Domaine intérieur

Je ne lis pas un écrivain. Je suis l’écrivain qui compose en temps réel les pages que prétendument je suis en train de lire. Je ne suis pas dans son esprit. Son esprit devient le mien. L’auteur a t-il les cheveux noirs ? Imperceptiblement, mes cheveux se mettent à foncir. La texture et la forme de mon visage se modifient lentement. A-il une voix nasillarde, faible, sifflante ? Ma gorge semble produire un double son. En plus de mon timbre habituel, une tonalité supplémentaire semble s’être greffée. Je parle double. Je me dédouble. Je m’achemine vers celui que je serai bientôt. Je ne suis déjà plus moi-même mais un autre. J’aime cet écrivain plus que tout. Je m’aime donc. Il ressuscite. Son sang circule dans mes veines. Il semble se réjouir de sa nouvelle demeure. Il fait la connaissance de ses colocataires, d’autres écrivains dans les mains desquels j’ai déposé cette clef qui est ma clef, qui est la seule clef qui vaille, qui ouvre le grand portail de mon domaine intérieur et immatériel.

Hostilités

Quelque chose s’est modifié en moi ces derniers jours. Sensation d’une pièce mécanique qui a été brisée. Cette pièce mécanique n’était pas nécessaire au fonctionnement de la « machine » que je suis. Je dirais plutôt que cette pièce était de trop : elle était comme une clé de douze coincée entre les dents d’un imposant rouage. Désormais les roues tournent de façons plus fluide et surtout, plus redoutable. Le labyrinthe peut être entrepris tandis que la patience et la volonté refont surface.

Bris

Je m’arrêtais auprès d’un château, à l’intérieur duquel des élèves abandonnaient des débris que je ramassais.

Victoire de la vitalité sur le néant

à d i v

Tu n’as qu’une frayeur absolue c’est de perdre
sur le bas-côté de la route
avec le temps, avec le vent
ce toi qui est le poème
qui est la puissance féconde et la jouissance créatrice
l’amour plein et transi
et le pouvoir du mot sorcier dans un univers contrôlable
Mais au lieu de faire de l’espace
pour laisser entrer l’oxygène nécessaire à la combustion
tu te brûles le bout des phalanges avec tes allumettes de merde
dans un espace restreint fétide, clostro et idiot
tu ne perdras jamais ce moi poème fout le toi bien dans le crâne
même si tu l’étouffes de toutes forces à coups de disparitions
même si tu t’y prends comme un manche ou que tu joues l’aveugle aigri
tu ne le perdras pas tant que tu seras sur cette foutue planète
fout toi bien ça dans le crâne
et danse avec tes casseroles

Murmure

uuuuuuuuu

 

 

Le murmure peut-être est plus vieux que les lèvres. Mandelstam.

Agiter l’atmosphère

Chercher cette langue de fumée
après l’extinction des flammes physiques
le silence tranquillement clair après
le cortège insalubre des mots
Chercher dans l’altérité de la mémoire
l’enchantement du regain
les renforts dans la solitude
le renouveau dans les dissipations
Extraire de la pluie persistante le battement
sourd et sacré de la convalescence
Et voir, délaissant la proie pour l’ombre
dans cette ombre seule
l’aube démesurée

Sous l’abat-jour

Sous le ciel clair
du verre
de l’abat-jour un livre
dissémine
dans l’air
ses particules
cortèges d’émergences
panoplies de résurgences

Évocation

tout-doit-apparaitre

Je soussigné
François Corvol
atteste par l’absente
sous l’œil bienveillant de mes témoins invisibles
dénués de visages
de l’infinie profondeur et beauté
de la nuit ci-présente

Retour

Tu as mauvaise mémoire
tu frappes à la porte
rien ne répond
tu t’assoies dès lors
sur le pas de la porte close
instant après
instant
rien ne se passe
– tu te souviens

Poésie contemporaine

La « poésie contemporaine » c’est la vague circulation d’air que perçoit sur sa joue l’habitant de la pièce d’à-côté, c’est du brouillage, un leurre, tandis qu’une autre poésie, elle, respire en solitude, par ses battements noirs, incompatible avec le marché et le marketing, en tête-à-tête avec la langue-mère, dans le terrain de jeu éclaté de son pays natal.

