Pourquoi je te lis (basculement)

細江英公「おとこと女・・・そして
Si je te lis, c’est pour reprendre le cours, hors vide, du voyage latent, partir plus loin, ailleurs, loin d’ici, au-dedans, dans ton ventre, ce ressac d’où jaillissent ces flots de lave sacrée qui me hantent. Pour l’ensorcellement momentané, dont l’écho m’accompagne invariablement, écho dont je ne peux me défaire, écho encore, qui va et vient en même temps que le vent clair, dans les forêts impénétrables et bleues de nos marges intérieures. Si je te lis, c’est pour regarder mourir l’heure, et l’ordinaire avec elle, au fur et à mesure de leur abolition voir apparaître et s’amplifier l’échappement déraisonné d’un millier de tremblements sans cause déchiffrable. C’est parce qu’il est temps, c’est parce qu’il est déjà trop tard, c’est parce que je ne sais plus, et que je souhaite me perdre, devenir, marcher à nouveau dans la tombée de la nuit avec toi, dans l’angle, dans les territoires à redéfinir, aller non par saccades, mais dans la chute même, trouver la vitesse nécessaire à l’émerveillement, à l’essor de libres et versicolores déversements. C’est pour ronger les barreaux de fer qui me divisent et m’éloignent, pour rompre le processus lent du délabrement, charges sourdes de l’obscurité et du mensonge au relais des tombes. Si je te lis, c’est pour arpenter ton mal qui dégénère en clartés. Envahir ton beau livre, d’un bataillon de soldats d’argile qui viennent, comme des pensées sensibles, se poser sur ton front et ta solitude, faire reculer les lignes et les ombres. Pour investir ta nuit, me fondre dans tes étoiles idoines, y demeurer, maculé de rayons cosmiques, de cendre, de pluie, de mots.

Cendres

Si je meurs demain, sachez que je lègue mes cendres à l’eyjafjallajökull.

Tombées

J’aime la pluie, pour son bercement amniotique
pour ce balancement métronomique et lent, pour sa multitude
et pendant cette pluie, dans le déclin du jour, je lisais

Tombant dans ce livre sur une pensée qui faisait naître
d’elle-même en moi
l’espace nécéssaire à son éclosion
Je relâchais mon regard et le laissait se perdre
sur les murs, les angles, les fenêtres
Je m’arrêtais un moment

Une forme inhabituelle, sous la fenêtre, attirait mon regard
C’était le papillon, le même, immobile
Je le pensais disparu, il était près de moi
Attendait-il la fin de l’orage pour reprendre sa course, la fin du livre
La fin de sa courte vie ?

C’était un simple papillon
Pourtant, inaltéré par la raison, un plaisir obscur, un contentement
remontait et tintait innocemment dans mon être
Le voici, en vie, en réfugié qui me donnait des nouvelles du ciel et des orages
Autant de preuves amoncelées que la vie court toujours

Lui qui avait ajouté sa part infime
à la continuité de l’ordre des choses
à la mise au jour de la lente métamorphose des imprévus, des miracles
en rituels naissants
plus subtils, insaisissables et rares que les levers de lune

Clous

La littérature est de la masturbation mentale,
mais parfois il y a un orgasme au bout.

Clous

Les mauvais écrivains n’ont pas d’idées. Les bons écrivains ont beaucoup d’idées. Les grands écrivains n’en ont qu’une seule.

Toungouska

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Il me disait qu’il irait peut-être passer une année entière dans la région sibérienne, parmi les toungouzes :  » Là-bas je trouverai peut-être de quoi dégoupiller mes émotions et mon rapport à l’univers. Je finirai de chercher, je deviendrai force vive, feu brûlant. Vois-tu on existe comme on se retourne sur son lit d’hôpital, passant d’un angle à l’autre, d’un trottoir à l’autre, en attendant le sommeil qui ne vient jamais. J’enchaîne les visions sales. Et puis, ils parlent trop, j’aimerais connaître le silence, ne pas avoir à répondre, au moins une fois. Ne pas me soucier de la grande mélasse. Oh mais je n’irai pas pour m’enticher d’une expérience mystique quelconque, quelle prétention, n’est-ce pas ? J’irai pour me réhabiliter. Je ne voudrais pas acquérir une de ces sagesses végétales, je reviendrai tout plein d’une fureur goudronnée, prêt à en découdre avec la ville, et à rendre les armes devant tout ce qui épanchera mes nerfs, je serai dans un état amoureux perpétuel devant la vie.  »

Je lui répondais qu’il nageait en plein rêve. Il ne trouvera jamais, au grand jamais, ailleurs, ou que ce soit sur la terre, ce dont il manque en lui. Et la carence dont il souffre n’est rien d’autre qu’une lubie mystico-poétique. J’ajoutais que de toute manière, il ne partira pas. Absorbé par l’idée grandiose d’un départ, il en oublie les contrariétés matérielles, les absences causées par le lointain. Cette toute puissance de vitalité et d’apothéoses ferventes, c’est de l’imaginaire. C’est dans sa tête que ça se passe. L’homme ne se lève jamais totalement, il titube, somnole, crie par instants, se dresse, heureux d’être vu se dresser, puis s’endort jusqu’au prochain rôle à tenir. C’est un félin inaccompli, qui a perdu le contact depuis une éternité avec la primauté sauvage. Retrouver le lien, d’autant plus chez ce grand occidental conditionné et endolori, était chose impossible, un rêve, une lubie, un sentiment. Mais le projet était beau. Jusqu’au prochain qui n’aura rien à voir. C’est comme ça qu’il passe d’une excitation à une autre, qu’il pense s’évader de sa cellule invisible, comme un ivrogne s’imagine chasser sa vision trouble d’un geste de la main.

