Terreau

On écrit non stop, il suffit parfois d’écouter les cortèges de paroles qui défilent au revers du crâne. Seulement, parfois, on sait pas trop ce qui nous prend ni nous titille, on décide de les coucher sur le papier, ces fichues paroles. Pour se défiler peut-être, ou bien peut-être pour faire face, qui sait. Ce qu’aucune école ne nous apprend, et qui pourtant semble t-il est fondamental à tous les niveaux, c’est une maîtrise de ces flots de paroles intérieures permanentes. C’est, aussi, un travail d’écriture. À la manière de ces skieurs immobiles qui répètent, avant la course, leur descente en la mimant, répétant chaque enchaînement dans leur tête. Ils labourent en pensée le terreau sur lequel viendra s’affaler le réel.

Un livre

Souvent je me dis que les grands auteurs n’ont jamais écrit qu’un seul livre. Quand bien même celui-ci est scindé en tranches et se déploie sur toute une vie. Quand bien même les titres changent. Ils soulèvent plusieurs opercules mais c’est chaque fois la même mappemonde au-dessous. Ils enlèvent un peu de terre et c’est toujours la même médaille qu’ils nettoient. Le même pivot central autour duquel ils tournent, héliosynchrones, banc de poissons autour de l’appât luisant.

Kafka

Il y a certainement quelque chose qui n’a pas grandi en lui. Il fût bloqué dans son évolution, sans doute principalement à cause de son père qui était autoritaire voire castrateur. Sa mère « rabatteuse », poussait kafka (la proie) vers son père (le chasseur), le tout bien sûr inconsciemment au sein de ce système patriarcal.
Kafka l’a très bien compris, il a mis au jour tous ces mécanismes, lire « lettre au père » à ce sujet.
Pourtant une autre part de lui, je pense, était infiniment mature et lucide. La littérature je suppose était sa voie de salut et son instrument de compensation. Disons qu’il n’a pas tellement grandi dans le réel. Il a poussé à l’intérieur, au revers de sa peau il a construit une structure protéiforme qui était son réel (cf le terrier) depuis lequel il détricotait sa névrose, son monde c’est à dire au fond, lui-même (avec tout ce que ce « lui-même » peut comporter d’universel).
Je trouve que c’est tout à fait juste quand tu dis « ou n’a pas eu besoin » (de grandir), c’est vraiment ça. Il a pris conscience assez tôt qu’il était vain de « grandir » au sens où on l’entend ordinairement car il était frêle et sensible, et n’atteindrait jamais la puissance de son père. Sa maturité et sa puissance étaient quasi indécelables, incarnées et surtout, fondamentalement littéraire.

La poésie sans lecteurs

Une des raisons essentielles est que la poésie demande des efforts et du temps d’apprentissage. Comme toutes les choses qui ont une véritable valeur et apportent un plaisir plus profond et durable. Il s’agit de se rendre perméable à ce plaisir. Aujourd’hui, les choses diverses doivent tomber sous notre nez, être instantanément et facilement accessibles. Après, il existe la poésie prête à consommer. C’est une poupée assez monstrueuse, sans racines, qui au toucher apporte son lot de jouissances de pacotille, avant de tomber en poussière. Cela nous amène à la deuxième raison essentielle : les poètes sont écartelés entre la poésie brindille, prête à consommer, et la poésie masturbatoire turgescente et fictive, illisible pour le commun, qui ne s’expose plus à la vie. Entre les deux se situe sans doute une poésie capable d’être libre sans être pour autant déracinée.

