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Commencements brisés

Commencements brisés

Les commencements brisés tintent comme des grelots au cou, annoncent ma présence, alarment toutes sortes de prédateurs sitôt que j’enclenche un mouvement même léger. À terre. Nulle part où aller, les refuges sont troués. On ne m’y trouvera pas, c’est certainement là que je suis attendu. Éviter les asiles, les tanières. Marcher, tant qu’un ennemi guette. Continuer s’il venait à cesser. La meute hurle après moi, se sépare en deux, veut me prendre en tenaille. Elle hume. Croit-elle reconnaître en moi la seule proie qui vaille aux alentours, je suis la seule proie, tout court. J’ai laissé quelques leurres sur la route, le peu que j’ai en ma possession, des vétilles qui ne font pas même effet. Parfois l’envie me prend de m’abandonner à la meute, j’abdique, je me couche, mais personne ne vient, la meute s’immobilise. Elle se tait. C’est elle qui abdique, et reprend la chasse sitôt que je fais un pas. L’immobilité me lance. On ne daigne pas m’accorder une maigre renonciation, ni le sommeil. La trajectoire de la fuite ne se choisit en aucune façon, et je ne fais jamais que suivre son cours. J’ai roulé mon corps des journées entières sur la terre meuble et humide, je suis tombé dans les pièges qui m’étaient tendus, ils n’ont pas su me blesser.

Créatures lentes

Il ne peut s’agir que d’un mauvais songe, se dit-il. Un mauvais songe. Voilà tout. Rien de plus. Il a sonné au portillon, personne ne lui a ouvert. À quelle porte a t-il sonné, en fin de compte ? Il ne se rappelle plus. A-t-il seulement sonné ? La mauvaise porte, pareille au mauvais songe. Un mauvais jour. Le mauvais songe pile le mauvais jour. Un de ces jours où tout ce qu’on touche s’absente.

Le petit noité

Écran allumé, on interpénètre l’univers ; le temps d’un hoquet tout au plus. Il y a une minute encore, l’univers était recelé, hors d’atteinte. Le petit noité était las, en attente d’une abstraction qui ne parvenait pas à venir au jour. Il a suffit d’un clic sur le bouton pour se transcender. Qui, et quoi vient, la besace riche de phénomènes, de promesses déployées ? Le formaté deviendrait soupape d’étincelles, sitôt connecté à la source des signaux cosmiques ? Hey, j’appuie sur le bouton.

Comment et pourquoi Alejandro Jodorowsky m’a conseillé de faire du tir au pistolet

Comment et pourquoi Alejandro Jodorowsky m’a conseillé de faire du tir au pistolet

J’ai la mémoire mauvaise, mais je me souviens qu’il faisait jour. J’étais sur le point de me jeter la tête la première dans le bienheureux piège, tendu pour mon salut. Il prononça d’abord mon nom (mon corps en fût guère surpris, je ne pris pas la peine de mimer l’étonnement. À quoi bon ? J’étais venu pour cela). J’avais intercepté la rencontre en plein ciel, telle un pigeon ; il se chargea de mettre la table. Il me réserva la dernière place : la pire. La meilleure tout bien pesé. La seule qui vaille
Que vaille augmente les chances d’imprimer au mieux dans la mémoire. Mon corps savait bien à quel type de personnage il avait affaire, il me le signala de mille façons, mon esprit était tout occupé à me contenir. J’étais bien décidé à sauter nu dans le piège émancipateur, là-dedans, je n’avais plus besoin de mes affaires, peu importent les pacotilles, peu importe si je n’étais moi-même qu’une pacotille, portée là par le vent, mourant mouvant alternativement, comme chacun, il n’était plus l’heure de faire semblant. Le vieillard (il se nomme lui-même ainsi) est enfantin et rigolard comme peut l’être un initié. Je me porte tant bien que mal, avec mes barreaux qu’il écarta d’un trait. De moins en moins je sais m’exprimer à l’aide de mots, une autorité latente brise mes élans, sans doute suis-je trop plein d’une fureur aride. La véritable communication s’effectuant d’un corps vers un autre corps, je ne savais que trop bien la multitudes de signes qui émergeaient de nous deux. « Tu ne t’aimes pas toi-même » me lança t-il. « Tu as tous les talents possibles, mais tu as la tête en bas. Comme un pendu ». Je savais tout cela mieux que quiconque, je ne découvrais rien, je croyais m’émerveiller de sa capacité de lecture de l’autre, quand au fond je le savais déjà largement capable. « Tu te punis tout seul ». Là-dessus se produisit un événement d’ordre magique que je préfère taire ici. Je dis d’ordre magique, peut-être que je succombe au spectaculaire, quand il s’agit plus simplement d’un mécanisme naturel de la vie, laquelle est magique par nature. L’assistance, debout autour de nous se mit à crier, à rire, les deux à la fois, à la fois stupéfiés et usant du rire afin d’annuler sur-le-champ toute forme d’anxiété qui pourrait naître à la suite d’un événement par trop extraordinaire. Je n’étais décidément pas entouré d’imbéciles. Un instant j’ai souhaité comprendre l’espagnol pour mieux saisir leurs mots, avant de réaliser la futilité à nouveau de la langue. Je n’étais pas vraiment surpris, mais plein de reconnaissance. J’avais le sentiment de vivre le film tel qu’il avait été agencé en amont, mais sans éprouver la lassitude. Le mouvement allait tel que je souhaitais intérieurement qu’il s’exécute à ce moment précis : la beauté est une conjonction. Lui, le vieillard, était savant suffisamment pour savoir se replier et laisser parler la vie à travers ses mains et ses yeux. Tout cela le faisait bien rire. Je ne sais pas si je riais, il me semble que oui. « Tu dois faire du tir au pistolet. Voilà ce que tu dois faire ». Il riait de plus belle.

