Évasion

Je m’imaginais
sans peine ce rivage
noir intérieur où les
corps nombreux
s’accumulaient si longtemps
après la bataille ordinaire
qu’on se demande encore si
elle n’a jamais eu lieu
ailleurs que dans ma mémoire
Mais il est plus simple
d’avoir mal aux membres
fantômes, les vertèbres grandes
ouvertes, portant un deuil
inconnu. Je porte en effet
le deuil inconnu
des grains de poussière
dans le vent
et quand
fatigué de ces mutilations amères
de ces rideaux fragiles
nombreuses empreintes négligées
du moi de pacotille
laissées sur le sable fin
je décide de passer
les failles inertes, me hisser
par dessus la grille de métal factice
et bleue
tendue vers les étoiles pour
me perdre furieusement
Je retrouve, cassure
dans le sommeil, d’un
coup sec
un rivage entier
découpé dans la pénombre par
la lumière crue du matin
où la camarde elle-même est ravie
de prendre un bain de soleil
elle-même ravie par
la salinité de l’air, l’intégrité
de ces évasions car c’en est une
en effet, de sacrée évasion

Clous

Se retrouver devant
la fabuleuse difficulté d’écrire.
Sans don. Sans dents. Sans rien.

Clous

Poésie.
Je me sens comme un rescapé de la guerre. Qui ne peut plus toucher un fusil.

Circonférence

Je viendrai de nulle-part
pulsar cardiaque issu d’un coin d’ombre
de la Terre, j’épancherai mes signaux
suivrai la circonférence fine des astres
quelque soit l’aphasie ou l’éblouissement
quelques soient les débâcles ou les rehaussements
dans la caverne où gémissent mes fantômes
de même au sein de la foule
de même auprès du soleil

Petite danse

Toute une vie se débattre
comme un fou
pour revenir de la mort, la taire une minute
un instant
extirper du corps étranglé
des résurgences de l’instinct
des bouts de lumière

clous

Pourquoi donc, soulèverais-je ce plateau continental ?

Journal

Il n’y a rien au monde que je désire plus que le soutien et l’affection. Pourtant rien au monde ne me ferait plus reculer de peur, révélant toute ma dépendance aux regards et à l’amour. Je crois mériter tout ce que je refoule de toutes mes énergies. Comment vivre de cette façon ? Je ne le sais pas moi-même.

 

Je joue avec des pensées qui ne sont plus.

Poussière

Ici. J’y suis libre. Après tout, personne ne me lit. Personne ne me lit et je souhaite que personne ne me lise. Tout est donc conforme. Tout est tranquille, mort, brûlé. Sécheresse du cœur. À nouveau aujourd’hui, quelqu’un est venu. Je n’ai pas répondu. Il me semble que je n’attends plus rien. Parfois, de vieux fantômes se promènent encore dans mon esprit. Je crois qu’on pense à moi. Non. Vieille lubie du nouveau jour.  J’habite une cellule. Dans les jardins, dans la rue j’habite une cellule. Je passe et vieillis. Le temps glisse sur moi. Comment en suis-je arrivé là ? Comment suis-je devenu si léger ? Quel chemin emprunté qui me rendit si malheureux, éloigné de chaque chose et de moi-même, à tel point que je ne me reconnais plus, et ne cherche plus même à me reconnaître ? Je pourrais détruire tout ce que j’ai construit avec une absence effrayante du moindre remords. Poussière, dès le commencement. Je plane. Poussière. 

De quoi pouvoir y aller

C’en est fini. Je n’aurais donc plus rien à dire. J’écoute ? J’éteins les machines. J’écoute ? Rien, un vrombissement lointain. J’aurais envie d’être seul. Qu’on me laisse aller dans mon ombre en paix. J’ai peur de cette solitude. Alors je veux y aller.

La quête

Je pense aux auteurs passés ou présent que j’aime et me dis qu’il subsiste toujours en eux une quête, une mission mystérieuse d’ordre messianique dans le sens où il s’agit de sauver. Quand il ne s’agit pas de sauver une entité magique obscure, une reine prisonnière, une réalité autre, une mémoire, une langue, un père, une mère, une identité, ça peut-être être, à travers tout ça, plus simplement se sauver soi, son univers intérieur, s’extirper de la mort, de l’inexistence ou de l’oubli. La tentative de sauver de l’extinction, soi-même, un autre, une idée ou un objet, est clairement pour moi une mission d’ordre messianique. Et je ne crois pas qu’il existe une littérature digne de ce nom qui ne sauve pas.

Il y a évidemment le « C’est oracle, ce que je dis » de Rimbaud
La poursuite du moi rêveur, démiurge et cicatrisant de Pessoa. « Car je traverse la vie quotidienne sans lâcher la main de ma nourrice astrale ».
La chasse à la mémoire involontaire de proust. C’est beaucoup plus qu’un souvenir qui surgit, c’est lui-même qui vient au monde (forme de messianisme) et ses univers propres en cohortes.
le messianisme pessimiste, sec voire impossible de beckett. « Attendre godot sans l’attendre »
Baudelaire qui voudrait par sa « sorcellerie évocatoire » rendre vie aux choses déshéritées.
les exemples sont sans nombre vraiment.