Les points

Les points sont là pour coller au mieux au rythme des mots en grappes, tel que l’inspiration les expectore, ce soir là en tous les cas. Ça pourrait être des retours à la ligne mais pour des raisons que je ne m’explique pas tout à fait il est souvent plus facile pour moi d’écrire de cette façon. Les retours à la ligne ça intimide. Comme un amoncellement de retours à la case départ, un cortège de décrochages. Il y a l’aspect bloc aussi qui apparaît dans mon logiciel qui imite une machine à écrire — le logiciel est un rectangle blanc et rien d’autre. Souvent je me dis qu’il est préférable d’écrire un poème en bloc lequel par la suite si besoin on peut découper en tranches, en lignes succinctes. C’est la grande difficulté de l’écriture en ce qui me concerne (car je ne suis pas né pour écrire, celle-ci m’est considérablement difficile) tordre son esprit ainsi que le médium pour que les deux se synchronisent d’une certaine façon se combinent de manière idéale afin que le flux de l’inspiration puisse s’exprimer à un régime qui ne soit ni l’incontinence inconsistante de l’automatisme ni le vrombissement lent d’une machine inertielle qui hoquette à chaque tournure. C’est à mes yeux la difficulté numéro 1 bien plus que l’imagination ou la trouvaille du sujet c’est l’écoulement le plus difficile c’est certain, le paradoxe de faire d’une machine intriquée et chargée de mécanismes complexes un instrument à la solde d’une fluidité dansante, légère et fertile. L’effort à faire pour l’acquérir est considérable et malheureusement en ce qui me concerne il ne dure pas longtemps (pas plus qu’une transe ne dure longtemps – l’écriture n’est-elle pas l’apprentissage d’une transe) et fini presque toujours par s’épuiser à un moment ou à un autre, dès lors je dois retourner chercher d’autres instruments puisque les instruments d’hier ne fonctionnent plus. Alors je passe le plus clair de mon temps à chercher les instruments qui me permettraient de m’exprimer, comme un coureur absurde qui se doit chaque matin de partir à la recherche de ses jambes pour se donner une chance d’emprunter au moins la piste de course, si par chance il fait beau aujourd’hui et que la pluie n’a pas détrempée la surface. J’aimerais moi aussi être un coureur de fond mais hélas (?) ma condition ne me le permet pas, quand ce ne sont pas les instruments qui sont tombés de mes mains, c’est la contradiction interne qui obture le chemin et qui se refuse à laisser émerger une phrase qui me serait trop étrangère. Du reste, au-delà de ces histoires de salles des moteurs, c’est bien la seule recherche qui compte, n’est-ce pas, c’est la recherche qui est belle, comme un voyage.

La quête

Je pense aux auteurs passés ou présent que j’aime et me dis qu’il subsiste toujours en eux une quête, une mission mystérieuse d’ordre messianique dans le sens où il s’agit de sauver. Quand il ne s’agit pas de sauver une entité magique obscure, une reine prisonnière, une réalité autre, une mémoire, une langue, un père, une mère, une identité, ça peut-être être, à travers tout ça, plus simplement se sauver soi, son univers intérieur, s’extirper de la mort, de l’inexistence ou de l’oubli. La tentative de sauver de l’extinction, soi-même, un autre, une idée ou un objet, est clairement pour moi une mission d’ordre messianique. Et je ne crois pas qu’il existe une littérature digne de ce nom qui ne sauve pas.

Il y a évidemment le « C’est oracle, ce que je dis » de Rimbaud
La poursuite du moi rêveur, démiurge et cicatrisant de Pessoa. « Car je traverse la vie quotidienne sans lâcher la main de ma nourrice astrale ».
La chasse à la mémoire involontaire de proust. C’est beaucoup plus qu’un souvenir qui surgit, c’est lui-même qui vient au monde (forme de messianisme) et ses univers propres en cohortes.
le messianisme pessimiste, sec voire impossible de beckett. « Attendre godot sans l’attendre »
Baudelaire qui voudrait par sa « sorcellerie évocatoire » rendre vie aux choses déshéritées.
les exemples sont sans nombre vraiment.

A chaque auteur son expérience de l’errance, sa mission mystérieuse…
à chacun sa justification d’une existence boiteuse, sa justification des phénomènes réels mal maîtrisés.
walter benjamin l’explique un million de fois mieux que moi.

Germination

« le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants » (Baudelaire, L’art Romantique)
Sans le savoir, à travers cette notion (à l’intérieur de laquelle il a laissé infuser sa manière de sentir et son œuvre) Baudelaire a planté une graine qui germera plus tard sous le nom de Proust.