Venise

Rien de pire
au retour de Venise
que d’écrire un poème
sur Venise
l’avaler plutôt
et le laisser filtrer
le laisser
goutte après goutte
cristal de sel après
cristal de sel
à l’intérieur
fondre

Mémoire involontaire

Un tiroir
où sont entreposées
les heures
rangées là
parmi les visages
les noms et les voix
qui ne m’appartiennent plus
je me tourne vers la fenêtre
– il est temps

Abstractions courtes

Orange cassé sur fond bleu
noire prunelle, ramifications rouges
déployées peu visibles
alimentent le globe
les battements surtout
le voile
baissé
qui remonte

 

Quoi qu’il fût dit
ça ne compte pas
ça compte
plus que tout

Abstractions courtes

Qui sait si
l’instant fini là
et commence un autre
qui se déploie
pétale par pétale
en corolles
qui sait si
l’instant à nouveau
se déploie
pétale par pétale
en corolles
devant moi
englouties
tour à tour

 

Comptable assis
devant les étoiles
peut-être est-ce la fin
qui se tait
ou qui ne compte plus

 

Disparaître
manière comme une autre
de venir au monde
revenir voir le jour
contenu
dans un autre jour

Bruit

« J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant. »
Jacques Prevert

 

Quel est donc ce bruit que le bonheur « a fait en partant » ? On imagine rapidement des bruits de pas, peut-être des bottes dans la neige. Une petite fille s’exerçant à la nage papillon. Une médaille qui tombe sur un sol en céramique. Un claquement de porte. Le ronronnement indistinct d’une chaudière. À moins qu’il ne s’agisse de la vibration sourde, désagréable et continue du bruit parasite produit par un téléviseur cathodique. On parle en effet de bruit, et non pas de son. La différence n’est sans doute pas à prendre à la légère. Un son possède un certain équilibre intrinsèque, il introduit un sens, une fonction. Il invite. Il annonce. Quelque chose, quelqu’un, une émotion, ou un rite. Le bruit paraît plus désordonné, hors-champ et fourre-tout. Le fond diffus cosmologique qui inonde l’univers est un bruit, plutôt qu’un son. Il n’est d’ailleurs pas audible en tant que tel. Il faut en passer par une machine pour changer ce magma en ondes sonores. Le passé qui remonte à la surface se présente à nous sous la forme d’un bruit diffus.
Le bruit est un potentiel, il est, en quelque sorte, le produit de ce qui n’a pas encore été pensé ni construit. C’est le brouhaha lointain d’une chorale, découpé et déformé par le vent, qui arrive jusqu’à nos oreilles et qui ressemble, d’ici, au bourdonnement sourd d’une énorme mouche carnière. Seules les fréquences les plus graves ont réussi à parcourir la distance jusqu’à nous, le bruit n’a pas encore pris la forme d’une musique, dès lors notre esprit se charge de reconstituer le puzzle sonore, il enchâsse furtivement les chœurs médiums et aigus pour rendre, si notre imagination est suffisamment fertile, une musique imaginaire (dans le cas présent, jouée par une énorme mouche carnière) peut-être plus belle et envoûtante en soi qu’elle ne l’est en réalité. On pourrait alors remercier la distance : grâce à elle, une beauté inconnue est venue au monde.
Ainsi, il devient possible d’affirmer la chose suivante : dans certaines circonstances, le bruit, cheminant à travers le prisme d’une imagination active, peut révéler une gamme de couleurs inédite. Là où le son est limité par sa nature finie et statique, le bruit, lui, est fertile en promesses fluctuantes. Celui-ci offre un champ de liberté créatrice, une chance à l’imagination de délivrer un fragment inouï.
En ce sens il est donc logique que le bonheur produise un bruit en partant, en lieu et place d’un son. Un son aurait été, de fait, trop ordinaire, propre au rituel, dénué de surprises potentielles. Trop facilement saisi. Le bruit au contraire, comme un flacon qui contient en lui son précipité de mystère, est propre à donner un avant-goût, sans se livrer totalement aux sens. Il exhorte. Il est fuyant, multiple, irisé. C’est la présence qui contient en elle le risque, plutôt la certitude, d’une absence. Nous allons à la poursuite d’un bruit, afin de mettre au jour sa part occulte et obsédante. Le bonheur est un bruit. Il est une ruine, un chœur brisé qu’il convient de combler, de reconstruire sans cesse et sans jamais y parvenir intégralement, par l’imagination.