Chant du prisonnier

Il me connaît mal, celui qui pense que je suis un lâche, celui qui s’imagine que je vais pousser ici mon dernier couac, ainsi débraillé, la gorge ouverte aux quatre vents, un râle en lieu et place de ma faconde, les doigts enflés de presser les murs, noirs de la suie perpétuelle qui les recouvre. Mon métabolisme fonctionne encore, pas qu’un peu, je suis toujours en mesure de laisser derrière moi ordures, contrariétés, exaltations nombreuses, de prendre le pli du jour, si sinueux soit-il. Porter sur mes épaules une volée de leurs volatiles condamnations. Hurlez donc. Ou perpétuez les sentences illégitimes. J’étoufferai le tout dans un rire salubre indéfiniment. Mon plan d’attaque est étendu, l’adversité n’en verra pas le bout, pas plus que moi-même d’ailleurs. Contre toute forme de lenteur j’exercerai ma célérité : un pas, un à un, un autre. Un bond, trois marches d’un seul coup. Une charogne, une merde sans égard. Une proie qu’un chasseur a déportée dans mon réduit. Un attroupement de curieux qui se bouscule à l’œilleton. Ils viennent assister, voir la bête. Je creuserai mon chemin tout tracé dans le ciel, où je ne suis pas sensé me trouver. Je décompterai volontiers mon dû, le solde des étoiles sur les doigts d’une main. Quand je passe la tête et le cou par la lucarne. Elles ne brillent que pour moi puisque je suis seul à les contempler. Elles seules en fin de compte sont dignes d’ordonner mon absolution, la grâce sourd entre les pierres, les échos remontent, comme autant de prières décousues et ascensionnelles. Les étoiles, répondront-elles à ce vacarme d’emmuré ? Ou devrais-je adresser une requête aux sourds et aux aveugles ? Remuer, remuer, en réponse à l’immobilité dans laquelle on a fait vœu de me confondre. Les vengeurs sont dénués de raison, dragués du fond des eaux ils mangent les astres. Gagner le loup, rasant la terre. Suivre le mur, il se terminera bientôt.

Lézard (Palioxis)


Lézard (Palioxis)