Clous

Il m’arrive de fermer les yeux, pour le simple plaisir de les ouvrir à nouveau

Animal propre

Lui, ou elle, entrant dans l’enceinte. C’était quoi donc ? Il avait pourtant bien fermé la grille. La serrure, à triple tours. Pour être sûr. Au cas où. Au cas où quoi ? il n’en savait rien. Le tout était d’être bien enfermé. Que personne ne puisse entrer surtout. Que personne ne puisse voir ce qui se trame, surtout. Le petit monde. Que personne, oh et puis zut. Il n’avait rien à dire, à personne. Certainement pas à l’intrus qui avait passé le seuil. Qui, et quoi, pourrait s’intéresser ? S’intéresser oh non, c’est pour l’abattre, c’est certain. Qui est venu l’abattre ? Il est à terre déjà, c’est suffisant. Les autres, c’est déjà trop. Le portail est ouvert désormais, il, ce fantôme, n’a pas refermé derrière lui. Qui vient donc l’emmerder à une heure pareille ? Le plein après-midi ? Avec le soleil ? un tortionnaire sous son air doux… C’est la fatigue de parler, le pire. Une femme ? Il rend les armes, prend le pli, ça y est.
- Bonjour ? C’est pour quoi ?
- Oh !
Elle entrait.
Plus tard, ils se mariaient.

Il revient toujours

Modigliani

Tu as beau être éteint, errant
souffrant, mendiant depuis ce vide
où la vie semble s’être installée
Tu as beau être en proie aux perditions
aux abattements, aux somnolences des jours dénués
Tu possèdes quelque chose qui me retient
et que je ne trouve pas chez les êtres affirmés
bris de firmaments
germes d’éveils et de possibilités
sans nombre

 

Peinture : Modigliani – Portrait

Essors

Beckett lorsqu’il commençait l’écriture d’un texte, ne savait pas dans quoi il se lançait. S’inspirant sans doute de Joyce dans la retranscription des flux intérieurs. Il n’avait ni plan, ni idée précise des personnages, de l’histoire : il vidait une poche. Céline racontait que l’histoire compte pour du beurre, l’essentiel étant le style, le travail d’architecte, la petite musique qui transportait le tout. Un travail ouvrier de « nettoyage de médaille » trouvée dans le sable.
Je crois que c’est aussi la même chose pour Proust, l’histoire était un prétexte et toute la richesse de son œuvre se trouve dans ce qu’elle sous-tend, sa beauté dans les déploiements des réminiscences et des fleurs aromatiques malgré qu’elles soient invisibles et intangibles.
L’histoire serait comme la trace laissée dans la neige, après le passage du traineau, le ricochet collatéral de tous ces transports.
Pour Pessoa, il s’agissait de laisser un autre naître en lui, de se faire petit et de l’écouter, de raconter l’histoire de ce qui n’a jamais eu lieu autre part que dans son monde du dedans. Dans l’intensité de la prise de distance avec le monde et « lui-même », comme une fleur qui se développe et se fragmente en pétales, lui aussi devenait « nombreux », cherchant ce sentiment de la liberté prise, de l’échappée, l’exaltation, fragmentation de la personnalité pour extraire de l’ordinaire le murmure étoilé de ses essors.

Dans tous ces cas (dans le cas des grands écrivains je crois) ils ne font que, de a à z, traiter du même sujet encore et encore, tournent autour du même pivot central et affinent leur vision, une seule et même obsession sur laquelle ils ne parviennent jamais à mettre le doigt, et devant cette impossibilité à n’ouvrir la porte que par intermittences et confusément, à distinguer formellement ce qui les obsède, naît leur œuvre littéraire. La narration y est réellement accessoire.

Clous

Il n’était pas inscrit dans mon calendrier
qu’aujourd’hui
Je retrouverai une part de liberté perdue.

Chers os

Demain. Maintenant peut-être. Tout ça renaîtra, reviendra. Je n’aurai plus à me plaindre. Tout ça reviendra. Je ne chercherai plus. Je serai bien tranquille. Tout ceci cessera. J’imagine déjà… Ce magma sans nom qui me tord. J’attends de pied ferme. C’est quand ? C’est déjà l’heure. Demain, j’aurai tout oublié. Demain j’irai me fondre. Il faudra recommencer. Jusqu’à la fin du cercle. Cette petite flamme sacrée et libre qui ne veut rien abandonner. Elle veut son lot.. Porter ce corps lourd, chaque jour un peu plus. Jusqu’à ce qu’il soit plus léger. Il pourra entreprendre, voir un peu enfin, ce morceau du ciel attendrissant, par-dessus les parois, peut-être ? Je serai léger suffisamment, pour me laisser porter par le vent. Demain, le suivrai-je ?