Buées

En écoutant Spiegel im Spiegel (miroir dans le miroir) d’Arvo Pärt

 

Réflection
tombe
la tête la première
dans le miroir
s’efface
douceur à part
entière
de la surface des choses

 

Laisser là
ce qui n’était pas fait
pour être découvert
l’imaginer seulement
là l’imaginer
à découvert

 

Nuit où tout cesse
se retourne
où tout recommence
faute de s’être avancé
d’avoir franchi
la surface plane
le seuil
du miroir
faute d’avoir
pas à pas
franchi
nulle-part

 

Le long
de la colonne
vertébrale remonte
une voix qui avait
juré
de se taire
enfant
qui avait juré
de se taire
jamais

 

Une autre vie
bat
dans une chambre voisine
peut-être est-ce
le vase déplacé
sur la grande table en bois
le chat qui va
cherchant
Le point de la demeure
le plus chaud
une autre vie
bat
dans une chambre voisine

 

Porte battante
qui s’ouvre et se referme
tous les possibles
vont
et viennent

Clous

J’écris pour faire oublier ma précédente phrase.

Clous

Ce voyage organisé
monté de travers
non merci

Évasion

Je m’imaginais
sans peine ce rivage
noir intérieur où les
corps nombreux
s’accumulaient si longtemps
après la bataille ordinaire
qu’on se demande encore si
elle n’a jamais eu lieu
ailleurs que dans ma mémoire
Mais il est plus simple
d’avoir mal aux membres
fantômes, les vertèbres grandes
ouvertes, portant un deuil
inconnu. Je porte en effet
le deuil inconnu
des grains de poussière
dans le vent
et quand
fatigué de ces mutilations amères
de ces rideaux fragiles
nombreuses empreintes négligées
du moi de pacotille
laissées sur le sable fin
je décide de passer
les failles inertes, me hisser
par dessus la grille de métal factice
et bleue
tendue vers les étoiles pour
me perdre furieusement
Je retrouve, cassure
dans le sommeil, d’un
coup sec
un rivage entier
découpé dans la pénombre par
la lumière crue du matin
où la camarde elle-même est ravie
de prendre un bain de soleil
elle-même ravie par
la salinité de l’air, l’intégrité
de ces évasions car c’en est une
en effet, de sacrée évasion

Clous

Se retrouver devant
la fabuleuse difficulté d’écrire.
Sans don. Sans dents. Sans rien.

Clous

Poésie.
Je me sens comme un rescapé de la guerre. Qui ne peut plus toucher un fusil.

Circonférence

Je viendrai de nulle-part
pulsar cardiaque issu d’un coin d’ombre
de la Terre, j’épancherai mes signaux
suivrai la circonférence fine des astres
quelque soit l’aphasie ou l’éblouissement
quelques soient les débâcles ou les rehaussements
dans la caverne où gémissent mes fantômes
de même au sein de la foule
de même auprès du soleil

Petite danse

Toute une vie se débattre
comme un fou
pour revenir de la mort, la taire une minute
un instant
extirper du corps étranglé
des résurgences de l’instinct
des bouts de lumière

clous

Pourquoi donc, soulèverais-je ce plateau continental ?

Journal

Il n’y a rien au monde que je désire plus que le soutien et l’affection. Pourtant rien au monde ne me ferait plus reculer de peur, révélant toute ma dépendance aux regards et à l’amour. Je crois mériter tout ce que je refoule de toutes mes énergies. Comment vivre de cette façon ? Je ne le sais pas moi-même.

 

Je joue avec des pensées qui ne sont plus.

Poussière

Ici. J’y suis libre. Après tout, personne ne me lit. Personne ne me lit et je souhaite que personne ne me lise. Tout est donc conforme. Tout est tranquille, mort, brûlé. Sécheresse du cœur. À nouveau aujourd’hui, quelqu’un est venu. Je n’ai pas répondu. Il me semble que je n’attends plus rien. Parfois, de vieux fantômes se promènent encore dans mon esprit. Je crois qu’on pense à moi. Non. Vieille lubie du nouveau jour.  J’habite une cellule. Dans les jardins, dans la rue j’habite une cellule. Je passe et vieillis. Le temps glisse sur moi. Comment en suis-je arrivé là ? Comment suis-je devenu si léger ? Quel chemin emprunté qui me rendit si malheureux, éloigné de chaque chose et de moi-même, à tel point que je ne me reconnais plus, et ne cherche plus même à me reconnaître ? Je pourrais détruire tout ce que j’ai construit avec une absence effrayante du moindre remords. Poussière, dès le commencement. Je plane. Poussière. 

