Clous

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Je lève mon verre
à la terre redoutable

Virtuel

pour soustraire un plaisir au monde matériel
je prends les derniers jouets, je suis tous les troupeaux
et je marche en cadence au rythme artificiel
de ce tumulte ambiant qui me tire au tombeau

je ne crois plus en rien pas même à ces grand-messes
livrées par tous les chiens des rues et des écrans
je n’attends ni la mort ni que les clameurs cessent
non vraiment je ne sais plus bien ce que j’attends

j’obéis dans la nuit aux signaux électriques
je m’attarde, me noie dans l’écran de cristal
d’où débordent des sons et formes féeriques
le virtuel est le nouveau pays natal

de tout ce bleu cobalt qui baigne la maison
je crois voir un cosmos parallèle émerger
et malgré tous les murs levés dans l’horizon
je garde ton énigme en moi, étrangeté

Taire le monde

Taire le voisin, taire le chat
son meilleur ami, sa femme, les foules
Taire les galaxies, les neutrons, la télé
les voyelles, les sobriétés
au fond d’un verre d’armagnac
Les mélancolies, les détresses, les estomacs
Taire internet, l’ordinaire, les frontières
dans une nuit, dans un poème
dans une sonate, dans un rêve
ou un amour manifesté
Qu’importe
taire le monde
par tous les moyens

Fréquence

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Les singes montent au ciel
les chats, les morts, l’amour
monte lui aussi au ciel, les prières
les chants qui lézardent les nuages
nos mains sales, nos poussières, nos carnavals
mes testicules, mes dents de sagesse
les feux d’artifice, les bienheureux
les pharaons les poètes
tous montent au ciel
en cortèges variés
vers la douce éternité
et nous, nous sommes ici-bas
égarés perdus, effarés
à faire les comptes
à envoyer nos messages d’inquiètude
vers casssiopée
à demander aux morts
s’il nous est permis de vivre

Contrariétés

Ne pas oublier. Féconder les héritages perdus. S’inscrire dans la tradition avec laquelle on a rompu. Suivre le fil d’ariane coupé. Nettoyer la tâche indélébile laissée sur la manche. Danser, sans musique. Se faire invisible au sein de la meute. Suivre la trajectoire féerique des corps célestes. Se faire prisonnier, pour mieux sentir ce que c’est que d’être libre. Prendre le courant sans broncher. Tromper la mort avec sa sœur. Recouvrir le loup. Se faire un monde, à l’opposé de soi. Aller dans l’horreur cueillir les nuages. Croître, dans l’hallucination, tout aussi bien que dans le réel. Crier comme s’ils étaient sourds.

Aller-retour

 

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Il fait nuit. Tout est en ordre. Les livres sont alignés dans la bibliothèque. Les bourdonnements lointains des avions se succèdent à rythme régulier dans le ciel nocturne. Le loup est dans sa tanière. Le lézard dans son formol. Sur la banquette arrière d’une voiture noire, une femme inconnue se perd dans ses pensées. Les voisins ont déposé les armes. Paris a retrouvé son autre versant. Le linge est étendu dans l’angle, et je sais que les étoiles, bien que je ne puisse les apercevoir depuis la fenêtre, tirent vers le bleu. Lily s’est endormie elle chuchote quelques mots russes en rêvant. Il est deux heures. Tout est en ordre, aligné à la place prévue. Rien ne dépasse. Très bien, nous allons commencer
par tout défaire

L’acide

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Le temps se fait long
et je n’y ai rien changé
Que disent donc les têtes croisées
les paroles échangées, criées à tue-tête
ou mutiques ?
elles disent encore et toujours
que c’est un grand vide qui se raconte
et qu’en moi-même je me tais
Animal subordonné à la substance primitive
renard albinos, erreur génésique, dernier de la portée
il aurait dû mourir à la première lutte
mais ici les faibles au combat survivent
et s’emparent d’autres desseins
invisibles aux yeux de tous
Ils traînent leur décadence sur les trottoirs épais
ou, assis sur une chaise de bureau pivotante
ils écrivent des poèmes comme moi
dédiés au matin clair
ou au néant qui augmente

Ci-gît

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Beau comme un ravin
Ci-gît un autre jour

Clous

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Tonne lentement, sans euphorie
Demain-néant m’attend

Chacun dans son coin d’ombre

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Je n’aime pas la poésie, l’interpelle pour lui
donner des coups de poing. Elle s’est barrée.
La poésie ne m’aime pas.
Chacun dans son coin d’ombre.

