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hairwater
 » Il est vingt-trois heures, extinction des feux ! « . Tu es sur ton lit de ferraille, les doigts croisés sur le ventre. Tu regardais le plafond au-dessus. Des sillons creusés par l’humidité dans le plâtre, des tâches vertes. Quelques secondes auparavant tu les distinguais clairement. Désormais il fait nuit, tout n’est plus qu’une empreinte rétinienne. Les tâches sont parties en le silence. Mais ça ne change pas grand chose, au fond. Tes yeux n’ont pas bougés. Ils sont fixes. Tu n’as pas vraiment sommeil. De toute manière, les jours et les nuits se ressemblent. Tu as bien une fenêtre près de toi, mais le rideau est tiré, il n’y a rien à voir. Alors tu réfléchis mais tu as déjà tant réfléchi, tu te dis que tu fais depuis longtemps déjà le tour de tes pensées. Les espoirs, tu les as creusés et taillés jusqu’à la moelle. De la sciure maintenant. Tu n’as plus vraiment la force de penser. Tes pensées ne te font pas mal, ce serait trop beau. Tu n’as plus assez de vie dedans pour ces choses-là. Tu attends, mais sans attendre. Pas même la mort. Rien. Le monde est, définitivement pour toi, sans étincelle possible. Tu ne joues plus aux jeux des hommes, tu as rendu le costume et les clefs des loges. Parfois tu te surprends à te rappeler qu’un jour tu as été un petit garçon, que ta mère a souffert pour te mettre au monde. Pour tout ça. Tes yeux habitués à l’obscurité distinguent une légère veilleuse un peu plus loin. Tu la laisses de côté. Un chien de l’autre côté de la route déserte aboie, lui seul sait pourquoi. S’il le sait lui-même, d’ailleurs. Décidément, tu n’as pas sommeil, tu ne pourras pas t’enfuir dans l’inconscience de sitôt. Alors tu restes immobile, tu n’as rien d’autre à faire. Rien n’agite ton esprit. Il t’a crû vaguement t’endormir, tu ne sais plus. Il y a quelques instants il t’a même semblé entendre un bruit, un bruit qui, certainement, ne t’était pas adressé, comme toujours. Pourtant le bruit est revenu, cette fois tu commences à le deviner, c’est un tapotement léger qui va et vient, le même. Il se fait plus insistant et soudain l’idée se fraie enfin un chemin jusqu’à ta conscience. Quelqu’un tape à ta porte, on entend à peine. C’est quelqu’un qui tape à ta porte, c’est sûr. Mais tu as un doute, tu ne sais plus si tu rêves ou si tu es éveillé. Tu forces un peu tes paupières. Le bruit revient, alors tu te redresses sur ton lit, tu jettes un regard en direction de la porte. Tu n’entends plus rien, tu te frottes les yeux. La déception pointe le bout de son nez, tu as dû rêver. Tu étais sur le point de te recoucher mais le bruit reprend. Cette fois tu te lèves et te rapproches de la porte de ta cellule. Tu colles une oreille et le bruit est là, tu te concentres dessus, il y a un bien des doigts qui tapent contre ta porte. Alors tu baisses les yeux et découvres une clef dans la serrure. La présence de cette clef ne te surprend pas le moins du monde. Puis tu la tournes, tires le loquet et la lourde porte s’ouvre. Une femme t’attend derrière. « Enfin, j’ai crû que tu ne m’entendrais jamais ». Elle se saisit de ta manche et te tire hors de ta geôle. Tu la suis, tu n’as pas vraiment d’expression sur ton visage, ton esprit n’a pas analysé encore ce qui venait de se produire. Il ne peut pas, c’est au-dessus de ses moyens. Il n’avait pas connu d’événements sortants de l’ordinaire depuis trop d’années, tu ne distinguais déjà plus la réalité du rêve mais là, tu ne distingues plus rien du tout. Tu suis. « Dépêchons-nous, n’attirons pas l’attention des gardes ». Elle court et tu fais de même. Vous longez le couloir maintenant, vers le hall central autour duquel tourne en spirales toutes les cellules. En chemin tes yeux croisent, au sol, un ours en peluche géant, assis contre le mur. Tu froisses les yeux. Tu lui cries « attends ! » tu jettes un regard en arrière, l’ours semble lever son bras pour te faire un signe d’au revoir. Tu es de nouveau traîné en avant. Tu commences à te demander si tu existes encore mais cette pensée, tu n’as pas le temps de l’approfondir, elle s’éclipse aussi sec. Vous descendez maintenant l’escalier, tu croises un panneau lumineux, avec marqué « sortie » dessus. Tu es à peine surpris. « Attention, on va passer devant le poste de garde » à droite tu devines une vitre éclairée de l’intérieur, un comptoir. Tu y jettes un oeil, tu y vois le gardien dans une posture étrange, la tête en bas, sur les bras, il faisait le poirier contre le mur, en regardant la télé. Tu remues le visage et fais une moue, l’air de ne rien comprendre. « On a pas le temps, viens ». Elle attrape la poignée et pousse la porte qui donne sur l’extérieur. Tu es éblouie, il fait jour et là, tu viens de te rendre compte que tu étais pieds nus, tu cours sur l’herbe. « Attends ! » Tu te tournes à nouveau pour jeter un regard sur le bâtiment que tu viens de quitter. Tu vois la mer. La luminosité t’éblouit. À cet instant tu décides fermement de tenter de savoir ce qu’il se passe. Mais tu n’as pas le temps. L’instinct a déjà pris les reines de ton corps, tu te mets à genoux, tu frappes la terre de tes poings, tu arraches l’herbe. Tu commences à hurler. La femme qui t’avait emmené jusque-là ne dit rien, mais elle te sert dans ses bras, et te relève. Tu es sans force, sans volonté. Elle te sourit, remet tes cheveux en place. Elle a esquissé un rire. Tu n’avais pas entendu quelqu’un rire depuis des lustres. « Allez viens ! » Elle te tire à nouveau, vers la rive. Le flux et le reflux de la mer. Soudain tu as les pieds dans l’eau. Elle te paraît froide. Tu prends peur. Tu n’avais pas eu peur jusque là. Elle met son bras autour de ta taille, avance doucement. Maintenant l’eau arrive au niveau ton ventre. Tu la regardes, elle est sur le dos, les bras écartés, elle flotte. Elle semble bien. Tu as envie de faire de même, alors toi aussi tu te mets sur le dos et tu vagues au grès de l’onde. Tu fixes le ciel, magnifique. Puis, le coeur soudain gagné par un bien-être qui te semble venu de nulle-part, tu t’abandonnes. Tu fermes les yeux. Tu t’es endormi.