De quoi pouvoir y aller

C’en est fini. Je n’aurais donc plus rien à dire. J’écoute ? J’éteins les machines. J’écoute ? Rien, un vrombissement lointain. J’aurais envie d’être seul. Qu’on me laisse aller dans mon ombre en paix. J’ai peur de cette solitude. Alors je veux y aller.

La quête

Je pense aux auteurs passés ou présent que j’aime et me dis qu’il subsiste toujours en eux une quête, une mission mystérieuse d’ordre messianique dans le sens où il s’agit de sauver. Quand il ne s’agit pas de sauver une entité magique obscure, une reine prisonnière, une réalité autre, une mémoire, une langue, un père, une mère, une identité, ça peut-être être, à travers tout ça, plus simplement se sauver soi, son univers intérieur, s’extirper de la mort, de l’inexistence ou de l’oubli. La tentative de sauver de l’extinction, soi-même, un autre, une idée ou un objet, est clairement pour moi une mission d’ordre messianique. Et je ne crois pas qu’il existe une littérature digne de ce nom qui ne sauve pas.

Il y a évidemment le « C’est oracle, ce que je dis » de Rimbaud
La poursuite du moi rêveur, démiurge et cicatrisant de Pessoa. « Car je traverse la vie quotidienne sans lâcher la main de ma nourrice astrale ».
La chasse à la mémoire involontaire de proust. C’est beaucoup plus qu’un souvenir qui surgit, c’est lui-même qui vient au monde (forme de messianisme) et ses univers propres en cohortes.
le messianisme pessimiste, sec voire impossible de beckett. « Attendre godot sans l’attendre »
Baudelaire qui voudrait par sa « sorcellerie évocatoire » rendre vie aux choses déshéritées.
les exemples sont sans nombre vraiment.

A chaque auteur son expérience de l’errance, sa mission mystérieuse…
à chacun sa justification d’une existence boiteuse, sa justification des phénomènes réels mal maîtrisés.
walter benjamin l’explique un million de fois mieux que moi.

Clous

Un poème est habitude brisée.

Mimétisme

Le mimétisme, cette faculté propre à l’homme, en particulier à l’enfant, m’est anormalement restée. Ainsi je n’ai pas de difficulté particulière à être autrui. J’ai infiniment plus de difficultés à savoir qui je suis parmi tous les êtres que je porte en moi. L’idée seule de devoir choisir une identité parmi tous les possibles, m’enrage : ça n’est pas moi.

Note sur L’enfance nue de Pialat

François est un petit garçon cruel comme les autres. François est un petit garçon né de parents inconnus, malheureux, doux et instable. Un chat noir est tombé du quatrième étage. Il ne s’est pas relevé. François le tenait par les pattes, par-dessus la balustrade. Il a promis à la petite fille de le soigner. Le chat noir de la petite fille est mort finalement. François a caché le chat dans un coin d’ombre en attendant qu’il meure. Il aimait bien la petite fille. Il aimait bien le chat aussi, mais il ne le savait pas encore. François est placé dans une autre famille. La route sera différente. La trajectoire sera la même.

(à propos du film L’enfance nue. Maurice Pialat. 1968)