J’écris pour quoi

J’écris pour quoi ? pour tordre le cou
Enfoncer le clou, tasser le dilemme
Pour détourner l’avion porteur
Décontaminer les lieux, porter le coup
J’écris pour quoi ? pour remonter la rivière

Pour la défaite de tous, pour le masque du mort

Creuser mon trou, chasser les leurres
J’écris pour passer mon tour
Embrasser le commerce, passer la montagne
Pour ne pas mourir seul

Arpenter la tessiture
J’écris pour quoi ? Pour mendier les éclairs
Me perdre dans la zone, pour désapprendre
Pour les phares inhabités
Pour déclasser les butineurs

J’écris pour la poche d’ombre

Pour me faire étranger
Intrus
Dans la meute de sourds

Dépassement

Tu ne crois qu’en ceci seulement. Ce qui se déclenche d’un trait, se déroule, s’ouvre et qui ne vient pas de toi. Ce qui t’éloigne. Te revient. C’est là le pivot central. Le commencement de tout. tu le sais. Plus rien ne s’oppose dans ta tête.

Regagner le loup

Dans cette incapacité actuelle à me surélever, péniblement lourd et ancré dans ces matières mortes qui ne bronchent pas, j’exerce une patience stérile, sourd, désespérément sourd. Pourtant, je suis sûr qu’il cherche mon écoute. Il cherche mon écoute, me flaire, il parle, infuse, se déplace, cherche l’entaille par laquelle il pourrait s’introduire. Il me donne la parole. Désinstruit, je ne sais plus parler. Je ne sais plus rien. Hors de moi, la cosmogonie, les chevauchées. L’obscurité autour, en dedans.
C’est bien une forêt extrêmement dense qui me sépare de cette voix hors de portée. Je la hèle, l’exhorte. Que puis-je faire sinon, exhorter sa présence, bien qu’il soit déjà là ? Privé de lui, je suis dans l’incapacité à m’extraire, à m’effacer de la surface léthargique. Malgré mon affaiblissement, mon mutisme, mon impénétrable introversion, ma tête dans ce feu qui n’y rentre pas, le loup ne vient pas me finir et je le sais assis, près de moi, les yeux fixés sur ce fond d’étoiles hors d’atteinte.
Quand, et par quel chemin, regagnera t-il sa tanière ?

Clous

dali

Cinq heures du matin
J’attends qu’un autre
naisse en moi

Clous

Un forêt dense
entre moi
et les mots

Les joueurs de cricket

Je pense qu’un des problèmes fondamentaux des poètes contemporains est qu’ils ont dans la tête l’idée d’écrire un poème, lorsqu’ils s’y mettent, et qu’ils traînent comme un boulet. Un genre d’erreur fondamentale, un vice de procédure.
Et de fait, cela se voit, comme un poteau rose planté dans le texte avec inscrit dessus « Attention, poésie ».
Pour quelles raisons mystérieuses aurions nous besoin de ce signal, lancé à coups d’ombre, de corps, de cris, d’oiseaux, de souffle
Doit-il être incompréhensible, indigeste, pour être en mesure de porter l’étiquette « poésie » ?
quand la poésie peut être plus puissante dans quelques mots plus simples, déchargés d’un endroit du cœur plus profond
imprégnés de sueurs, de sang et d’humain, plutôt que de bois mort, de léthargies, de grandes lettres bourgeoises ennuyées ou de jeunes lassés
quand il y a plus de poésie dans un cœur simple que dans un cerveau compliqué ?
quand la caractéristique essentielle de la poésie, c’est cet espace magique où la langue multiplie l’existence

Est-ce qu’un joueur de cricket va se dire, dans les vestiaires, juste avant d’entrer sur le terrain : « Allez, je vais jouer au cricket » ?
pensée ridicule, inhibante qui lui couperait les jambes ?
et malgré le vers libre ces poètes ne sont pas libres
ils surnagent dans une simili liberté
incapables d’admettre que s’ils ne sont pas lus, c’est que leurs textes indigestes n’inspirent aucune envie
n’allument aucun feu pour éclairer la vie
et dans leur condition d’ilotes ils veulent voir
mais ne voient rien
la condition préalable étant de mettre sa peau sur la table
de laisser la mort raconter ce que c’est que d’être en vie
plutôt que d’enchaîner les offrandes mesquines
dont ni les muses ni les lecteurs ne veulent

