Trait

La puissance est la distance.

Domaine

steichen-jardin

Je ne lis pas un écrivain. Je suis cet écrivain qui compose en temps réel les pages que prétendument je suis en train de lire. Je ne suis pas dans son esprit. Son esprit essaime dans le mien. L’auteur a-t-il les cheveux noirs ? Imperceptiblement, mes cheveux se mettent à noircir. La texture et la forme de mon visage se modifient lentement. A-t-il une voix nasillarde, faible, sifflante ? Ma gorge se met à produire un double son. Sur mon timbre de voix habituel, une tonalité supplémentaire semble s’être greffée. Je parle double. Me dédouble, m’achemine vers celui que je serai bientôt. Je ne suis déjà plus un autre mais moi-même. J’aime cet écrivain plus que tout. Il ressuscite. Son sang circule dans mes veines. Il semble se réjouir de sa nouvelle demeure. Il fait la connaissance de ses colocataires. D’autres caractères dans les mains desquels j’ai déposé cette clef qui est ma clef, qui est la seule clef qui vaille, celle-là qui ouvre le grand portail du domaine intérieur.

Le dispositif

Une pièce mécanique, quelque part (je ne cherche pas véritablement à savoir où) s’est brisée. Cette pièce mécanique n’était pas nécessaire au bon fonctionnement du dispositif. Je dirais plutôt que cette pièce était de trop : telle une clef de douze qui, coincée entre les dents d’un énorme rouage, en bloquerait la rotation.
Désormais les roues métalliques tournent de façon plus fluide et surtout, plus redoutable.
Le labyrinthe peut être entrepris à nouveau :
la patience et la volonté refont surface.

Bris

Je m’arrêtais auprès d’un château, à l’intérieur duquel des élèves abandonnaient des débris que je ramassais.

Victoire de la vitalité sur le néant

à d i v

Tu n’as qu’une frayeur absolue c’est de perdre
sur le bas-côté de la route
avec le temps, avec le vent
ce toi qui est le poème
qui est la puissance féconde et la jouissance créatrice
l’amour plein et transi
et le pouvoir du mot sorcier dans un univers contrôlable
Mais au lieu de faire de l’espace
pour laisser entrer l’oxygène nécessaire à la combustion
tu te brûles le bout des phalanges avec tes allumettes de merde
dans un espace restreint fétide, clostro et idiot
tu ne perdras jamais ce moi poème fout le toi bien dans le crâne
même si tu l’étouffes de toutes forces à coups de disparitions
même si tu t’y prends comme un manche ou que tu joues l’aveugle aigri
tu ne le perdras pas tant que tu seras sur cette foutue planète
fout toi bien ça dans le crâne
et danse avec tes casseroles

Poésie contemporaine

poesie-contemporaine

GIF : moi-même

Murmure

uuuuuuuuu

 

 

Le murmure peut-être est plus vieux que les lèvres. Mandelstam.

Le Roi Soleil

Le Roi Soleil.
Sans Soleil.
Sans royaume.
Sans rien.
Moi.

Agiter l’atmosphère

Chercher cette langue de fumée
après l’extinction des flammes physiques
le silence tranquillement clair après
le cortège insalubre des mots
Chercher dans l’altérité de la mémoire
l’enchantement du regain
les renforts dans la solitude
le renouveau dans les dissipations
Extraire de la pluie persistante le battement
sourd et sacré de la convalescence
Et voir, délaissant la proie pour l’ombre
dans cette ombre seule
l’aube inaltérée

Sous l’abat-jour

Sous le ciel clair
du verre
de l’abat-jour un livre
dissémine
dans l’air
ses particules
cortèges d’émergences
panoplies de résurgences

Évocation

tout-doit-apparaitre

Je soussigné
François Corvol
atteste par l’absente
sous l’œil bienveillant de mes témoins invisibles
dénués de visages
de l’infinie profondeur et beauté
de la nuit ci-présente

Retour

Tu as mauvaise mémoire
tu frappes à la porte
rien ne répond
tu t’assoies dès lors
sur le pas de la porte close
instant après
instant
rien ne se passe
– tu te souviens

Poésie contemporaine

La « poésie contemporaine » c’est la vague circulation d’air que perçoit sur sa joue l’habitant de la pièce d’à-côté, c’est du brouillage, un leurre, tandis qu’une autre poésie, elle, respire en solitude, par ses battements noirs, incompatible avec le marché et le marketing, en tête-à-tête avec la langue-mère, dans le terrain de jeu éclaté de son pays natal.