Réverbération

Angoisse de l’incapacité. Tenace intuition de sa nécessité absolue. Pénible raréfaction des manifestations intérieures, des élans créateurs. Frayeur à la contemplation de ma médiocrité.
Il doit subsister un manque. Ce manque peut se cristalliser dans une envie de cigarette, ou dans l’image projetée d’une femme. Il est évident que rien d’immatériel ne peut parvenir à me mobiliser pour le moment. Ni la pensée, ni le rêve, ni la musique. J’ai pensé recourir à des substances désinhibantes, mais je crains de mettre à mal mon atroce inertie, qui doit tout de même avoir sa raison d’être. Cette raison d’être m’est inconnue aujourd’hui. Je ne peux pas infirmer son existence pour autant. Une intuition me dicte qu’elle est peut-être sujette à certains miracles. J’ai en tête plusieurs exemples équivalents.
Premier exemple : miracle du timide, lequel, mis au pied du mur, est soudainement capable de magnétiser une salle entière.
Deuxième exemple : miracle de l’angoissé, lequel, mis au devant d’une scène de guerre ou d’un accident de la route, sera le plus lucide, le premier à porter assistance aux blessés tandis que les plus tranquilles ordinairement seront ou tétanisés ou fuyards. L’être le plus viscéralement angoissé sera habituellement le plus calme et le plus confiant devant la mort.
Troisième exemple : miracle du dépressif, capable, plus que n’importe quel optimiste, de profiter et de sentir pleinement en lui l’effet de l’amour ou d’un tour de montagnes russes.
Il est évident par ailleurs que je m’impose à moi-même cette force d’inertie, et que celle-ci contraste avec une ambition tour à tour ignoble et salutaire. Je réclame l’écrasement. Et la propagation de l’air, comme conséquence de celui-ci.

Il est toujours là

Le doute est le nom d’une caverne. Les parois sont des rasoirs. Elles sont couvertes de sang. Les dessins aux murs n’ont plus de signification. Les mains aux murs sont celles d’un autre. Pas de minéraux de valeur. Nulle pierre précieuse. Nulle cavité saline scintillante. L’obscurité en abondance. Une flamme, ancienne et muette, réside tout de même ici. Figure allégorique et fragile du soleil. Il ne faut pas la perdre. Le doute n’est pas une ruine, au sein de laquelle se côtoient araignées et lézards. Il n’est pas le plateau isolé et poussiéreux d’une mésa. Le doute est le nom d’une caverne. L’hésitation d’une naissance.

L’opossum

Fusillé au moindre tremblement. Au premier mouvement de doigt quand bien même involontaire. Je passe la tête par-dessus l’enceinte. Un tireur, depuis une lucarne au loin, m’atteint à la nuque. Je fais quelques pas dans une forêt inconnue. Un chasseur embusqué surgit d’un nid de mésanges et m’abat. C’est ma peau qu’ils veulent, ou mes ongles, comment savoir ? Ils ont placé autour de ma demeure des pièges de toutes sortes. Chacun plus ingénieux, chacun plus mortel que l’autre. Et quand je veux parler c’est un rideau de bruits, un entassement de machines, une avalanche absurde et vengeresse qui me recouvre. Je suis forcé de parler en mort, de marcher en mort. De faire le mort.

Clous

Y a t-il de quoi faire un repas cosmique, de ces quelques miettes stellaires ?

Songe du chasseur

Un matin négatif, dénué de pensées, comblé de monologues intérieurs sans queue ni tête, je m’abats, sans y prendre gare. Je me lève et, sans recourir à un soleil quelconque, me dirige vers la cafetière, premier pas vers la dissolution de l’inconnu, je me dirige vers le rite, qui calmera les ardeurs angoissantes et mes penchants vers ce qui déborde de l’ordinaire. Ça ne sera jamais l’argent qui me fera lever matin. Ni rien. Et maintenant, quoi ? J’emprunte la voie du jour, levé déjà depuis bien longtemps, comme on emprunte un radeau exsangue, sans but d’aucune sorte. C’est l’abrutissement qui me monte dans les veines, un calme de pacotille pour suspendre une certaine forme de folie, la rendre moins visible aux yeux de tous. C’est une peur qui me tire hors du lit et de ma chambre, me fait marcher dans le froid pour un rien, pour oublier peut-être. En d’autres temps j’étais amoureux, et tout cela ne comptait plus. Je me confondais avec le rêve que j’habitais, l’avenir scintillait sur tous les murs, les ombres dansaient en ma compagnie. Je m’imaginais capable de maintenir cet état une vie durant, j’avais faim, la faim grandissait avec mes élans. Ne vous méprenez pas, je suis toujours affamé, plus que jamais peut-être, mais maladroit et sans discipline, je massacre le temps. J’attends, le vent, mon bon ami, j’attends la prochaine bouffée d’air, j’attends qu’un instant digne de ce nom m’enlève. Par attente je ne veux pas dire : me maintenir immobile sur le pas d’une porte, je veux dire autre chose, l’attente, toute une science de l’embarras… je souhaiterais pouvoir exprimer là toute ma gratitude, mais cela ne sera pas suffisant car je ne sais plus très bien parler, et ce manquement à la parole devrait suffire. Me devine t-on tout de même ? Merci, infiniment, je resterai toujours émerveillé par tout ce qui palpite en vous, je sens monter dans mes veines une fièvre salubre. Je n’ai pas eu droit à grand-chose quand bien même les apparences semblent me contredire, car je rêvais d’autre chose. Les feux d’artifices sont bien ternes, les fêtes, les nuées et les clameurs sont bien moribondes, comparées à ce que je porte en moi de sensations vigoureuses et entraînantes. Je me repais, mon être entier vibre de l’inaperçu. Je crois, oui, que je n’ai plus grand espoir et plus grand chose à perdre ni à justifier. Ce grand merci n’est pas un refuge, et c’est ce que je souhaite vous dire ce soir, merci, d’être vivants quand bien même nous ne verrons peut-être plus car je penche en direction d’un autre horizon, car je ne sais, pas plus que vous, où je vais. Je vous l’avoue : je suis égaré, ce fait ne devrait ni vous surprendre ni vous effrayer. Il ne s’agit que d’une simple vérité déterrée, une médaille dont on a ôté la couche de poussière, un cadeau ouvert sous le sapin, une fièvre, un miracle permanent, une brèche ouverte, où l’inouï se succède à lui-même. Je peux vous le dire : ne vous fiez pas à mes yeux car je suis heureux, ne vous laissez pas prendre au piège de la tristesse, je ne cherche rien d’autre que la joie de vivre. Cette grande inconnue familière.