Disséquer les nuages

Je m’écarte un peu. Les sons variés du monde perdent de leur netteté. Un voisin referme une porte, tourne le verrou. C’est une note supplémentaire sur la partition de la nuit calme. Une voix, au loin, puis un rire se fait entendre. Mon esprit imagine le visage que recèle ce rire, avant que l’image ne s’évanouisse, à pas lents vers les profondeurs de la mémoire des choses abstraites. Le même visage surgira à nouveau dans d’autres lieux, dans d’autres sonorités. À l’intérieur d’autres pensées. Cette fois, c’est le son métronomique des gouttes d’eau sur les pavés de la cour intérieure. Je dissèque ainsi les modulations sonores qui se succèdent, comme je dissèquerais les nuages qui avancent en processions sur ma table de travail. Une léthargie monte dans mon sang, narcose induite par un flux d’événements sonores, hors de portée de mes yeux et qui vont se collisionner, puis ricocher à la surface liquide de mon imagination, avant de couler lentement, rejoindre l’abysse indiscernable où sont entassés les visages, les êtres, les voix, les choses. Ils vont rejoindre le fond cosmologique, le point aveugle du rêve, là où je ne peux plus les démêler mais d’où je devine distinctement, traversant les distances, une musique qui se joue pour moi.

Recherche sans objet

Tandis que mon corps se désagrège avec lenteur, que les jours semblent, eux, s’accélérer, je suis encore dans un rêve étrange que je n’ai jamais quitté. Je mène une seconde vie qui m’est étrangère.

Dès lors, impuissant, je ne puis qu’écouter. Qu’écrire, lorsque ça n’est plus moi qui pense. J’écoute et, vaguement, j’écris sur le papier des pensées qui me sont étrangères, sitôt déposées.

J’attends, qu’un autre naisse en moi. Devant une grille, sur le pas d’une porte, aux pieds d’une femme qui n’a jamais été. Un voyageur en moi dont je ne connais pas le nom, rapporte des provisions d’un pays lointain.

J’ai peur de ma fin. Cependant cette peur m’alourdi et ne semble pas venir de moi. À mon état naturel, qui est un flottement, je n’ai pas peur de ma fin, je me porte, confusément, dans un espace intérieur.

Être ce que je suis est une tâche impossible. Je ne suis pas. Une brume, peut-être, qui transite d’une ornière à une autre, silencieusement. Je suis égaré. Je n’ai pas, comme d’autres, la faculté d’oubli des métamorphoses qui entretiendrait l’illusion que j’ai toujours été moi. Je suis mélancolie. Je ne le suis plus, car je m’évade.

La nuit. Une sonate au piano. Le bourdonnement d’un moteur au loin. Les pas d’un voisin occupé, qui résonnent dans ma chambre. Les cris de quelques fêtards dans la rue. Tout cela m’est familier, mais semble relever d’une autre existence. J’écoute, la vie, qui veut entrer en moi, la vie quotidienne à laquelle je n’ai jamais bien su appartenir.

Il n’y a guère que l’immobilité qui me rassure, la répétition monotone des événements. Je pourrais revivre le même jour à l’infini, et m’y endormir, m’y intoxiquer, m’engouffrer dans les automatismes, pour ne plus jamais avoir affaire à ces renouveaux non désirés.

Je porte en moi la mémoire d’évènements qui n’ont jamais eu lieu. Je les retrace, les transcris, je les revis jusqu’à satiété, comme on revivrait perpétuellement un rêve choisi. La réalité glisse sur moi, et me parasite. Je n’ai pas tant besoin d’elle autrement que pour respirer et subsister. Pourtant, c’est elle qui me blesse le plus. C’est elle, ma servitude translucide.

Je suis arrivé au point précis où ma vie devait se trouver, à cet instant. Il n’est pas la peine de pleurer. La mémoire est mienne désormais.