Linéaments

Les linéaments de la poésie se sont solubilisés, ils ont été fondus dans les crépuscules, les océans, les corps, les ombres, si bien qu’on ne sait plus bien que cela signifie, la poésie. Peut-être que pour nous elle signifie quelque chose, mais pour les générations les plus récentes, c’est un lieu moribond où trônent des génies tous plus classiques et anciens les uns que les autres. Il aurait été préférable qu’elles n’y voient que du feu, cela donnerait une idée déjà de ce qu’elle est !

Le rythme me semble essentiel, sitôt qu’on élimine les dépôts qui se sont agglomérés autour de ce mot, il s’agit de musicalité, de pulsations, une chose qui va peut-être plus profondément à l’intérieur que les mots, seuls. Le rythme qui répond à « l’éternel besoin de monotonie » qui envoûte l’homme depuis qu’il a écouté les battements du cœur de la mère à travers la membrane placentaire, du fond de son silence amniotique. Le premier son de la vie est un rythme, c’est l’enchantement, la vie, la mémoire reptilienne agitée. Comment peut-on dès lors le qualifier de superficiel ? Si je voulais exprimer le fond de ma pensée, je dirais que la poésie trempe ses linéaments dans ce bain magique et sonore qu’est la rythmique, c’est sa puissance et sa fondation. Sa présence, pour reprendre ton terme. Qu’est-ce qu’une présence d’ailleurs sinon un battement ?

Gymnastique de l’esprit

Poésie du petit, du voyage en train
Du voyage tout court, du fascicule
De la gougoutte au chat des rideaux de cacahuètes
Du karatéka sans pieds
De l’extase écologique de l’auréolé
De la légèreté de sparadrap des arbres
Poésie aux manches courtes
Des corps des cris des oiseaux
Du minuscule comme emblème
Les petits cailloux pour y écrire son refus
Résistants à tout sauf au neuneu tiède avec juste ce qu’il faut de salaisons pour ne pas paraitre déconfi
Quand ce n’est pas l’autre face de la même médaille :
Le brut de décoffrage, le violent suppo de maman
Sous prétexte de refléter l’époque
Poésie déracinée des orteils
Oscillant du caniveau au nuage synthétique
De l’abscond qui doit faire croire au génie
S’operculer de son talent
Dont tout le monde se fout
Bienveillante comme soupe de poireaux
Les sauts de lignes comme autant de poteaux d’indices
« attention sauts de lignes,
Ciels, arbres, sensation de caresser
La menthe avec la plante des pieds.
Attention poésie ! »
Gros comme un camion
Poésie inavouée chiante à mourir
Pour ne pas froisser le circonflexe
Pour ne pas casser le rêve de oui-oui dans son train
Qui n’a pas été foutu une seule fois
De s’affranchir de faire sauter ses gonds
Poésie diluée dans tous les arts
Tous les slogans
Les romans et les chorégraphies
La voir partout sauf là où elle est
Dans la gueule choucroutée des enfarineurs
Poésie du verre d’eau de la mousse des arbres
Sarbacane de papiers mâchés
Fade mollusque et molle comme le nombril de winny
Armée de siphonneurs de néant
De transcendeurs de testicouilles
Poésie roucoulade du fais moi voir si j’existe
Si je suis un homme bien sensible
Avec du talent à revendre
Le roi du monde au centre de mon plastron
C’est l’heure du spectacle
Place aux coquilles vides aux experts en vernis
Aux consolidateurs de passes moites
Aux rois du déplacement d’air
La peau au vestiaire le costume sur la table