Clous

Suivre le vent ou les étoiles
pour ne pas s’égarer

Clous

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Je lève mon verre
à la terre redoutable

Virtuel

pour soustraire un plaisir au monde matériel
je prends les derniers jouets, je suis tous les troupeaux
et je marche en cadence au rythme artificiel
de ce tumulte ambiant qui me tire au tombeau

je ne crois plus en rien pas même à ces grand-messes
livrées par tous les chiens des rues et des écrans
je n’attends ni la mort ni que les clameurs cessent
non vraiment je ne sais plus bien ce que j’attends

j’obéis dans la nuit aux signaux électriques
je m’attarde, me noie dans l’écran de cristal
d’où débordent les sons et formes féeriques
le virtuel est le nouveau pays natal

de tout ce bleu cobalt qui baigne la maison
je crois voir un cosmos parallèle émerger
et malgré tous les murs levés dans l’horizon
je garde ton énigme en moi, étrangeté

Taire le monde

Taire le voisin, taire le chat
son meilleur ami, sa femme, les foules
Taire les galaxies, les neutrons, la télé
les voyelles, les sobriétés
au fond d’un verre d’armagnac
Les mélancolies, les détresses, les estomacs
Taire internet, l’ordinaire, les frontières
dans une nuit, dans un poème
dans une sonate, dans un rêve
ou un amour manifesté
Qu’importe
taire le monde
par tous les moyens

Fréquence

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Les singes montent au ciel
les chats, les morts, l’amour
monte lui aussi au ciel, les prières
les chants qui lézardent les nuages
nos mains sales, nos poussières, nos carnavals
les feux d’artifice, les bienheureux
les pharaons les poètes
tous montent au ciel
en cortèges variés
vers la douce éternité
et nous, nous sommes ici-bas
égarés perdus, effarés
à faire les comptes
à envoyer nos messages d’inquiètude
vers casssiopée
à demander aux morts
s’il nous est permis de vivre

Contrariétés

Ne pas oublier. Féconder les héritages perdus. S’inscrire dans la tradition avec laquelle on a rompu. Suivre le fil d’ariane coupé. Nettoyer la tâche indélébile laissée sur la manche. Danser, sans musique. Se faire invisible au sein de la meute. Suivre la trajectoire féerique des corps célestes. Se faire prisonnier, pour mieux sentir ce que c’est que d’être libre. Prendre le courant sans broncher. Tromper la mort avec sa sœur. Recouvrir le loup. Se faire un monde, à l’opposé de soi. Aller dans l’horreur cueillir les nuages. Croître, dans l’hallucination, tout aussi bien que dans le réel. Crier comme s’ils étaient sourds.