multi niveaux

Le mieux est encore le multi niveaux.
Vouloir plaire n’est pas nécessairement un pêché capital si on ne fait pas partie de la caste des poètes maudits, lesquels justement, étaient souvent maudits dans leur échec de plaire au plus grand nombre, et ont terminés seuls et méconnus leur carrière, malgré eux et leur envie d’être aimés par le plus grand nombre et d’être reconnus par leurs confrères.
Si l’envie de plaire au plus grand nombre n’est pas là, il est certain que ça part mal et qu’en effet, le texte ne plaira pas au plus grand nombre et à fortiori au plus petit nombre aussi, il y a des chances, mathématiquement, les petits entrants dans les grands, il n’existe d’ailleurs plus de petits nombre aujourd’hui, ou presque. De quels grands nombres parle t-on d’ailleurs ? La masse ? Elle ne lit pas de poésie, mise à part la classique, quelques contemporains si on veut à de très rares exceptions, lecteurs qui sont, pour la plupart, des écrivains eux-mêmes. Il me semble que cette absence de tentative de plaire participe à cette consanguinité généralisée des poètes lesquels, à force de ne vouloir plaire qu’aux autres poètes, ont rompu le lien qu’ils pouvaient avoir avec les ouvriers, caissières, cadres, dirigeants, marathoniens, journalistes, liseurs de bonne aventure dans les vagins, et n’ont que peu de rapport avec la vie finalement, le tout devant excessivement cérébral et ennuyeux. Les romanciers ont gardé ce rapport avec les gens, avec la vie, mieux que les poètes. N’y a-t-il pas une raison à cela ? Est-ce parce que la poésie se doit d’être un coffret noir dont on a jeté la clef dans un marais poisseux, tandis que les romans garderaient leur aura de pochette surprise, remplie de gaieté, de suspens, de vitalité, de plaisirs ?

L’avantage du multi niveaux est la capacité de plaire aux connaisseurs autant qu’à la masse, travail éminemment difficile qui demande une finesse et une profondeur certaine. C’est pourtant ce qu’ont réussi les grands poètes à travers les âges.

Les phares

Les phares, l’œil fixé sur ce qu’ils éclairent, oublient que la nuit domine.

Clous

Les choses sont pourtant souvent haïes avant d’être vues.
Voire haïes parce qu’elles n’ont pas été vues.

Et ceux qui voient ne savent plus haïr.

Véga

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Les chats
ne m’ont pas toujours donné l’impression
de faire partie absolument
du règne animal.

Argiope

Pour Platon, les Hommes furent un jour séparés en deux, condamnés pour le restant de leurs jours à rechercher puis à tenter vainement de se fondre dans la moitié manquante. Pour Camille Claudel, l’absence qui la tourmentait était plus nébuleuse. Verlaine s’est laissé hanter par les voix lointaines et chères qui se sont tues. Ne recherche t-on pas que ce qu’on a perdu, et donc possédé par le passé ? Il ne me viendrait pas à l’esprit de partir à la recherche du pur inconnu, ne sachant ce qui émane de lui, ni ce qu’il peut faire naître en moi, celui-ci n’exercerait aucun attrait véritable. Dès lors, je ne fais que poursuivre ce que j’ai un jour tenu en main, il ne peut en être autrement. Il me semble pourtant n’avoir jamais eu en ma possession ce dont je suis à la recherche, aussi loin que je me souvienne. Peut-être en ai-je disposé en rêve ? S’agit t-il d’un désir amniotique qui précéderait la naissance de ma mémoire épisodique ? Ou bien s’agit-il d’une sorte de mémoire génétique, produit complexe, successions de rêves et de vécus, innombrables dépôts accumulés dans mon esprit, mon cœur, dans mes nerfs ? Je l’ai un jour connue, je ne la connaîtrai probablement jamais plus. N’étant plus apte. Cela ne m’empêche pas de partir sans cesse à sa recherche, tel Sisyphe, de toujours recommencer en pure perte. S’agit-il de fuir, de revenir au centre, de retrouver la part manquante, ou bien de tout ceci à la fois. Cette absence, je l’emporterai dans ma tombe avec moi. Peut-être qu’un jour, étant suffisamment égaré à mon tour, je tomberai nez à nez avec ceci mais ne m’en apercevrai pas, n’ayant plus goût à rien, étant devenu définitivement aveugle et sourd. Aveugle et sourd, peut-être le suis-je déjà, tandis que j’écris ces lignes, n’ayant pas remarqué que l’absence qui me tourmente est ici, près de mon épaule, à murmurer et à m’attendre. Je regarde, il n’y a personne. Il n’y a rien. Il reste tant à faire.