Venise

Rien de pire
au retour de Venise
que d’écrire un poème
sur Venise
l’avaler plutôt
et le laisser filtrer
le laisser
goutte après goutte
cristal de sel après
cristal de sel
à l’intérieur
fondre

Mémoire involontaire

Un tiroir
où sont entreposées
les heures
rangées là
parmi les visages
les noms et les voix
qui ne m’appartiennent plus
je me tourne vers la fenêtre
– il est temps

Abstractions courtes

Orange cassé sur fond bleu
noire prunelle, ramifications rouges
déployées peu visibles
alimentent le globe
les battements surtout
le voile
baissé
qui remonte

 

Quoi qu’il fût dit
ça ne compte pas
ça compte
plus que tout

Abstractions courtes

Qui sait si
l’instant fini là
et commence un autre
qui se déploie
pétale par pétale
en corolles
qui sait si
l’instant à nouveau
se déploie
pétale par pétale
en corolles
devant moi

 

Comptable assis
devant les étoiles
peut-être est-ce la fin
qui se tait
ou qui ne compte plus

 

Disparaître
manière comme une autre
de venir au monde
revenir voir le jour
contenu
dans un autre jour

Bruit

« J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant. »
Jacques Prevert

 

Quel est donc ce bruit que le bonheur « a fait en partant » ? On imagine rapidement des bruits de pas, peut-être des bottes dans la neige. Une petite fille s’exerçant à la nage papillon. Une médaille qui tombe sur un sol en céramique. Un claquement de porte. Le ronronnement indistinct d’une chaudière. À moins qu’il ne s’agisse de la vibration sourde, désagréable et continue du bruit parasite produit par un téléviseur cathodique. On parle en effet de bruit, et non pas de son. La différence n’est sans doute pas à prendre à la légère. Un son possède un certain équilibre intrinsèque, il introduit un sens, une fonction. Il invite. Il annonce. Quelque chose, quelqu’un, une émotion, ou un rite. Le bruit paraît plus désordonné, hors-champ et fourre-tout. Le fond diffus cosmologique qui inonde l’univers est un bruit, plutôt qu’un son. Il n’est d’ailleurs pas audible en tant que tel. Il faut en passer par une machine pour changer ce magma en ondes sonores. Le passé qui remonte à la surface se présente à nous sous la forme d’un bruit diffus.
Le bruit est un potentiel, il est, en quelque sorte, le produit de ce qui n’a pas encore été pensé ni construit. C’est le brouhaha lointain d’une chorale, découpé et déformé par le vent, qui arrive jusqu’à nos oreilles et qui ressemble, d’ici, au bourdonnement sourd d’une énorme mouche carnière. Seules les fréquences les plus graves ont réussi à parcourir la distance jusqu’à nous, le bruit n’a pas encore pris la forme d’une musique, dès lors notre esprit se charge de reconstituer le puzzle sonore, il enchâsse furtivement les chœurs médiums et aigus pour rendre, si notre imagination est suffisamment fertile, une musique imaginaire (dans le cas présent, jouée par une énorme mouche carnière) peut-être plus belle et envoûtante en soi qu’elle ne l’est en réalité. On pourrait alors remercier la distance : grâce à elle, une beauté inconnue est venue au monde.
Ainsi, il devient possible d’affirmer la chose suivante : dans certaines circonstances, le bruit, cheminant à travers le prisme d’une imagination active, peut révéler une gamme de couleurs inédite. Là où le son est limité par sa nature finie et statique, le bruit, lui, est fertile en promesses fluctuantes. Celui-ci offre un champ de liberté créatrice, une chance à l’imagination de délivrer un fragment inouï.
En ce sens il est donc logique que le bonheur produise un bruit en partant, en lieu et place d’un son. Un son aurait été, de fait, trop ordinaire, propre au rituel, dénué de surprises potentielles. Trop facilement saisi. Le bruit au contraire, comme un flacon qui contient en lui son précipité de mystère, est propre à donner un avant-goût, sans se livrer totalement aux sens. Il exhorte. Il est fuyant, multiple, irisé. C’est la présence qui contient en elle le risque, plutôt la certitude, d’une absence. Nous allons à la poursuite d’un bruit, afin de mettre au jour sa part occulte et obsédante. Le bonheur est un bruit. Il est une ruine, un chœur brisé qu’il convient de combler, de reconstruire sans cesse et sans jamais y parvenir intégralement, par l’imagination.

Buées

En écoutant Spiegel im Spiegel (miroir dans le miroir) d’Arvo Pärt

 

Réflection
tombe
la tête la première
dans le miroir
s’efface
douceur à part
entière
de la surface des choses

 

Laisser là
ce qui n’était pas fait
pour être découvert
l’imaginer seulement
là l’imaginer
à découvert

 

Nuit où tout cesse
se retourne
où tout recommence
faute de s’être avancé
d’avoir franchi
la surface plane
le seuil
du miroir
faute d’avoir
pas à pas
franchi
nulle-part

 

Le long
de la colonne
vertébrale remonte
une voix qui avait
juré
de se taire
enfant
qui avait juré
de se taire
jamais

 

Une autre vie
bat
dans une chambre voisine
peut-être est-ce
le vase déplacé
sur la grande table en bois
le chat qui va
cherchant
Le point de la demeure
le plus chaud
une autre vie
bat
dans une chambre voisine

 

Porte battante
qui s’ouvre et se referme
tous les possibles
vont
et viennent

Clous

Mauvais qu’à ça.

Clous

J’écris pour faire oublier ma précédente phrase.

Clous

Ce voyage organisé
monté de travers
non merci

Typographies

gratter-l'os

Phrase : Jean-Michel.