Un livre

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C’est ce qu’il reste

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La vie des hommes est bien étrange. Porcelaine le matin. Cendre le soir. Ce qu’il faut d’inclinaisons près du bord. Pour voir un peu le fond. Pour voir la gueule que ça a le fond. Il en reste quoi des destins. Des figures. En miettes ramassées sur elles-mêmes. Entassées comme des cierges. Sur un autel sans dieux. Le bureau des réclamations. Silence radio. C’est dimanche au creuset du vide. On se tient compagnie. C’est ce qu’il reste. Un peu de grâce. Un murmure dans l’oreille. Ils ne sont pas sérieux les papillons de nuit. Ils vont incertains. Dans la clarté ennemie. Éphémères déroulés dans le temps. En vase-clos dans le ciel. Brillants de leurs petites ailes noires. Ce qu’il faut soulever de terre pour une médaille perdue. Ce qu’il faut creuser pour un morceau du ciel. C’est peine perdue. C’est peine à jamais retrouvée. Petite vie fragile. Qui danse et qui pleure. Tout à la fois.

La mère de Marcel Proust est ma propre mère

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La mère de Marcel Proust est ma propre mère. Dans un autre jour. Dans cette nuit ci-contre. Elle a fermé son ombrelle. Elle est là depuis lors. Il est l’heure de dormir. Il est l’heure de trouver le chemin. J’ai gardé son diamant noir. Les projections de la veilleuse sur les murs racontent une histoire qui n’a plus lieu d’être. Elle a refermé les ailes du serin. Un baiser sur le front a suffi à ouvrir la nuit devant. Sa mémoire volatile s’est posée sur mon balcon de verre. Je regarde au loin les routes et les chemins de fer. Partir n’a pas eu lieu. Toute ma vie je dessine des cercles sur un grand tableau noir. J’entends le soleil tourner sur son axe, déplacer ses lignes sur le carrelage chaud. Son empire m’est resté. Son visage m’est inconnu, que je garde au fond de moi. La mère de Marcel Proust est ma propre mère. J’ai habité sa demeure qui était ses bras, ses seins. J’ai connu les grands arbres, dressés en cercle autour du seuil. Intactes, sous le ciel d’été. Inaccessibles. J’ai dressé le mausolée sur sa chair à mes mains interdite. Je vais dans les perditions pour atteindre quelque chose de pur. La nuit est lourde qui ne veut pas dire son nom.

Clous

Dépassé par la joie de vivre, je voulais rattraper ma tristesse.

Clous

La littérature c’est écouter un être vous dire
c’est possible

Germination

« le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants » (Baudelaire, L’art Romantique)
Sans le savoir, à travers cette notion (à l’intérieur de laquelle il a laissé infuser sa manière de sentir et son œuvre) Baudelaire a planté une graine qui germera plus tard sous le nom de Proust.

Clous

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Que se passe t-il. Le silence c’est ça. Je regarde si j’ai le droit. Ça ne se fait pas. J’ai le droit.

Such seem your beauty still

J’ai retracé des rêves anciens tout en les retraçant j’ai semé sans le savoir un jour nouveau qui contenait ce rêve rendu réel. Je ne sais pas comment c’est tombé sur la route par la suite au moment exact de ces réminiscences comme si, d’une certaine façon, des questions des ordres que je lançais dans un langage sans mots de façon parfaitement sincère absolument entier dans cette demande auxquels le vent les nuages les arbres les astres répondaient, interpelés, ils répondaient par l’affirmative parfois. La vie me semble être une succession de vœux formulés dans l’ombre. Je devine les seuls sincères s’exhausser les seuls qui voient le jour sont ceux-là qui sont véritablement sincères et la plupart de ces vœux nous ne savons même pas que nous les avons formulé, certains sont même néfastes pour soi mais nous les formulons tout de même du fond de notre culpabilité de notre rage : les astres perpétuellement répondent de façon tout à fait neutre. Et nous pensons tout de même vivre en enfer. Comme clairs, sobres et nets sont les éléments. Un jour peut-être il sera deviné que ce que nous nommons réalité est le produit de notre imaginaire un fruit de notre être, tombé de l’arbre immense, ce même arbre qui exhaussent les vœux de ceux qui ne savent plus parler.

Clous

Tu as pensé être entier,
Mais tu es sans nombres.

Château de sable

Patiemment démonter le château de sable. Échouer. Recommencer. Se déplacer autour. Trouver un angle. Débuter par la tour. Par la fosse. S’arrêter. Pour voir la mer. La voir monter. Reculer. Reprendre.