Le ronronnement du lion

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Les bons professeurs de dessin enseignent à domestiquer au mieux le flux des pensées. La main n’est pas loin de jouer le rôle de sismographe, captant et mettant au jour crû les tremblements du dedans et les dialogues intérieurs du type « je sais pas faire les yeux », « je vais foirer la main », se lisent dans le trait et le résultat redouté arrive, effectivement. C’est un élément important à prendre en compte dans le dessin, même au-delà du dessin, dans bien d’autres domaines n’est-ce pas ? C’est certainement la même chose en littérature et plus particulièrement dans la poésie. Les petites voix parasites qu’elles soient négatives ou positives, provoquent des dégâts semblables, tirent le texte-requin hors de l’onde. Quoi, alors ? Taire les voix ? Il n’existe pas de texte sans voix qui le précédent. Croyant sincèrement aux enchantements de toutes natures, il me semble que, dans ce monologue intérieur perpétuel, parmi toutes ces « petites » voix (ce terme « petites » est amusant ici. Ne sont-elles pas au contraire monstrueuses et exténuantes ?) qui nous assiègent, il n’en est qu’une seule qui vaille la peine d’être écoutée. Une voix qui emploierait une langue dénuée de mots sans doute, qui ne dicterait pas mais donnerait matière à créer. Qui se mérite. Il s’agirait dès lors de savoir écouter, avant de savoir écrire. Peut-être.

Des nouvelles d’entre les corps

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Une douleur ancienne, diffuse, sans nom, sans cause, est revenue. L’ai-je réclamée ? Probablement. Comme on réclame la part manquante de soi. Plutôt que de la repousser, ne devrais-je pas la laisser me dévorer ?

La petite fille disparue

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Passée, déjà. C’était hier. Son nom : et puis quoi ? une rose dans sa main. terminé. les jeux dans le jardin. terminé. ses os dans la terre. passée, déjà. avec les pluies. le vent. de la poussière à la fin. voilà tout. de la poussière et quelques images. restées là, pour les illuminés comme moi qui s’attardent. et ramassent le passé. pour en faire des prières. pour en faire des galets. je n’ai jamais pu m’y faire. je l’ai dit. ça n’a pas d’importance. je n’ai jamais pu me faire au départ des êtres. leur départ me brûle. et les vivants sont déjà en train de partir. C’est pourquoi jamais je n’ai pu m’attacher. C’est pourquoi je suis infiniment attaché sans qu’ils le sachent. C’est pourquoi je ne suis jamais surpris quand ils disparaissent. ils passent, déjà.

 

en cours de chute
dans l’avalanche muette
dispersés parmi les étoiles
à l’oeil nu
observables

Sans doute

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Où es-tu. dans les angles.
nulle part. au milieu.
au coin. dans les beaux draps.
dans le ciel. entre deux eaux.
sous un beau jour. fais-tu le ménage.
vas-tu aux mirabelles. à l’étranger. dans l’inconnu.
avec un inconnu. seul. seulement avec un inconnu.
seule. jamais. parles-tu. écoutes-tu. peut-être.
dans un livre. dans tes pensées peut-être. dans un lac.
dans la pierre. es-tu pareil. pareille. en jambes.
sur le point d’ouvrir un pot de confiture. en dépression.
et puis non. avec un enfant. dans le remords.
dans la distraction. dans l’absence de ton ombre. ingrate.
inattentive, sans doute. calme, sans doute. dans ma mémoire.
toujours là. au-dedans. sans doute.

Le reste : brume

Quoi que ce soit d’abondant blesse, quoi que ce soit précisément, délivre, emprisonne par la même occasion, retient ou extirpe, c’est du pareil au même quand, éloigné et revenu, étiré au loin, revenu au centre, dans un même élan brisé qui n’en finit pas, reparaît. L’âge creuse la sensibilité des rêveurs et leur fuite perpétuelle. Retrouvailles avec la même, le même, le tout, qui vient sans paroles donner des nouvelles d’autrefois et de maintenant. Merci infiniment pour tout ceci, je n’oublierai pas, je n’ai rien oublié, je l’ai gardé précieusement sous les combles, dans les caves, les points culminants, les aurores inattendues, tout ceci gardé caché, à l’abri, là où les rumeurs et les précipitations ne pénètrent plus. Quand parfois un de ces rêveurs vous appelle, il n’attend pas de réponse, il vous appelle seulement, cela suffit, il écoute l’écho lent qui se déploie dans la forêt attenante, et cet écho est la preuve même de votre présence, la preuve que cela existe toujours. L’espace autour, dedans. Vous êtes libre d’y répondre. Et puis le reste, rien. Le reste : brume.

Et où

Nulle part rien où quoi, rien. Rien. Néant. Non pas que l’envie manque, non pas qu’un feu ait cessé de hanter. non pas que les nuits ne soient plus riches, non, mais elles sont riches seules, seules, avec rien ni personne, ni trace de ce qui est parti et qui ne parle plus, ni mémoire, suffisamment précise pour combler le gouffre : quasi rien. Des voix en sont parti : une voix particulièrement. Une voix particulière qui ne parle plus et qui m’a laissé là, sans que je le veuille : sans que je ne veuille rien d’autre. Depuis lors, je fais mine de, puis comble, je comble, et puis fais silence : sans pouvoir parler, quand bien même j’aimerais parler, quand bien même je le pourrais aisément, étant dans un autre monde à-demi, mais n’ayant personne à qui parler : quand, et où, l’écoute ? Jamais, c’est dit. Jamais, puisque trop de bruits et d’agitations, jamais, puisque chacun doit parler, puisque chacun parle et puisque personne ne le fait ni ne dit quoi que ce soit, et puisque l’existence nous est étrangère il nous reste quoi, faire silence, s’éloigner, marcher, prendre le vent, aller, sortir d’où. Assez. Trop. Quand rien n’a encore débuté ? Dans un écrasement têtu ? Dans un lent déploiement de toutes ces choses. comment poursuivre, sitôt que la question est posée. Marcher, à nouveau marcher.

