverses doivent tomber sous notre nez, être instantanément et facilement accessibles. Après, il existe la poésie prête à consommer. C’est une poupée assez monstrueuse, sans racines, qui au toucher apporte son lot de jouissances de pacotille, avant de tomber en poussière. Cela nous amène à la deuxième raison essentielle : les poètes sont écartelés entre la poésie brindille, prête à consommer, et la poésie masturbatoire turgescente et fictive, illisible pour le commun, qui ne s’expose plus à la vie. Entre les deux se situe sans doute une poésie capable d’être libre sans être pour autant déracinée.

Pensées magiques

Je dessine sur les golfes clairs
de ma terre natale
détrempée par la pluie
des cercles concentriques que je foule
rieur
pour en altérer la tendresse
la pureté

Tout commence
par la fuite
et se termine en retrouvailles
sacrées

Les points

Les points sont là pour coller au mieux au rythme des mots en grappes, tel que l’inspiration les expectore, ce soir là en tous les cas. Ça pourrait être des retours à la ligne mais pour des raisons que je ne m’explique pas tout à fait il est souvent plus facile pour moi d’écrire de cette façon. Les retours à la ligne ça intimide. Comme un amoncellement de retours à la case départ, un cortège de décrochages. Il y a l’aspect bloc aussi qui apparaît dans mon logiciel qui imite une machine à écrire — le logiciel est un rectangle blanc et rien d’autre. Souvent je me dis qu’il est préférable d’écrire un poème en bloc lequel par la suite si besoin on peut découper en tranches, en lignes succinctes. C’est la grande difficulté de l’écriture en ce qui me concerne (car je ne suis pas né pour écrire, celle-ci m’est considérablement difficile) tordre son esprit ainsi que le médium pour que les deux se synchronisent d’une certaine façon se combinent de manière idéale afin que le flux de l’inspiration puisse s’exprimer à un régime qui ne soit ni l’incontinence inconsistante de l’automatisme ni le vrombissement lent d’une machine inertielle qui hoquette à chaque tournure. C’est à mes yeux la difficulté numéro 1 bien plus que l’imagination ou la trouvaille du sujet c’est l’écoulement le plus difficile c’est certain, le paradoxe de faire d’une machine intriquée et chargée de mécanismes complexes un instrument à la solde d’une fluidité dansante, légère et fertile. L’effort à faire pour l’acquérir est considérable et malheureusement en ce qui me concerne il ne dure pas longtemps (pas plus qu’une transe ne dure longtemps – l’écriture n’est-elle pas l’apprentissage d’une transe) et fini presque toujours par s’épuiser à un moment ou à un autre, dès lors je dois retourner chercher d’autres instruments puisque les instruments d’hier ne fonctionnent plus. Alors je passe le plus clair de mon temps à chercher les instruments qui me permettraient de m’exprimer, comme un coureur absurde qui se doit chaque matin de partir à la recherche de ses jambes pour se donner une chance d’emprunter au moins la piste de course, si par chance il fait beau aujourd’hui et que la pluie n’a pas détrempée la surface. J’aimerais moi aussi être un coureur de fond mais hélas (?) ma condition ne me le permet pas, quand ce ne sont pas les instruments qui sont tombés de mes mains, c’est la contradiction interne qui obture le chemin et qui se refuse à laisser émerger une phrase qui me serait trop étrangère. Du reste, au-delà de ces histoires de salles des moteurs, c’est bien la seule recherche qui compte, n’est-ce pas, c’est la recherche qui est belle, comme un voyage.

Cérémonie

Je t’invoque comme je le peux. Entre deux averses. Entre les
désordres variés. Perclus parmi les simulacres. Les machines
énormes qui régissent nos journées. Dans les écrans tactiles qui
ne servent à rien. Ils ont fait de ma langue. Une langue
étrangère. Ils ont fait de ma terre natale. Un carré de sucre.
Un rouge à lèvres morose. Je t’invoque avec ma gueule écrasée.
Avec les mots qu’ils m’ont laissé. Quelques miettes resquillées
sur la nappe. Après les repas de famille. Après les discours
absurdes. Après dieu le père mort-né. Ces mots ils voudraient
dire merci. Tellement que j’en ai la gorge ramassée sur elle-même.
Rendue au silence. Aux comptoirs surélevés. Avant de
naître parait-il. J’ai fait mon lit sur la nappe de pétrole.
Pour monter au ciel. Avec plus de facilités. Avec plus
d’étrangetés. Avec les singes. Pour l’inconnue. Derrière sa
fenêtre. Pour savoir ce que c’est. La ville vue d’en haut. Qui
tourne au ralenti. Je t’invoque comme je le peux. Avec toutes nos
faiblesses. Fragments épars récoltés. Trouvés dans les rigoles.
Dans les broussailles de la mémoire. Comme dans un rêve. Comme
une attente. Qui prendrait la forme d’une conquête. Comme une
pilule fondue dans la terre.

La visite

Peut-être
l’écriture
est-elle surtout
une invocation
Nous frappons à la porte
rien ne se produit
nous frappons à nouveau à la porte
rien ne se produit
Alors nous nous endormons sur le seuil
une main sur le battant
Des pas montent l’escalier
un cliquetis de clefs
C’était le voisin du dessous
seulement le voisin
du dessous, rien d’autre
Peut-être cette demeure
n’a t-elle jamais été habitée ?
Il faut attendre tout de même
Il faut attendre
parce qu’il n’y a rien d’autre à faire
Jusqu’au moment où
sans prévenir
le mot juste monte en soi
« Oui ?
– C’est moi ! »

Lentes métamorphoses

La littérature
c’est ce qu’il nous reste
ce papier froissé
cet embarras
Ce pli
qui résiste au fer

 

LA PRISE

Me voilà
nerveux à nouveau
pris dans ce piège
que j’ignore
je me débats
de toutes mes forces
pour m’extraire de ce piège
avec en tête
un but que j’ignore

 

NI MALVEILLANTE NI SOURDE

Ne crée rien
invoque
tant qu’il y a la lumière
tant que les bruissements ont lieu
dans les bordées intérieures
au fond des tanières habitées
deviner
le murmure familier
qui t’a précédé

 

REPENTIR

Espace clos
au demeurant
ouvert
par une entrée
gardée secrète
entre le vieux chêne
et le cartilage inaltéré
d’un cadavre
dont on a oublié
la voix et le nom

Tiraillement

Écartelé entre la musique, c’est à dire la pensée magique, et le bloc froid et lent de la pierre. Comment unifier ces influences opposées ?
Leurs collisions ordonnent et perpétuent ma léthargie.

Dégage

degagelefonddetapensee