Ne leur en déplaise

J’invite
Mes
Fossoyeurs
À
Patienter
Encore
Un
Peu
Je
N’ai
Pas
Encore
Tout
À
Fait
Terminé
La
Cueillette
Des
Mirabelles

Basculement

細江英公「おとこと女・・・そして

Si je te lis, c’est pour regarder mourir l’heure, et l’ordinaire avec elle, au fur et à mesure de leur abolition voir apparaître et s’amplifier l’échappement déraisonné d’un millier de tremblements sans cause déchiffrable. C’est parce qu’il est temps, c’est parce qu’il est déjà trop tard, c’est parce que je ne sais plus, et que je souhaite me perdre, devenir, marcher à nouveau dans la tombée de la nuit avec toi, dans l’angle, dans les territoires à redéfinir, aller non par saccades, mais dans la chute même, trouver la vitesse nécessaire à l’émerveillement, à l’essor de libres et versicolores déversements. C’est pour ronger les barreaux de fer qui me divisent et m’éloignent, pour rompre le processus lent du délabrement, charges sourdes de l’obscurité et du mensonge au relais des tombes. Si je te lis, c’est pour arpenter ton mal qui dégénère en clartés. Envahir ton beau livre, d’un bataillon de soldats d’argile qui viennent, comme des pensées sensibles, se poser sur ton front et ta solitude, faire reculer les lignes et les ombres. Pour investir ta nuit, me fondre dans tes étoiles idoines, y demeurer, maculé de rayons cosmiques, de cendre, de pluie, de mots.

Clous

Le vrai chemin est aussi le plus lent.

Petite flamme dans la nuit

Je cherche à retrouver mon écriture, du moins une écriture, désespérément je fouille, creuse, dans les sillons, dans les caves, dans les coins du ciel, des plus clairs aux plus noirs, mais elle se fait plus capricieuse, fuyante et insaisissable que jamais. Tant est si bien que je me demande si elle a jamais existé. Je ne fais que, du fond de la lubie désespérée, de cet ensorcellement, l’assassiner sans cesse, la détruire, jusque dans ses derniers replis, jusque dans les dernières futaies où elle se cache, comme je me détruirais moi-même à travers elle, à la poursuite du miraculeux jaillissement qui suit le saccage et qui ne veut ni ne peut plus avoir lieu. Je me suis si souvent sabordé, misant tout sur l’improbable miracle d’une résurrection, je me retrouve avec une langue et une pensée pauvre d’éclopé, battant de l’aile, confuse, irrégulière, dans laquelle mon narcissisme et mon intolérance grandissent à mesure que s’affaiblit ma fertilité créatrice. Et les mots se désordonnent. Dans cette quête absurde je me trouble et conçois des écrits absolument dénués, pour me prouver à moi-même que l’écriture est bien morte, que ses derniers bataillons de soldats sont bien éteints, tout comme je le mérite, tout comme l’époque et l’univers entier le méritent. Parce que j’ai perdu ce qui comptait pour moi. Dès lors, je regarde mes écrits et m’aperçois non sans stupeur qu’il ne s’agit que d’un long et contradictoire processus de déconstruction, de délabrement, de rétrécissement, d’étouffement des élans primordiaux. Ces élans auxquels, pourtant, dans une horrible et morbide dualité, je n’ai jamais cessé d’appartenir, viscéralement. Alors, après tout cela, il restera tout de même, peut-être, une petite flamme quelque part dans la nuit, à la fin, c’est tout ce qu’il reste, à la fin quand on en a fini des saccages, la petite flamme dans la nuit qui ne veut pas mourir.

Verre rouge

La nuit dernière (nuit du 20 au 21 Septembre 20014) j’ai fait un rêve que j’ai maintenant quasi oublié.
Mais il me reste un vers qui a été prononcé à la toute fin de ce rêve et que j’ai noté sur le champ, à mon réveil, au mot près.

C’est si beau
Pour se jeter d’un verre rouge

 