Relève

C’est tout, j’abandonne, je n’ai plus rien à dire. Je commence à peine. redevenir animal, peut-être. regagner le loup. l’écrevisse. Ça recommence. C’est inutile. Il y a tant de bruits. En rajouter. En rajouter. Ceci me dégoûte. creuser. comme au premier jour. et la première nuit ? Chasser la veilleuse. Demain. relancer le manège, le jeton en poche. J’y ai droit. C’est interdit. J’attends. Je me porte. J’attends devant la porte. aller y brûler pour voir. ce que ça fait d’être en vie. à-demi mort peut-être, avec le temps, l’ennui, ou l’habitude. avec les étoiles. Véga, étoile bleue, ma favorite. triangle d’été. me souvenir. Constellation de la lyre : les faire taire. se taire soi en faisant mine de parler. ou bien crier, ou se taire : c’est pareil. C’est tout pareil, à la fin. Ça n’a rien à voir. C’est comme ça que ça commence. Faire de la place au-dedans. Creuser, ou écrire, pour faire de la place au-dedans. C’est rien. Ça n’était rien du tout. Tu le mérites mille fois. Ils sont éteints. Tu as croisé plus de morts que de vivants. Ils sont vivants. Ils sont loins. Ils ne savent plus. C’est toi qui ne sait plus voir. C’est toi qui ne sais plus. Tu sais, pourtant.

La mort et l’oubli

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Qu’ai-je oublié moi, tout. je ne me souviens pas. le creusement. Les mémoires. Elles se retirent. Vagues. Je n’ai pas de mémoire.
Disparues, voies lactées : disparues. Je file. ou coule le long. Le long. délicatement. détachement d’une mémoire , l’une après l’autre,
avec le vent. J’ai trop de mémoire. qui s’en va ? Qui s’en va encore ? l’un après l’autre. l’une après l’autre dans les mêmes pas qui se retirent.
Moi d’abord. Je suis parti moi d’abord. Trop-plein de mémoires. Je garde tout. Je n’ai rien gardé. Je n’ai jamais su rien garder du tout.
Un, c’est déjà trop. Je ne m’y ferai jamais. Je n’ai jamais pu m’y faire. J’ai fini par m’y faire. Je m’y suis habitué. Je ne m’y attarde plus.
Je ne m’en sors plus. Qui est voué à partir, à peine venu ? J’étais loin dès le départ. Je n’étais pas ici dès le départ. Je n’ai jamais été ici, ça s’entend.
Ça se voit. Les gens le remarquent d’emblée. C’est clair, d’emblée. Jusqu’à ce que je ne sois plus personne et que j’oublie. Que j’oublie
suffisamment seul pour commencer à me souvenir ? La mémoire valable ? Seule, et valable, et palpable, déchiffrable malgré qu’elle soit là d’emblée
sans rien dire, à marmonner dans son coin ? que lui dire ? quoi ?

Le nécessaire

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J’ai rendez-vous demain matin
je ne vais pas y aller j’ai rendez-vous pour ne rien voir
de ce quelqu’un parce que je n’aurais pas parlé
je parle sans cesse trop c’est trop
au moins voir quelqu’un et sinon ce sang d’encre c’était quoi ?
écrasé ?
j’ai d’autres choses à faire demain je n’ai rien de prévu
je ne vais pas dormir
j’irai sans bouger c’est dit
d’ici demain j’aurai tout oublié je ne vais pas bouger me souvenir de tout ceci
d’ici là pendant mon rendez-vous je resterai là à attendre que mon rendez-vous se passe
et me souvenir de tout ceci
me souvenir de tout
j’attendrai l’heure

Clous

Robert-Moses-Joyce

Poser son attention sur des milliers de choses
Ou sur une seule et même chose avec des milliers d’yeux

L’os albâtre

Salvador Dali et Écrevisse

L’univers est peut-être une immense machine à répondre aux vœux secrets des êtres. La magie respire quelque part, quand bien même elle est absente. Elle est peut-être derrière le rideau, sous l’abattant du piano, dans les antennes du homard.
Nous pourrions dès lors mettre les couverts afin de préparer son retour, installer un bougeoir, une nappe blanche, une corbeille de fruits, un bouquet de myosotis sur la table.
Mais elle n’a plus besoin de venir s’installer, ni de s’asseoir ni de parler pour annoncer sa présence. Elle n’était pas bien loin. En fait, elle n’avait pas bougé d’un iota. Elle était là. À attendre. Sans attendre. Nous le savions bien.

Darwin

Il est agréable d’explorer un rêve comme Darwin explorait les îles galapagos, s’approchant de ces oiseaux aux pattes bleu vif, si peu farouches car n’ayant pas côtoyé les hommes et autres prédateurs. Les animaux finalement, plus leurs couleurs sont vives, plus cela signifie qu’ils ont peu de prédateurs. Ils ne craignent pas d’attirer le regard. Comme certains rêves.