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu en reptile, et n’ai fait que m’adapter, selon les situations et les êtres auprès desquels je me trouvais, ainsi que l’esprit de l’évolution et de l’adaptation des espèces l’ordonne à mes cellules. Rien que de très normal dans ceci, me suis-je toujours dit. Une chose est certaine : je n’ai jamais été corrigé ni incité à me comporter différemment. Cet agissement de métamorphe a l’avantage de plaire au grand nombre, je donne à chacun de ce qu’il attend de moi, ayant développé à un degré peu commun ma capacité à détecter et à répondre avec précision au désir de l’autre, il est aisé pour moi d’enchanter, de mettre à l’aise, de rendre heureux voire vivant en certaines occasions. En ma compagnie, chacun a le sentiment de se trouver en territoire familier. En retour, je demande finalement pas grand chose, sinon qu’on me foute la paix. En parallèle au développement de ma capacité d’adaptation j’ai aussi cultivé à l’extrême l’esprit de la fuite. Je m’explique : un chuintement un tant soit peu bizarre suffit à déclencher instantanément un mouvement réflexe prodigieusement bref et efficace, mais n’étant pas hérisson, je ne suis pas en mesure de me rouler en boule, je me précipite donc vers un point de sortie, repéré inconsciemment depuis belle-lurette, saisi le temps d’un éclair, je m’y engouffre avant que quiconque ait compris de quoi il en retourne précisément. Il va de soi que la fuite peut prendre toutes les formes mais la plus énigmatique, la pointe extrême de mon art, c’est la fuite à l’intérieur de mon âme. Vous ne comprendrez pas ceci. Sachez que je ne le comprends pas non plus, si cela peut vous rassurer, non seulement sur ma santé mentale, mais surtout sur la votre. On peut donc affirmer sans crainte de se tromper que j’ai été éduqué à la façon des reptiles. Assez récemment pourtant je réalisais qu’il ne m’était plus guère utile d’étirer la langue afin de capter dieu sait quelles hormones ou odeurs dans l’air frais du matin. Je découvrais qu’il ne m’était pas indispensable non plus d’exercer mon repos et le rehaussement de la température de mon corps, appuyé contre un rocher, enveloppé dans les rayons chauds et bienveillants du Soleil. Mais la découverte la plus récente et la plus formidable, le sublime achèvement de mon existence de reptile est celui-ci : à la suite de cette nouvelle métamorphose, j’achevais de concevoir qu’il ne m’était plus nécéssaire de prendre la fuite. Я]ф

(Ce dernier mot cryptique, c’est le chat qui l’a composé, en marchant sans gêne aucune sur mon clavier. Je lui laisse donc le mot de la fin.)

Fantasme des origines

Je me suis couché dans l’herbe, la nuit sans rien dire, enfin, dans le but de dire quelque chose, sinon le montrer, à ma manière, discrètement pour être certain de ne pas être entendu, ni vu, ni même deviné, simplement me faire oublier, ici, à cette heure-ci, à aucune autre. Par quelques gestes que d’aucuns ne remarqueront même pas, tant les herbes sont hautes à cet endroit. Tant je sors petit, vraiment petit à petit de tout ceci. Ils auraient beau brailler, je ne m’en reviendrai pas, dans leur foutu manège. On pourrait penser que ma ronde est terminée, mais elle débute à peine, j’en arrive bientôt à la moitié, qui le remarquera, c’est pas comme si nous n’étions pas des millions dans une semblable situation, plus ou moins, si mes calculs sont exacts. Je peux bien m’extirper de leur manège un moment, m’accorder un instant de répit dans les hautes herbes, une stase en compagnie des insectes et des astres, quelques secondes, que dis-je, une fraction de milliseconde, ils n’y verront que du feu, tant l’activité générale bat son plein, tant ils sont occupés. Tant ils sont aveugles et sourds. Mais voilà les fractions de secondes déjà révolues, je n’ai pas eu le temps de poser le bassin, la tête, le tronc comme je le souhaitais, dans une position digne au minimum, je dis bien digne au minimum, sinon viable. Je n’ai pas eu le temps de m’organiser qu’on m’ordonne déjà de me relever, de poursuivre l’occupation assujettie, la petite voix routinière, tonnant comme un réflexe, la petite voix régissante, une bulle, un confetti, rasade interlope, pécule accaparant nos poussières. Je ne l’entends déjà plus, tandis que ma tête s’enfonce délicatement dans la terre meuble, mais Dieu, qu’elle est confortable, infusée de rougeurs, tant et tant que j’en deviendrais moi aussi presque sourd aux bruits du monde, aux cris rageurs, au vent du soir, Dieu que les herbes sont hautes, de plus en plus hautes à mesure que je descends.

