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Quiétude

Nul grand frisson ni lourde peine, ce soir. Oh il y a bien un léger voile de peine sur les choses, mais si peu. Le chagrin devrait avoir pour nom le parfum, sur la peau de l’âme, en petite quantité. La peine donne du charme à la rêverie, quand elle ne devient pas trop acharnée, comme les plantes grimpantes. Je me sens bien et il me semble que je pourrais parler de tout et n’importe quoi. Les musiques sont douces, et l’air est plein de gentillesse et de fraternité. Depuis combien de temps n’avais-je pas ressenti cette quiétude ? peut-être me suis-je affranchi de quelques afflictions. Nulle crainte, nulle langueur. Peut-être devrais-je m’en inquiéter, justement. Mais non. Je n’ai pas envie de m’inquiéter ce soir, j’ai seulement envie d’être avec moi-même comme je serais avec un vieil ami. Un vieil ami qui a eu sa part de douleurs, sa part d’absences et de manques, de peaux à serrer contre lui. Sa part de remords, de culpabilités. Nulle animosité contre moi-même, nulle étincelle de l’ego non plus, aucune preuve à faire, de poème prétentieux à commettre. Rien de tout cela. il n’y a pas, non plus, de liberté sublime à féconder, ni de franchissement des frontières intérieures à accomplir. C’est, peut-être, le lent échappement du nuage qui suit la tourmente, cet instant entre le déluge et le beau temps. Cet entre-deux mondes. J’ai du temps devant moi mais, si je le craignais hier, cet avenir, aujourd’hui ce n’est plus la même histoire. Ce n’est pas non plus le repos de la bataille gagnée. Ou bien si, peut-être un peu. Il me semble que j’ai remporté une victoire sur moi-même. Un de mes démons, sans doute, qui a rendu l’âme. Oh des démons, je n’en ai pas qu’un seul dans ce champ de bataille qui me sert de coeur. Mais parfois, il y en a un qui tombe, alors, c’est le silence. C’est tous mes tourments pulvérisés. C’est le ciel lui-même qui me relâche en me disant : « Va, vis un peu, tu en as le droit… ». Alors, les mains délivrées de mes chaînes pour quelques instants je m’extrais de ma prison qui me voile la joie de vivre, le bonheur d’exister et d’être au monde. Les petites joies, qui étaient pour moi des insultes quelques instants auparavant redeviennent, le temps d’un laps peut-être, ou même bien plus longtemps (qui sait, si la quiétude ne va pas s’installer pour longtemps dans mon coeur ?), des beautés en puissance. Je vais goûter la promesse du bonheur qui n’est plus une promesse, mais plus un simple bonheur, pas grand chose, cette sensation d’être aimé à laquelle j’ai droit, sans avoir besoin pour la préserver et pour être sûre d’elle, de revêtir le costume de roi du monde. Cet amour n’a plus besoin de grandes preuves pour montrer qu’il existe. Il est là, c’est tout. Oh ce n’est pas un amour démesuré et tapageur, mais un amour discret, qui n’est plus une obsession. Un amour dans une vie réelle plutôt qu’un rêve évanescent. Une simple flamme sacrée et perpétuelle, plutôt qu’un bref incendie. Il n’a plus besoin de trop de mots, être lui suffit. Comme un arbre, finalement. Lequel serait fragile pendant les prémices de son existence, et qui aurait besoin de toutes les eaux, de tous les pleurs pour croître, et de tous les vents pour se fortifier contre eux. Arrivé à maturité, il peut enfin s’épanouir seul, sans avoir besoin d’une quelconque aide extérieure. Surtout, je ne suis plus inquiet pour lui, je sais qu’il a trop duré maintenant, qu’il est trop solide pour s’effondrer, quels que soient les tempêtes qu’il pourrait rencontrer désormais. Si le soleil est trop brûlant, il ira se rafraîchir dans les profondeurs de la terre où plongent ses racines. Si la nuit se prolonge, il ira puiser quelques rayons qu’il a préservé dans son coeur, en attendant le retour de l’aurore.