Un aspect intéressant de cet épisode réside dans le fait que je me souviens parfaitement m’être dit à moi-même à la fin du rêve (l’instant avant le réveil), « de quoi s’agit-il ? ». Sans mots, une sorte de réflexion enclenchée laquelle, bien sûr, allait faire appel progressivement à ma conscience et provoquer le réveil. Mais j’étais toujours entre deux eaux à ce moment-là. L’image du verre de vin rouge sautait aux yeux bien sûr, mais j’avais rapidement compris que cette piste facile était un leurre, et tout d’un coup cette sensation m’est venue, très forte : « Bien sûr ! C’était ça… ». J’avais la ferme conviction d’avoir démêlé le nœud, d’avoir trouvé la clef. Désormais il ne me reste que la mémoire d’avoir trouvé la clef, quand bien même je ne la comprends plus et que le sens de ce vers (verre) m’est tout à fait opaque désormais.
Tout cela m’amène à penser que le rêveur du-dedans sait la solution, celle-ci a déjà été trouvée, insufflée et qu’il est vain, inutile pour moi de chercher la signification de ce vers désormais, à l’aide de l’intelligence rationnelle. C’est inutile car le rêveur connaît la réponse, elle est inscrite, elle a été saisie, bien que celle-ci ne puisse remonter jusqu’à ma conscience logique, elle est inscrite, comme une graine qui aura été plantée dans les profondeurs, un arbre va croître, des fruits vont naître, fruits dont je ne comprendrai pas vraiment la signification ni l’action, mais qui auront tout de même une repercussion quelque part dans ma vie intérieure et réelle, j’en suis convaincu.

C’est aussi pour cette raison que je ne crois pas qu’il « faudra bien longtemps pour comprendre ce qui se cache derrière ces étrangetés » car, fondamentalement, nous les comprenons déjà en quelque sorte elles ont déjà été vécues et saisies. Nous avons le sentiment de ne pas y avoir accès, quand bien même elles sont inscrits au-dedans. C’est simplement la pointe de l’iceberg qui ne sait pas : l’esprit rationnel. Ce sentiment est donc une illusion je pense, et le but ne serait pas de comprendre, mais plutôt de seremémorer, de remonter le fleuve. Sous la surface des eaux, le savoir ne consisterait pas à comprendre, mais à découvrir ce que nous savons déjà : ôter les écailles.

Cendres

Si je meurs demain, sachez que je lègue mes cendres à l’eyjafjallajökull.

Tombées

J’aime la pluie, pour son bercement amniotique
pour ce balancement métronomique et lent, pour sa multitude
et pendant cette pluie, dans le déclin du jour, je lisais

Tombant dans ce livre sur une pensée qui faisait naître
d’elle-même en moi
l’espace nécéssaire à son éclosion
Je relâchais mon regard et le laissait se perdre
sur les murs, les angles, les fenêtres
Je m’arrêtais un moment

Une forme inhabituelle, sous la fenêtre, attirait mon regard
C’était le papillon, le même, immobile
Je le pensais disparu, il était près de moi
Attendait-il la fin de l’orage pour reprendre sa course, la fin du livre
La fin de sa courte vie ?

C’était un simple papillon
Pourtant, inaltéré par la raison, un plaisir obscur, un contentement
remontait et tintait innocemment dans mon être
Le voici, en vie, en réfugié qui me donnait des nouvelles du ciel et des orages
Autant de preuves amoncelées que la vie court toujours

Lui qui avait ajouté sa part infime
à la continuité de l’ordre des choses
à la mise au jour de la lente métamorphose des imprévus, des miracles
en rituels naissants
plus subtils, insaisissables et rares que les levers de lune

Clous

La littérature est de la masturbation mentale,
mais parfois il y a un orgasme au bout.

Clous

Les mauvais écrivains n’ont pas d’idées. Les bons écrivains ont beaucoup d’idées. Les grands écrivains n’en ont qu’une seule.

Toungouska

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Il me disait qu’il irait peut-être passer une année entière dans la région sibérienne, parmi les toungouzes :  » Là-bas je trouverai peut-être de quoi dégoupiller mes émotions et mon rapport à l’univers. Je finirai de chercher, je deviendrai force vive, feu brûlant. Vois-tu on existe comme on se retourne sur son lit d’hôpital, passant d’un angle à l’autre, d’un trottoir à l’autre, en attendant le sommeil qui ne vient jamais. J’enchaîne les visions sales. Et puis, ils parlent trop, j’aimerais connaître le silence, ne pas avoir à répondre, au moins une fois. Ne pas me soucier de la grande mélasse. Oh mais je n’irai pas pour m’enticher d’une expérience mystique quelconque, quelle prétention, n’est-ce pas ? J’irai pour me réhabiliter. Je ne voudrais pas acquérir une de ces sagesses végétales, je reviendrai tout plein d’une fureur goudronnée, prêt à en découdre avec la ville, et à rendre les armes devant tout ce qui épanchera mes nerfs, je serai dans un état amoureux perpétuel devant la vie.  »