A chaque auteur son expérience de l’errance, sa mission mystérieuse…
à chacun sa justification d’une existence boiteuse, sa justification des phénomènes réels mal maîtrisés.
walter benjamin l’explique un million de fois mieux que moi.

Clous

Un poème est habitude brisée.

Mimétisme

Le mimétisme, cette faculté propre à l’homme, en particulier à l’enfant, m’est anormalement restée. Ainsi je n’ai pas de difficulté particulière à être autrui. J’ai infiniment plus de difficultés à savoir qui je suis parmi tous les êtres que je porte en moi. L’idée seule de devoir choisir une identité parmi tous les possibles, m’enrage : ça n’est pas moi.

Note sur L’enfance nue de Pialat

François est un petit garçon cruel comme les autres. François est un petit garçon né de parents inconnus, malheureux, doux et instable. Un chat noir est tombé du quatrième étage. Il ne s’est pas relevé. François le tenait par les pattes, par-dessus la balustrade. Il a promis à la petite fille de le soigner. Le chat noir de la petite fille est mort finalement. François a caché le chat dans un coin d’ombre en attendant qu’il meure. Il aimait bien la petite fille. Il aimait bien le chat aussi, mais il ne le savait pas encore. François est placé dans une autre famille. La route sera différente. La trajectoire sera la même.

(à propos du film L’enfance nue. Maurice Pialat. 1968)

Réverbération

Angoisse de l’incapacité. Tenace intuition de sa nécessité absolue. Pénible raréfaction des manifestations intérieures, des élans créateurs. Frayeur à la contemplation de ma médiocrité.
Il doit subsister un manque. Ce manque peut se cristalliser dans une envie de cigarette, ou dans l’image projetée d’une femme. Il est évident que rien d’immatériel ne peut parvenir à me mobiliser pour le moment. Ni la pensée, ni le rêve, ni la musique. J’ai pensé recourir à des substances désinhibantes, mais je crains de mettre à mal mon atroce inertie, qui doit tout de même avoir sa raison d’être. Cette raison d’être m’est inconnue aujourd’hui. Je ne peux pas infirmer son existence pour autant. Une intuition me dicte qu’elle est peut-être sujette à certains miracles. J’ai en tête plusieurs exemples équivalents.
Premier exemple : miracle du timide, lequel, mis au pied du mur, est soudainement capable de magnétiser une salle entière.
Deuxième exemple : miracle de l’angoissé, lequel, mis au devant d’une scène de guerre ou d’un accident de la route, sera le plus lucide, le premier à porter assistance aux blessés tandis que les plus tranquilles ordinairement seront ou tétanisés ou fuyards. L’être le plus viscéralement angoissé sera habituellement le plus calme et le plus confiant devant la mort.
Troisième exemple : miracle du dépressif, capable, plus que n’importe quel optimiste, de profiter et de sentir pleinement en lui l’effet de l’amour ou d’un tour de montagnes russes.
Il est évident par ailleurs que je m’impose à moi-même cette force d’inertie, et que celle-ci contraste avec une ambition tour à tour ignoble et salutaire. Je réclame l’écrasement. Et la propagation de l’air, comme conséquence de celui-ci.

Il est toujours là

Le doute est le nom d’une caverne. Les parois sont des rasoirs. Elles sont couvertes de sang. Les dessins aux murs n’ont plus de signification. Les mains aux murs sont celles d’un autre. Pas de minéraux de valeur. Nulle pierre précieuse. Nulle cavité saline scintillante. L’obscurité en abondance. Une flamme, ancienne et muette, réside tout de même ici. Figure allégorique et fragile du soleil. Il ne faut pas la perdre. Le doute n’est pas une ruine, au sein de laquelle se côtoient araignées et lézards. Il n’est pas le plateau isolé et poussiéreux d’une mésa. Le doute est le nom d’une caverne. L’hésitation d’une naissance.

L’opossum

Fusillé au moindre tremblement. Au premier mouvement de doigt quand bien même involontaire. Je passe la tête par-dessus l’enceinte. Un tireur, depuis une lucarne au loin, m’atteint à la nuque. Je fais quelques pas dans une forêt inconnue. Un chasseur embusqué surgit d’un nid de mésanges et m’abat. C’est ma peau qu’ils veulent, ou mes ongles, comment savoir ? Ils ont placé autour de ma demeure des pièges de toutes sortes. Chacun plus ingénieux, chacun plus mortel que l’autre. Et quand je veux parler c’est un rideau de bruits, un entassement de machines, une avalanche absurde et vengeresse qui me recouvre. Je suis forcé de parler en mort, de marcher en mort. De faire le mort.

Clous

Y a t-il de quoi faire un repas cosmique, de ces quelques miettes stellaires ?