Je viens signaler

Je viens signaler, avant que le nuage ne fonde, dans le sucre bleu
mon nouveau recueil à paraître, le premier, le dernier, aucun, zéro
au fin fond de mon imaginaire, pas très loin
sur le point de paraître
sur le point de
sur le point
dans ma tête à paraître
dans ma tête très bientôt qui vient de paraître
mon nouveau recueil
pour quelques pesos
c’est encore trop peu
j’abandonne
pas même mort-né le clair de jour

Yoko

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Isolation

isole

Langue

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Tout ceci avance, passe, ce voile légèrement visible, sur un visage, parfois radieux, parfois éclairé par un sourire innocent, le plus souvent figé dans une attente perpétuelle, vague, sans raison, sans les occurrences, même minimes, lesquelles pourraient distinctement illuminer l’œil, désormais riche des reflets des lunes alentours, qui ne sont jamais plus belles qu’à travers une larme sans objet. Quelques paroles, désuètes, pleines d’un sens qui me reste étranger, s’échappent en volutes, avant de disparaître, puis de reparaître plus loin, dans d’autres mots que je ne comprenais pas, eux non plus. Sachant tout cela oublié, perdu quelque part, dans les territoires lointains, ou profondément enfouis en moi-même, mon esprit, dénué de forces seul, en attente qu’un processus indépendant de sa volonté s’anime seul, remarche, se relance tant bien que mal, doucement tout d’abord, avant d’atteindre sa vitesse de croisière, sur les flots qui lui feront visiter d’autres territoires, bien différents de la chambre, la même, désuète, vaisseau du rêve, forteresse, échappatoire exigu, ennui. Échappé et vivant, avant d’aller plus tard mourir, caché derrière un arbre, à la manière des chats, rendre silence, préparer le lit où se couchera le prochain corps, un remerciement si intense qu’il réprime la douleur, l’absence visible de consolation.
Dans le berceau des étoiles, pénètre en convulsant, un cœur, dénué, laissé, inconnu, qui se regarde s’épanouir à l’autre bout de ce monde, ailleurs, les forces vitales qu’il a engagé, les minutes fabuleuses dont il a fait don, et dont il ne réalisera jamais la fertilité, lui-même aveugle et figé, lui-même manteau glacé, mais doux, qui recouvre les autres étoiles, fragiles et pourtant reconnaissantes, frémissantes encore dans la lumière bleue, ou prises au piège d’autres étoiles plus nombreuses.

Dessin : Fernand Khnopff

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Abbott-Handerson-Thayer-The-Sisters-et-seeley-george

Les paroles persistaient et mes yeux, certainement moins
dans le vague, s’étaient repositionnés dans les siens, semblables
aux oiseaux qui vont, pour une raison que j’ignore
se poser sur un fil électrique au-dessus de ma tête
puis observent, gazouillent, manifestent leur présence
avant que le désir de se mouvoir n’émerge à nouveau.
Ils sont pressés de retourner librement dans le ciel.
Décontraction du château intérieur, fluctuations sereines et solides
des joies du dedans, lesquelles, s’exilant du royaume
laissaient échapper un rire innocent et sincère
attiré à soi comme un enfant qu’on extrait de son instinct de fuite.
Ceci ne m’importait guère
étant son visage caché, le langage secret que seul j’honorais
par lequel je m’évadais, avec l’espoir qu’elle me suive
et se détache d’elle-même.