Oscillations

La fouille est pourtant méticuleuse. Les tiroirs ont été vidés, les draps du lit retirés, la terre retournée. J’ai tiré les meubles, sondé l’armoire à pharmacie, vérifié les coussinets du chat. J’ai tant et tant examiné, scruté, que je sais plus ce que je cherche. Sinon la perdition, à la limite. Partir à la recherche pour faire abstraction, afin d’être certain de ne pas me souvenir d’une chose que j’ai certainement dû oublier, malgré que je n’en sois pas certain. Je m’en souviendrais, si je cessais seulement de la chercher. Peut-être égarée sur le chemin, quand je marchais de façon malavisée, imaginant me promener, découvrir la ville sous de nouvelles coutures, sentir l’air frais de la nuit, reconstituant par anticipation l’histoire des passants que je croisais, finalement non, je ne me promenais pas, en fin de compte j’allais droit vers mon but, qui était d’égarer sur le chemin une chose que j’ignore et que j’étais heureux malgré tout de ne jamais retrouver. L’occasion est parfaite de partir à la recherche d’on ignore quoi, pareil à l’animal, dans son environnement hypostimulant, attiré par un phosphène s’évanouissant sitôt fixé du regard, tendant l’oreille, croyant avoir entendu un bruit manquant de se reproduire, évincé par le silence profond. J’y suis. Peut-être dans la bibliothèque, entre les pages d’un livre, une note manuscrite d’une importance fondamentale, une feuille écrasée, un autocollant souvenir, l’élément déclencheur qui sonnera le nouveau départ, l’œuvre mise au clair. À moins qu’il ne me faille concentrer mon attention sur une musique particulière, ainsi je les fais défiler dans mes écouteurs, espérant tomber enfin sur celle qui saura invoquer, par le battement juste, par la tonalité juste, un événement voilé, enfoui dans sa plénitude. À quoi bon sillonner la Terre, me dis-je, si ça n’est pas pour viser le sublime.

Nous n’avons pas de perspectives. Nous allons selon la ligne, butant sur l’angle, longeant le dérisoire. Nous en avons fait des kilomètres la nuit, le mors aux dent, traversant les bois nus, guettant la stupeur, chassant le trouble. Le feu incommode d’une âme vive.

Un conte bizarre

Le maléfice vaudou se manifestait d’abord sous la forme d’un léger urticaire situé sous le biceps ; n’osant pas se gratter, de peur d’amplifier le mal, il gardait le bras levé afin d’éviter tout frottement. Cela passera bientôt se dit-il. Cela ne passera jamais, c’est une certitude se dit-il désormais. Cela ne fera que s’intensifier et je terminerai ma vie esclave de mon grattoir, de ma gratte-éponge ou d’une quelconque serviette exfoliante en nylon. Voilà tout. La journée avait pourtant bien débutée. Elle n’était pas sensée se terminer ainsi. Pourquoi pas, après tout ? Il avait pris le calme bien trop tôt pour acquis. Il n’avait pas décelé le potentiel de tempêtes dans les plis. Le calme le laissait présager, il aurait dû le savoir. Il n’était pas sensé se rouler ainsi dans la béatitude d’une bête promesse née le matin même, sous le signe distinct d’une tranquillité abasourdie. Il frappe du poing la paume de sa main, tandis que l’urticaire d’origine certainement vaudoue serpente sous ses aisselles. Une nouvelle tache rouge apparaît sur sa cuisse. Je suis la papegai d’un autre et non des moindres, peut-être même qu’ils sont plusieurs à frapper du tambour, à percer de fléchettes une effigie de moi mystérieusement acquise par un être envieux. Les maléficiers redoublent d’efforts. Peut-être des nécromants. Ce qu’ils souhaitent, c’est que je m’écroule ainsi comme un château de cartes, que je pousse mon dernier râle, avant d’essayer sur mon corps inerte quelques nouveaux sorts appris dans des livres qu’on ne trouve pas dans la brocante du quartier. Peut-être sont-ils derrière la porte, ou de l’autre côté du mur, à écouter, à attendre le bruit caractéristique de l’écroulement. Ne pas se gratter, je ne leur offrirai pas ce plaisir, ça non, ils peuvent toujours courir. Me gratter une seule fois ouvrirai la porte à toute une panoplie de démangeaisons, et d’autres supplices dont je n’ai pas même idée. Je sortirai vainqueur de ce mauvais pas, répète t-il, prêt au combat. Il se met debout, écarte légèrement ses jambes positionnées en biais, plie à demi les genoux, place ses mains paume contre paume. On pourrait croire qu’il veut prier, mais ça n’est pas le cas, il mime inconsciemment une position de ju-jitsu aperçue dans un documentaire. À moins qu’il ne s’agisse de yoga. Il respire profondément, se concentre sur son souffle. Il pense fièrement être parvenu à vider son esprit de toute pensée sans réaliser qu’un énorme cortège de réflexions parasites et brouillonnes effectuent des mouvements de brasses sur le plancher océanique de sa conscience, provoquant de perceptibles remous qu’il imagine être simplement le signe de son infinie perceptivité du présent et de l’énergie vitale qui infuse l’univers. Je fais le vide, se dit-il. Je fais le vide et ça m’effraie. Mais ça les fera fuir, aussi. Ça me rendra indigeste. Ils ne voudront pas d’une coquille vide. Le bernard-l’ermite a foutu le camp. Ils passeront à une autre proie. Alors je sortirai vainqueur de tout ceci, se persuade t-il intérieurement. *Il n’y a plus de viande ici, entendez-vous ?* crie t-il aux maléficiers qu’il imagine, l’oreille collée à la cloison, de l’autre côté. *Nulle réponse ?*, bredouille t-il. Quelqu’un allume le plafonnier. *Tu ne dors pas ?*, demande la mère, *Bien, tu as dû faire un mauvais rêve*. La mère prend l’enfant dans ses bras, le dorlote un moment avant de le remettre dans son lit et de retourner dans sa chambre, non sans l’avoir recouvert délicatement d’une chaude couverture. L’enfant trouve le sommeil, réalisant avec satisfaction que tout ceci n’était que le produit de son imagination.