Aller-retour

 

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Il fait nuit. Tout est en ordre. Les livres sont alignés dans la bibliothèque. Les bourdonnements lointains des avions se succèdent à rythme régulier dans le ciel nocturne. Le loup est dans sa tanière. Le lézard dans son formol. Sur la banquette arrière d’une voiture noire, une femme inconnue se perd dans ses pensées. Les voisins ont déposé les armes. Paris a retrouvé son autre versant. Le linge est étendu dans l’angle, et je sais que les étoiles, bien que je ne puisse les apercevoir depuis la fenêtre, tirent vers le bleu. Lily s’est endormie elle chuchote quelques mots russes en rêvant. Il est deux heures. Tout est en ordre, aligné à la place prévue. Rien ne dépasse. Très bien, nous allons commencer
par tout défaire

L’acide

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Le temps se fait long
et je n’y ai rien changé
Que disent donc les têtes croisées
les paroles échangées, criées à tue-tête
ou mutiques ?
elles disent encore et toujours
que c’est un grand vide qui se raconte
et qu’en moi-même je me tais
Animal subordonné à la substance primitive
renard albinos, erreur génésique, dernier de la portée
il aurait dû mourir à la première lutte
mais ici les faibles au combat survivent
et s’emparent d’autres desseins
invisibles aux yeux de tous
Ils traînent leur décadence sur les trottoirs épais
ou, assis sur une chaise de bureau pivotante
ils écrivent des poèmes comme moi
dédiés au matin clair
ou au néant qui augmente

Ci-gît

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Beau comme un ravin
Ci-gît un autre jour

Clous

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Tonne lentement, sans euphorie
Demain-néant m’attend

Chacun dans son coin d’ombre

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Je n’aime pas la poésie, l’interpelle pour lui
donner des coups de poing. Elle s’est barrée.
La poésie ne m’aime pas ce soir.
Chacun dans son coin d’ombre.

Disséquer les nuages

Je m’écarte un peu. Les sons variés du monde perdent de leur netteté. Un voisin referme une porte, tourne le verrou. C’est une note supplémentaire sur la partition de la nuit calme. Une voix, au loin, puis un rire se fait entendre. Mon esprit imagine le visage que recèle ce rire, avant que l’image ne s’évanouisse, à pas lents vers les profondeurs de la mémoire des choses abstraites. Le même visage surgira à nouveau dans d’autres lieux, dans d’autres sonorités. À l’intérieur d’autres pensées. Cette fois, c’est le son métronomique des gouttes d’eau sur les pavés de la cour intérieure. Je dissèque ainsi les modulations sonores qui se succèdent, comme je dissèquerais les nuages qui avancent en processions sur ma table de travail. Une léthargie monte dans mon sang, narcose induite par un flux d’événements sonores, hors de portée de mes yeux et qui vont se collisionner, puis ricocher à la surface liquide de mon imagination, avant de couler lentement, rejoindre l’abysse indiscernable où sont entassés les visages, les êtres, les voix, les choses. Ils vont rejoindre le fond cosmologique, le point aveugle du rêve, là où je ne peux plus les démêler mais d’où je devine distinctement, traversant les distances, une musique qui se joue pour moi.

Recherche sans objet

Tandis que mon corps se désagrège avec lenteur, que les jours semblent, eux, s’accélérer, je suis encore dans un rêve étrange que je n’ai jamais quitté. Je mène une seconde vie qui m’est étrangère.

Dès lors, impuissant, je ne puis qu’écouter. Qu’écrire, lorsque ça n’est plus moi qui pense. J’écoute et, vaguement, j’écris sur le papier des pensées qui me sont étrangères, sitôt déposées.

J’attends, qu’un autre naisse en moi. Devant une grille, sur le pas d’une porte, aux pieds d’une femme qui n’a jamais été. Un voyageur en moi dont je ne connais pas le nom, rapporte des provisions d’un pays lointain.

J’ai peur de ma fin. Cependant cette peur m’alourdi et ne semble pas venir de moi. À mon état naturel, qui est un flottement, je n’ai pas peur de ma fin, je me porte, confusément, dans un espace intérieur.

Être ce que je suis est une tâche impossible. Je ne suis pas. Une brume, peut-être, qui transite d’une ornière à une autre, silencieusement. Je suis égaré. Je n’ai pas, comme d’autres, la faculté d’oubli des métamorphoses qui entretiendrait l’illusion que j’ai toujours été moi. Je suis mélancolie. Je ne le suis plus, car je m’évade.