Je lui répondais qu’il nageait en plein rêve. Il ne trouvera jamais, au grand jamais, ailleurs, ou que ce soit sur la terre, ce dont il manque en lui. Et la carence dont il souffre n’est rien d’autre qu’une lubie mystico-poétique. J’ajoutais que de toute manière, il ne partira pas. Absorbé par l’idée grandiose d’un départ, il en oublie les contrariétés matérielles, les absences causées par le lointain. Cette toute puissance de vitalité et d’apothéoses ferventes, c’est de l’imaginaire. C’est dans sa tête que ça se passe. L’homme ne se lève jamais totalement, il titube, somnole, crie par instants, se dresse, heureux d’être vu se dresser, puis s’endort jusqu’au prochain rôle à tenir. C’est un félin inaccompli, qui a perdu le contact depuis une éternité avec la primauté sauvage. Retrouver le lien, d’autant plus chez ce grand occidental conditionné et endolori, était chose impossible, un rêve, une lubie, un sentiment. Mais le projet était beau. Jusqu’au prochain qui n’aura rien à voir. C’est comme ça qu’il passe d’une excitation à une autre, qu’il pense s’évader de sa cellule invisible, comme un ivrogne s’imagine chasser sa vision trouble d’un geste de la main.

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Lui, ou elle, entrant dans l’enceinte. C’était quoi donc ? Il avait pourtant bien fermé la grille. La serrure, à triple tours. Pour être sûr. Au cas où. Au cas où quoi ? il n’en savait rien. Le tout était d’être bien enfermé. Que personne ne puisse entrer surtout. Que personne ne puisse voir ce qui se trame, surtout. Le petit monde. Que personne, oh et puis zut. Il n’avait rien à dire, à personne. Certainement pas à l’intrus qui avait passé le seuil. Qui, et quoi, pourrait s’intéresser ? S’intéresser oh non, c’est pour l’abattre, c’est certain. Qui est venu l’abattre ? Il est à terre déjà, c’est suffisant. Les autres, c’est déjà trop. Le portail est ouvert désormais, il, ce fantôme, n’a pas refermé derrière lui. Qui vient donc l’emmerder à une heure pareille ? Le plein après-midi ? Avec le soleil ? un tortionnaire sous son air doux… C’est la fatigue de parler, le pire. Une femme ? Il rend les armes, prend le pli, ça y est.
– Bonjour ? C’est pour quoi ?
– Oh !
Elle entrait.
Plus tard, ils se mariaient.

Il revient toujours

Modigliani

Tu as beau être éteint, errant
souffrant, mendiant depuis ce vide
où la vie semble s’être installée
Tu as beau être en proie aux perditions
aux abattements, aux somnolences des jours dénués
Tu possèdes quelque chose qui me retient
et que je ne trouve pas chez les êtres affirmés
bris de firmaments
germes d’éveils et de possibilités
sans nombre

 

Peinture : Modigliani – Portrait

Clous

Il m’arrive de fermer les yeux, pour le simple plaisir de les ouvrir à nouveau.

Essors

Beckett lorsqu’il commençait l’écriture d’un texte, ne savait pas dans quoi il se lançait. S’inspirant sans doute de Joyce dans la retranscription des flux intérieurs. Il n’avait ni plan, ni idée précise des personnages, de l’histoire : il vidait une poche. Céline racontait que l’histoire compte pour du beurre, l’essentiel étant le style, le travail d’architecte, la petite musique qui transportait le tout. Un travail ouvrier de « nettoyage de médaille » trouvée dans le sable.
Je crois que c’est aussi la même chose pour Proust, l’histoire était un prétexte et toute la richesse de son œuvre se trouve dans ce qu’elle sous-tend, sa beauté dans les déploiements des réminiscences et des fleurs aromatiques malgré qu’elles soient invisibles et intangibles.
L’histoire serait comme la trace laissée dans la neige, après le passage du traineau, le ricochet collatéral de tous ces transports.
Pour Pessoa, il s’agissait de laisser un autre naître en lui, de se faire petit et de l’écouter, de raconter l’histoire de ce qui n’a jamais eu lieu autre part que dans son monde du dedans. Dans l’intensité de la prise de distance avec le monde et « lui-même », comme une fleur qui se développe et se fragmente en pétales, lui aussi devenait « nombreux », cherchant ce sentiment de la liberté prise, de l’échappée, l’exaltation, fragmentation de la personnalité pour extraire de l’ordinaire le murmure étoilé de ses essors.