Rituel spirituel

On eût dit que pour elle, la neige tombait depuis toujours, pour la toute première fois, et les lueurs dissipées aux fenêtres, les voici, comme les étoile. S’éclipsant, s’allumant de nouveau. Nul besoin d’aller bien loin pour voyager, il est possible d’observer d’ici les rives étrangères, y cheminer, accoster l’une d’elles simplement en y posant nos yeux. La cité fourmille, la vie s’y ordonne, légère puis brutale, ses nervures affluent à l’air libre, essaim de libres arbitres, comptines désorbitées, chamailleries près d’un rideau mouvant. Modulations de couleurs dans ce rivage-ci, dans l’oriel là-bas, une silhouette passant, dans une autre, une femme terminant sa cigarette, le bras posé sur la rambarde. Peut-être vient-elle à l’instant de faire l’amour. De loin, toute chose semble plongée dans sa plénitude. Dans une gouttière un chiffon noué, imbibé de pluie, l’enfant qui hier encore jouait avec lui en a oublié maintenant jusqu’à l’existence. Ce que l’on porte un long moment en soi, un jour finit par se détacher, par inadvertance. Une étoile se dissocie en fragments gazeux. Un bloc gelé retourne dans le courant. On soulève un loquet, on passe la tête par une lucarne. L’inconnu toque à la porte d’un cœur, nous, persuadés d’abord d’une quelconque méprise, finalement lui ouvrons en grand la porte de la demeure.

La maison des fous

Les fous, nous les casons hors du monde, le temps qu’ils s’y éteignent, l’index sur les lèvres, les fesses posées sur la chaise de plastique décoloré par les centaines d’autres fesses. Comètes passées inaperçues, aucun n’ayant levé le regard à ce moment précis, page d’une vie humaine tournée avant d’avoir été lue, tête brûlée qui se heurte à la circonvolution de la Terre, flamboyante seule, là-haut dans l’atmosphère. La journée se limite à la chasse à la cigarette, aux plateau-repas insipides, aux escaliers à monter, à descendre, à monter de nouveau pour atteindre n’importe quel but, réclamer n’importe quel butin ; aux graffitis qu’on ne remarque plus à force de les croiser, les granules à heure fixe, les lits à remettre à l’endroit chaque matin. Les infirmières sont blindées depuis les orteils jusqu’à l’occiput, mais humaines formidablement. Dehors le monde suit son cours. On se raconte des événements antédiluviens comme s’ils avaient eu lieu hier. Des adversaires cheminent le soir, pénètrent par les prises électriques, infusent dans le téléphone finalement confisqué, les divers interstices sont des promesses de manigances. Chercher un sens est comme tirer sur une ficelle dont on ne verra jamais le bout. Le temps est stoppé, dans la maison refuge tout autant que dans l’esprit de ses habitants. Le présent n’est plus guère autre chose qu’un os. Il n’y a plus rien à y ronger. La conscience subsiste quelque part, en perdition entre les souvenirs qui s’entrechoquent et se multiplient entre eux. On y fait des bulles avec les mémoires, on ne présage rien de l’avenir qui a foutu le camp avant de paraître, les volutes vont et viennent, comme les saisons. Aucun n’a pris le temps de dire adieu à sa raison, à la dérobée éclipsée, tirée sous la surface, leurre gobé par un poisson trop vivace pour de pauvres fous.