La nuit. Une sonate au piano. Le bourdonnement d’un moteur au loin. Les pas d’un voisin occupé, qui résonnent dans ma chambre. Les cris de quelques fêtards dans la rue. Tout cela m’est familier, mais semble relever d’une autre existence. J’écoute, la vie, qui veut entrer en moi, la vie quotidienne à laquelle je n’ai jamais bien su appartenir.

Il n’y a guère que l’immobilité qui me rassure, la répétition monotone des événements. Je pourrais revivre le même jour à l’infini, et m’y endormir, m’y intoxiquer, m’engouffrer dans les automatismes, pour ne plus jamais avoir affaire à ces renouveaux non désirés.

Je porte en moi la mémoire d’évènements qui n’ont jamais eu lieu. Je les retrace, les transcris, je les revis jusqu’à satiété, comme on revivrait perpétuellement un rêve choisi. La réalité glisse sur moi, et me parasite. Je n’ai pas tant besoin d’elle autrement que pour respirer et subsister. Pourtant, c’est elle qui me blesse le plus. C’est elle, ma servitude translucide.

Je suis arrivé au point précis où ma vie devait se trouver, à cet instant. Il n’est pas la peine de pleurer. La mémoire est mienne désormais.

C’est ce qu’il reste

à tam tam

La vie des hommes est bien étrange. Porcelaine le matin. Cendre le soir. Ce qu’il faut d’inclinaisons près du bord. Pour voir un peu le fond. Pour voir la gueule que ça a le fond. Il en reste quoi des destins. Des figures. En miettes ramassées sur elles-mêmes. Entassées comme des cierges. Sur un autel sans dieux. Le bureau des réclamations. Silence radio. C’est dimanche au creuset du vide. On se tient compagnie. C’est ce qu’il reste. Un peu de grâce. Un murmure dans l’oreille. Ils ne sont pas sérieux les papillons de nuit. Ils vont incertains. Dans la clarté ennemie. Éphémères déroulés dans le temps. En vase-clos dans le ciel. Brillants de leurs petites ailes noires. Ce qu’il faut soulever de terre pour une médaille perdue. Ce qu’il faut creuser pour un morceau du ciel. C’est peine perdue. C’est peine à jamais retrouvée. Petite vie fragile. Qui danse et qui pleure. Tout à la fois.

La mère de Marcel Proust

horsmonde

La mère de Marcel Proust est ma propre mère. Dans un autre jour. Dans cette nuit ci-contre. Elle a fermé son ombrelle. Elle est là depuis lors. Il est l’heure de dormir. Il est l’heure de trouver le chemin. J’ai gardé son diamant noir. Les projections de la veilleuse sur les murs racontent une histoire qui n’a plus lieu d’être. Elle a refermé les ailes du serin. Un baiser sur le front a suffi à ouvrir la nuit devant. Sa mémoire volatile s’est posée sur mon balcon de verre. Je regarde au loin les routes et les chemins de fer. Partir n’a pas eu lieu. Toute ma vie je dessine des cercles sur un grand tableau noir. J’entends le soleil tourner sur son axe, déplacer ses lignes sur le carrelage chaud. Son empire m’est resté. Son visage m’est inconnu, que je garde au fond de moi. La mère de Marcel Proust est ma propre mère. J’ai habité sa demeure qui était ses bras, ses seins. J’ai connu les grands arbres, dressés en cercle autour du seuil. Intactes, sous le ciel d’été. Inaccessibles. J’ai dressé le mausolée sur sa chair à mes mains interdite. Je vais dans les perditions pour atteindre quelque chose de pur. La nuit est lourde qui ne veut pas dire son nom.

Clous

Dépassé par la joie de vivre, je voulais rattraper ma tristesse.

Clous

La littérature c’est écouter un être vous dire
c’est possible

Germination

« le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants » (Baudelaire, L’art Romantique)
Sans le savoir, à travers cette notion (à l’intérieur de laquelle il a laissé infuser sa manière de sentir et son œuvre) Baudelaire a planté une graine qui germera plus tard sous le nom de Proust.

Clous

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Que se passe t-il. Le silence c’est ça. Je regarde si j’ai le droit. Ça ne se fait pas. J’ai le droit.