Pardon

Elle-même, belle, cheveux mi-longs, verse vers tout ce qui doit mourir, à la façon d’un rire inapproprié, lancé pour plaire et inspirer le désir, propage autour d’elle, sous la forme d’ondes mystérieuses, que personne ne rattrape, mis à part moi peut-être, un épanchement de vie instantanée, laquelle me donne envie de profiter au mieux des heures à suivre de mon existence, en sa compagnie. Il m’est venu à l’esprit parfois cette idée selon laquelle les êtres les plus immatériellement riches possèdent quelque que chose de la tristesse de la mort à l’intérieur du regard, si bien que, tandis qu’ils se tournent vers moi, ses yeux dégagent un je ne sais quoi qui me fait songer à la magnitude de la mort et de l’amour, je ne saurais pas vraiment dire si c’est elle que j’aime, ou bien la grâce vivante qu’elle diffuse et qui ne l’appartient pas, bris d’échos, promesse d’un voyage interstellaire, guerre immobile d’un millier de rayons qui vont tous ensemble aboutir à l’obscurité, la mélancolie, dénuée de rage, fructueuse, disséminée dans une secrète soif d’existence, dans un désir inassouvi de protéger tout ce qui reste de la vie et qui peut encore éclore, demain, ou maintenant, maintenant. Les êtres sont si nombreux et les évènements si rapides qu’il devient difficile de se connaître, les rêves, nombreux aussi, sont gardés en soi de peur qu’ils ne se déploient pour rien, qu’ils aillent se perdre dans le pire, c’est l’absence de réverbération, c’est l’innocuité, le pire. Les rêves ralentissent le monde et le changent en eau, si bien que nous sommes secs et que nous allons très vite, quand je regarde une étoile, c’est le souvenir de cette étoile que je regarde, de fait, je ne regarde pas, je ne fais que chercher, chercher quoi au juste, rien, une éclosion vaporeuse, une motte de terre meuble au fin fond d’un souvenir, un visage sans main pour le soutenir, je cherche quoi, la clef dans l’armoire, l’œil dans le bois, elle-même, elle, là. Nous pourrions être deux vivants, au sein d’une assemblée de morts, les deux seuls, les deux seuls, ailleurs, deux âmes rapides, échappées entre deux paroles inaptes, pourquoi fallait-il parler, en fin de compte, sinon pour ne pas se sentir mal à l’aise, ne pas infliger la distance à nos interlocuteurs chimériques, discuter, pour se lester de la douleur, quand bien même le silence serait plus expressif et généreux, moins insoutenable. Le soleil noyé dans sa lumière, très rouge, soleil dont rêvent les morts, eux, ici présents, ils ne le remarquent même plus, à l’insu des aveugles, nous lui rendons un hommage émerveillé, lorsque les coraux, sous le signal des astres, organisent un lâcher d’étoiles fertiles au fond des océans, l’intuition de deux cœurs qui se parlent, qui portent, ce million de silences qui se refusent à la mort, et

L’homme égaré est attiré par ce qui lui nuit

Un homme, quoi que légèrement égaré, erre, la tête nue, vers ce qui lui nuit (à la manière d’un éphémère), en pensant le moins possible. Quand bien même il pense peu, il se sent assailli, ne serait-ce que par les agitations automatiques, palpitations nocturnes de la ville qu’il aime tant, croyant la haïr ; l’aimant, malgré ses faiblesses inhérentes, et pensant, énormément, malgré les silences intérieurs qu’il s’inflige. C’est par automatisme qu’il s’agite dans la nuit et qu’il passe ; les autochtones qui le regardent ne voient guère autre autre chose en lui qu’un passant comme il y en a tant d’autres. Les uns, bruyants, cherchent par on ne sait quelles techniques habilement maîtrisées, à multiplier les bruits qu’ils génèrent. D’autres, comme lui, ont rendu les armes devant la stérilité du combat. Des luttes de cloportes, se dit-il, tandis qu’il patiente et observe, avec mélancolie, le signal lumineux construit et pensé pour les piétons comme lui, qui attendent leur tour avant de franchir les passages cloutés. C’est une zone libre, pense t-il, avant de vérifier que son téléphone portable était toujours correctement positionné dans sa poche gauche. La principale utilité des objets est de nous rassurer, se dit-il. C’est pourquoi leur absence nous inquiète. C’est pourquoi je vérifie. Des réflexions vaines et sans fondements émergeaient là où il avait juré de taire ses pensées. Il sentait bien une inquiétude, mais n’ayant jamais pu mettre le doigt sur la cause primitive de ses anxiétés , il avait laissé tomber. Il s’était mis à se laisser vivre et, de fait, commençait à aimer ces objets, lesquels, de façon lancinante le rapprochaient d’une petite mort lente, silencieuse et désuète. À la lumière des réverbères, les murs anciens prenaient une teinte orange qu’ils ne possédaient pas le jour. Ils auraient pu être verts, ou bleus, ou de couleurs variées, mais il fallu qu’ils soient tous oranges. Dans son esprit, la nuit désormais ne pouvait prendre une autre teinte que l’orange et la mélancolie suivait le pas de ses rêveries, multiples et non dénuées de profondeur. Une marée montante de petites douleurs insignifiantes mais en grand nombres se hissaient jusqu’en haut du mur qu’il s’était jurer de défendre, de garder sain, sans colères ni réflexions inappropriées. Il ne pouvait se taire au-dedans. Il ne pouvait plus parler non plus, n’ayant plus personne à l’écoute. Il sentait bien pourtant que la clef de son bonheur résidait dans le silence.

Clous

Andreas-Feininger-sweden-beach-1934

J’ai cessé d’écraser tout insecte
depuis que j’ai vu la mer

Photographie : Andreas Feininger, 1934

Pluie

fernand-khnopff

Quelques secondes
(Je regarde toujours le ciel de l’intérieur)
Après que la pluie en eut terminé avec moi,
Je tombais froidement devant les étoiles.
Je pleurais plus doucement que la matière.
J’ai marché et les vieux arbres ont rêvé de mes pas.

Froides comme des cordes, les voitures en dessous noirs,
Suintantes, chuchotantes, étaient immobiles dans leur lit.
J’entendais le clapotis des gouttes de ma fièvre
Sur le métal froid des plaques, dans le nœud de mes nervures.
Le bitume respirait les imagos crevées.
En-haut les étoiles, glacées, étaient plus bleues
Et les nuages avançaient plus purs.

Dessin : Fernand Khnopff