Dans tous ces cas (dans le cas des grands écrivains je crois) ils ne font que, de a à z, traiter du même sujet encore et encore, tournent autour du même pivot central et affinent leur vision, une seule et même obsession sur laquelle ils ne parviennent jamais à mettre le doigt, et devant cette impossibilité à n’ouvrir la porte que par intermittences et confusément, à distinguer formellement ce qui les obsède, naît leur œuvre littéraire. La narration y est réellement accessoire.

Clous

Il n’était pas inscrit dans mon calendrier
qu’aujourd’hui
Je retrouverai une part de liberté perdue.

Chers os

Demain. Maintenant peut-être. Tout ça renaîtra, reviendra. Je n’aurai plus à me plaindre. Tout ça reviendra. Je ne chercherai plus. Je serai bien tranquille. Tout ceci cessera. J’imagine déjà… Ce magma sans nom qui me tord. J’attends de pied ferme. C’est quand ? C’est déjà l’heure. Demain, j’aurai tout oublié. Demain j’irai me fondre. Il faudra recommencer. Jusqu’à la fin du cercle. Cette petite flamme sacrée et libre qui ne veut rien abandonner. Elle veut son lot.. Porter ce corps lourd, chaque jour un peu plus. Jusqu’à ce qu’il soit plus léger. Il pourra entreprendre, voir un peu enfin, ce morceau du ciel attendrissant, par-dessus les parois, peut-être ? Je serai léger suffisamment, pour me laisser porter par le vent. Demain, le suivrai-je ?

J’écris pour quoi

J’écris pour quoi ? pour tordre le cou
Enfoncer le clou, tasser le dilemme
Pour détourner l’avion porteur
Décontaminer les lieux, porter le coup
J’écris pour quoi ? pour remonter la rivière

Pour la défaite de tous, pour le masque du mort

Creuser mon trou, chasser les leurres
J’écris pour passer mon tour
Embrasser le commerce, passer la montagne
Pour ne pas mourir seul

Arpenter la tessiture
J’écris pour quoi ? Pour mendier les éclairs
Me perdre dans la zone, pour désapprendre
Pour les phares inhabités
Pour déclasser les butineurs

J’écris pour la poche d’ombre

Pour me faire étranger
Intrus
Dans la meute de sourds

Dépassement

Tu ne crois qu’en ceci seulement. Ce qui se déclenche d’un trait, se déroule, s’ouvre et qui ne vient pas de toi. Ce qui t’éloigne. Te revient. C’est là le pivot central. Le commencement de tout. tu le sais. Plus rien ne s’oppose dans ta tête.

Après l’incendie il faut réapprendre à errer

Ce soir tu es silencieux
l’avalanche va lentement dans ces yeux ralentis
à la fin il ne reste plus grand chose
à la fin il reste presque tout
l’exaltation, l’ivresse ont plié bagage
jusqu’à la prochaine station
jusqu’au prochain enchantement

Regagner le loup

Dans cette incapacité actuelle à me surélever, péniblement lourd et ancré dans ces matières mortes qui ne bronchent pas, j’exerce une patience stérile, sourd, désespérément sourd. Pourtant, je suis sûr qu’il cherche mon écoute. Il cherche mon écoute, me flaire, il parle, infuse, se déplace, cherche l’entaille par laquelle il pourrait s’introduire. Il me donne la parole. Désinstruit, je ne sais plus parler. Je ne sais plus rien. Hors de moi, la cosmogonie, les chevauchées. L’obscurité autour, en dedans.
C’est bien une forêt extrêmement dense qui me sépare de cette voix hors de portée. Je la hèle, l’exhorte. Que puis-je faire sinon, exhorter sa présence, bien qu’il soit déjà là ? Privé de lui, je suis dans l’incapacité à m’extraire, à m’effacer de la surface léthargique. Malgré mon affaiblissement, mon mutisme, mon impénétrable introversion, ma tête dans ce feu qui n’y rentre pas, le loup ne vient pas me finir et je le sais assis, près de moi, les yeux fixés sur ce fond d’étoiles hors d’atteinte.
Quand, et par quel chemin, regagnera t-il sa tanière ?

Clous

dali

Cinq heures du matin
J’attends qu’un autre
naisse en moi

Clous

Un forêt dense
entre moi
et les mots