L’heure

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On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Le matin, je m’éveillais souvent avant la sonnerie de mon téléphone portable, qui me servait de réveil ; comme si mon corps, la veille, avait retenu l’heure prévue du lever, l’avait inscrite sur son horloge interne ; comme si mon cerveau déchargeait, à plus où moins une dizaine de minutes avant l’heure dite, la Vie qui reprenait son cours dans mes artères, dans mes muscles. Tant est si bien qu’il m’arrivait extrêmement rarement d’être sorti du sommeil par mon réveil. Il me semble que, lorsque j’inscrivais l’heure sur mon téléphone, je l’inscrivais tout autant en moi-même. Il m’arrive de penser que celui-ci ne me servait peut-être à rien, pourtant, sans lui, la crainte de ne pas pouvoir me réveiller seule m’empêchait de dormir. Mes nuits étaient déjà bien assez difficiles, sans ajouter cet autre soucis par-dessus tous les autres. L’heure était toujours présente près de mon lit, mais elle n’était pas placée dans mon champ de vision direct, de sorte que je devais, au cas où, pendant une nuit incertaine parsemée de mauvais rêves, me redresser sur le lit afin de pouvoir la lire. Elle n’était pas facilement observable, en effet, le cadran étant suffisamment loin sur le meuble et derrière quelques autres objets qui le cachaient. Il me fallait parfois un peu de temps avant de la voir apparaître. Parfois je me surprenais à chercher l’heure depuis plusieurs minutes sans avoir réussi à mettre la main sur elle, finalement, je détestais l’heure je crois, tout autant que j’avais besoin d’elle en tant qu’axe central autour duquel ma vie entre en rotation. Tout autant que j’avais besoin d’elle pour ne pas glisser totalement en-dehors du monde.

Il y a longtemps, j’avais perdu l’heure. Je l’avais sur moi pourtant. Je la gardais dans ma poche, précieusement. Pendant mes longues heures de marche, continuellement je la caressais pour me conforter par sa présence, compagnon discrète, cette petite étoile de poche qui seule pouvait me renseigner précisément sur l’état d’avancement de mes journées. Je m’avançais vers un parc. L’après-midi était déjà mûr, mais le soir n’avait pas encore commencé à poser son voile sur les choses. Je passais près de la voie ferrée, l’ancienne voie rouillée sur laquelle ne passe plus aucun train, depuis bien longtemps. Je prenais le pont en fer et j’entrais dans mon parc. Situé en hauteur, je pouvais regarder la ville, les néons bleus des hôtels, les phares des voitures qui passaient sur l’autoroute et dont le bruit résonnait jusqu’à moi, à la manière d’un bourdonnement de mouches lointaines. De loin, le son produit par la ville finissait par faire naître dans mon esprit un rythme, une harmonie, une sorte de résonance grave, de machines, de conduits d’aération, un son étouffé, qui est bien plus fort qu’un bruit tel quel, brut, proche et bruyant. Un son léger, à la manière d’un parfum produit en quantité infinitésimale, devient plus intense quand, afin de compenser le peu d’informations reçues, le cerveau va demander de l’aide à l’imagination pour produire des couleurs, des symboles, et ainsi donner épaisseur à ces informations. L’imaginaire, excité par la carence à combler, par le vide à remplir, du plus petit et du plus informe des sons, produit une mélodie et la mêle aux désirs, la raison rendu silencieuse par la monotonie, le calme des objets et des fleurs qui nous environnent dans un parc, pénètrent notre rêverie et nous inspirent. Les quelques tulipes qui ont poussées sur le parterre, non loin de nous, et dont le parfum se fraie un chemin jusqu’à nos narines à notre insu, laissent germer dans notre âme la pensée d’une femme dont l’ombre aromatique serait déjà parmi les buissons et les ronces, près de ma main, passerait dans mes cheveux, allègrement se promènerait pour moi dans le jardin et remplirait l’espace qui sépare mon cœur de la lune naissante.

Je tâtais alors dans ma poche, toujours, mon heure, afin de ne pas rompre cette amarre qui me maintenait à la réalité des choses, afin de ne pas m’envoler trop tôt, trop vite et trop loin, je voulais caresser l’heure longuement, comme les moines caressent les perles d’un chapelet. Pourtant, ce soir-là, elle n’était plus là. Disparue. Je regardais dans la poche gauche de mon manteau, rien. Rien, dans la droite non plus. Je sentais mon pouls s’accélérer, quelque chose n’allait pas. Quelque chose me disait que je ne la retrouverai pas. Je tâtais avec les mains mes deux poches poitrine. L’angoisse s’emparait de moi. Je savais que je venais de perdre quelque chose d’important. J’avais beau tourner comme un fou, faire le tour du parc, regarder encore sous les bancs, repasser et repasser encore sur le chemin que j’avais emprunté pour venir ici. Rien. L’heure avait foutue le camp. J’étais seul alors. Seul et dans le noir.

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Je crois qu’un morceau de mon horloge s’est brisé. Je tourne, depuis, dans le sens inverse des aiguilles du monde.

 




05.06.11


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