Ô plaisir absurde offert par le néant fertile

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Je parle à l’abat-jour
au plafonnier
à la corbeille à pain
je parle à mon chat et quand ils me répondent
alors je me tais

Songe du chasseur

Un matin négatif, dénué de pensées, comblé de monologues intérieurs sans queue ni tête, je m’abats, sans y prendre gare. Je me lève et, sans recourir à un soleil quelconque, me dirige vers la cafetière, premier pas vers la dissolution de l’inconnu, je me dirige vers le rite, qui calmera les ardeurs angoissantes et mes penchants vers ce qui déborde de l’ordinaire. Ça ne sera jamais l’argent qui me fera lever matin. Ni rien. Et maintenant, quoi ? J’emprunte la voie du jour, levé déjà depuis bien longtemps, comme on emprunte un radeau exsangue, sans but d’aucune sorte. C’est l’abrutissement qui me monte dans les veines, un calme de pacotille pour suspendre une certaine forme de folie, la rendre moins visible aux yeux de tous. C’est une peur qui me tire hors du lit et de ma chambre, me fait marcher dans le froid pour un rien, pour oublier peut-être. En d’autres temps j’étais amoureux, et tout cela ne comptait plus. Je me confondais avec le rêve que j’habitais, l’avenir scintillait sur tous les murs, les ombres dansaient en ma compagnie. Je m’imaginais capable de maintenir cet état une vie durant, j’avais faim, la faim grandissait avec mes élans. Ne vous méprenez pas, je suis toujours affamé, plus que jamais peut-être, mais maladroit et sans discipline, je massacre le temps. J’attends, le vent, mon bon ami, j’attends la prochaine bouffée d’air, j’attends qu’un instant digne de ce nom m’enlève. Par attente je ne veux pas dire : me maintenir immobile sur le pas d’une porte, je veux dire autre chose, l’attente, toute une science de l’embarras… je souhaiterais pouvoir exprimer là toute ma gratitude, mais cela ne sera pas suffisant car je ne sais plus très bien parler, et ce manquement à la parole devrait suffire. Me devine t-on tout de même ? Merci, infiniment, je resterai toujours émerveillé par tout ce qui palpite en vous, je sens monter dans mes veines une fièvre salubre. Je n’ai pas eu droit à grand-chose quand bien même les apparences semblent me contredire, car je rêvais d’autre chose. Les feux d’artifices sont bien ternes, les fêtes, les nuées et les clameurs sont bien moribondes, comparées à ce que je porte en moi de sensations vigoureuses et entraînantes. Je me repais, mon être entier vibre de l’inaperçu. Je crois, oui, que je n’ai plus grand espoir et plus grand chose à perdre ni à justifier. Ce grand merci n’est pas un refuge, et c’est ce que je souhaite vous dire ce soir, merci, d’être vivants quand bien même nous ne verrons peut-être plus car je penche en direction d’un autre horizon, car je ne sais, pas plus que vous, où je vais. Je vous l’avoue : je suis égaré, ce fait ne devrait ni vous surprendre ni vous effrayer. Il ne s’agit que d’une simple vérité déterrée, une médaille dont on a ôté la couche de poussière, un cadeau ouvert sous le sapin, une fièvre, un miracle permanent, une brèche ouverte, où l’inouï se succède à lui-même. Je peux vous le dire : ne vous fiez pas à mes yeux car je suis heureux, ne vous laissez pas prendre au piège de la tristesse, je ne cherche rien d’autre que la joie de vivre. Cette grande inconnue familière.

Clous

Suivre le vent ou les étoiles
pour ne pas s’égarer

Clous

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Je lève mon verre
à la terre redoutable

Virtuel

pour soustraire un plaisir au monde matériel
je prends les derniers jouets, je suis tous les troupeaux
et je marche en cadence au rythme artificiel
de ce tumulte ambiant qui me tire au tombeau

je ne crois plus en rien pas même à ces grand-messes
livrées par tous les chiens des rues et des écrans
je n’attends ni la mort ni que les clameurs cessent
non vraiment je ne sais plus bien ce que j’attends

j’obéis dans la nuit aux signaux électriques
je m’attarde, me noie dans l’écran de cristal
d’où débordent les sons et formes féeriques
le virtuel est le nouveau pays natal

de tout ce bleu cobalt qui baigne la maison
je crois voir un cosmos parallèle émerger
et malgré tous les murs levés dans l’horizon
je garde ton énigme en moi, étrangeté

Taire le monde

Taire le voisin, taire le chat
son meilleur ami, sa femme, les foules
Taire les galaxies, les neutrons, la télé
les voyelles, les sobriétés
au fond d’un verre d’armagnac
Les mélancolies, les détresses, les estomacs
Taire internet, l’ordinaire, les frontières
dans une nuit, dans un poème
dans une sonate, dans un rêve
ou un amour manifesté
Qu’importe
taire le monde
par tous les moyens