Le poisson rouge

J’en serais resté là, à l’état stationnaire, un embryon, si je n’étais pas dans l’obligation immédiate et absolue de laisser libre cours aux désastres. L’immobilité est pareille à un crissement, pareille à la mort. Le mouvement plutôt, quitte à subir froissements de muscles, déplacements de vertèbres, douleurs cervicales, tant pis, je n’ai rien du lézard, de son indigne fixité. Rien, pas même un tant soit peu de la couleur du sang froid du lézard. S’agirait-il tel un animal de cheminer sur la Terre, rouler couché sur le parquet blanc de ma chambre jusqu’à l’endormissement, jusqu’à tourner de l’œil ; fuir la meute imaginative, s’évanouir ou, à défaut d’évanouissement, composer une vie tout contre la mort dos à dos, m’engouffrant, adéquatement piégé dans un livre ouvert. Quel est donc ce tournoiement me direz-vous. Je me posais précisément la même question, ah, j’en serais resté là si j’avais pu, à l’état stationnaire, on ne m’aurait pas vu mettre le nez dehors, ça jamais, si j’avais su j’en serais sorti tout de même, et de toutes mes forces encore, du grand trou d’où émergent les lézards et les étoiles, attiré par un courant d’air, par un fétu de lumière attardé, un confetti de lumière sur la nappe dressée. Tout ceci pour terminer ainsi pris au piège. Avec la délectation sournoise du gibier épuisé de courir, le fourbi dans les jambes, les chardons aux chevilles, désormais semblable à ces proies qui finissent par abdiquer un jour, repues de fuites, de perditions. Se coucher, quand bien même je suis peut-être ici hors d’atteinte. Justement parce que je suis hors d’atteinte. La meute est loin. Elle se rappèlera à mon souvenir, demain. Ils feront des bijoux avec mes ossements. Des fétiches avec mes dents. Exiger un sens reviendrait à tirer sur une ficelle dont je ne verrai jamais le bout. Me voilà fait comme un rat.

Mur

Nous avons trop parlé de tout ceci. Trop parlé, tout court, de ceci. Nous pourrions facilement nous extraire. Faire un pas de côté. Un petit pas de côté sans lendemain. Facile et osé dirait-on sans y penser. Couper court aux choses sans lendemain. Encore faut-il y songer sérieusement. Ne serait-ce qu’un très court instant y songer. Sans y prendre garde, faire un petit pas de côté pour voir. Voir si jamais il se passerait quelque chose, de ce côté-ci du mur ou de l’autre. De l’autre.

Un Feu

Il fera un feu, pour lui seul
il fera un feu, puisqu’il fait noir
puisque l’air est glacé, et qu’il ne possède
ni allumettes, ni briquet, ni quoi que ce soit
de nécéssaire à l’élaboration d’un feu
il le fera, coûte que coûte
personne autour n’est en mesure de le faire
personne même n’ose y songer
personne, tout court
Réunir en premier lieu les éléments combustibles
cela ne doit guère être difficile
il y a de quoi brûler tout autour
le bois mort à profusion
les herbes sèches
Il faudra traverser la nuit de part en part
y aller à tâtons, rouler sur la terre
y plonger ses doigts gelés
par la suite il faudra l’allumer
le feu qu’il a dans la tête

Un petit animal innocent vagabonde dans ma tête

un petit animal innocent vagabonde dans ma tête
joue sur le carrelage
avec un objet trouvé là
solennellement il m’interpelle
je lui réponds
je suis son esclave
son maître
son double éventuellement
il n’a pas de nom
je pourrais lui en donner un
il possède un nom que j’ignore

le petit animal court
il va au plus léger
je suis ému par son tropisme
le petit chat mû par le grand cadran des étoiles
elles sont comme revigorées
je ne sais pas d’où il vient
pas plus je ne sais ce qui l’absorbe
peut-être le présent
le cher instant auquel nous n’avons plus accès
un instinct de survie régit ses déplacements quand
persuadé moi de survivre à tout
je circule sur une terre familière
dénuée de pièges

Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.