Poésie morte imagine

Poésie morte imagine
Aux quatre vents Palpée
Par tous les cons Dressée
Sur un poteau sans élégance
Perdue dans le trou lisse
Dans les incontinences Imagine
Poésie surpeuplée imagine
À la balançoire tarie Dans
L’abscons défleurée Dans
Le lait de la pharmacopée
À l’intérieur de ses gonds
Dans le sang de la nourricière
Poésie morte imagine
Dans le flux du spectacle
Dans la bave du plein monde
Par absence de dentition Par
Absence de lecteurs Ô sève
De ton plastique Ô veines
Bleues de tes paupières poésie
Poésie morte imagine
Sous le feu des roues dentelées Sous
L’émotion des quadrupèdes Sous
Le corsage emplumé de tes lignes
Qui ne sont plus guerrières Ni
Draineuses ni sac de gerces
Embaumé d’odeurs humaines
Détériorés de la flaque
Langage sans fourrure
Poésie morte imagine
Dans l’éclat qui te constipe Dans
La somnolence de l’infra-brume
Trop de vent trop de corps Trop
D’oiseaux bleu-marine
Et de coléoptères
Brisée dans un refrain de ruine
Dans l’ironie de ta mousse Poésie
Regarde-les tous les cocons
Qui moisissent sans avoir vu de la lumière
Ces voyages dénués de dangers Ces
Êtres qui tremblent d’exister
Poésie morte imagine
Dans tes bras dans ta chair Dans
Le manège des choses Le cercle
Polaire a circoncis tes pôles
Ton diaphragme électrique qui ensorcela
N’est plus Comment poésie
Poésie morte imagine
Dans les yeux de nos insectes Dans
Le pli de la contrariété Par
Énucléation des voyageurs Par
Dérèglement des signes d’onde Tes
Explorateurs ont touché terre Ils sont
Morts-nés dans le sable des plages Tes
Chants des bafouillages étriqués
Poésie morte imagine
Ta planète sans pesanteur Tes
Mains sans courants Tes
Habitants exilés Dans
La niche douillette Où dors-tu
Quelque part dans le sang de tes miettes
Quelque part dans le bruit dans le temps

Clous

J’ai travaillé à l’intérieur et la vie m’a toujours récompensé.

Poésie

La poésie à mes yeux est la poursuite de l’ivresse sacrée, l’unité perdue. Il faut alors exercer une sorte de rite pour la mettre en branle, faire marcher les tambours, réveiller l’armée et la musique dans le ventre.

Révélateurs d’opacité

J’aime les titres à la Magritte. Amplificateurs de mystères. Révélateurs d’opacité.

Anciennes formes

Au diable les poètes « actuels » ils ont joué aux cons mais ils n’ont pas fait avancer la poésie d’un cheveux quasiment depuis 50 ans. Il y a pourtant tout un territoire à explorer d’émotions et de réinventions. A force de rompre les ponts et de couper les cordons ombilicales ils se sont changés en cosmonautes désarticulés.

Je crois qu’il faut maîtriser les anciennes formes, afin d’être en mesure de les dépasser, c’est à dire, les réinventer réellement.

Izarra

Raphaël Zacharie de Izarra

 

Evidemment, il ne faudrait pas qu’il se mette à jouer l’homme de bien qui se prendrait au sérieux pour de bon. Je crois de toute manière qu’il n’est pas bête et ne tombera pas dedans. Il est allé trop loin pour effectuer un tel mouvement de machine arrière. Mais il serait possible de garder le personnage tout en dénouant un peu la torsade de porcelaine, en desserrant le collier de perles.
C’est à dire, qu’une fissure se fasse voir de temps pour que le lecteur puisse y déceler la fragilité du personnage, derrière la tenue impériale.
Sa beauté et son talent résident dans sa fragilité aussi aiguë que son personnage est fantasque, mais plus le temps passe et plus, il me semble, cette fragilité se voile, est ensevelie sous le poids de la prise au jeu.

C’est, du moins, ce que je conseillerais, modestement, au talentueux Raphaël. Arrêter de jouer au con et montrer un peu, de temps en temps, qui il est, sa condition, son humanité. S’il arrivait à faire ça, je crois que cela donnerait quelque chose de très grand, comme un nouveau sens à son travail, à ses obsessions. À vrai dire, cette phrase sera peut-être un peu sèche mais je crois que s’il ne suit pas ce conseil sensé, il n’ira pas beaucoup plus loin, dans sa poétique et sa carrière sera comme poussière sur les tapis que l’on remue parfois aux frontispices des mouvements du monde et des fluctuations littéraires virtuelles, au cimetière des fous.
Une baie vitrée donnant sur un horizon exotique, lumineux, riche et profond, mais sans sa part de nuit. Une de ces nuits où la lumière intérieure change le verre en miroir.

Cette posture l’électrise, mais aussi le limite, tout autant qu’elle étonne en premier lieu, draine la lassitude de la monotonie, sa folie, son obscénité le rendent attachant, mais les fissures hystériquement maquillées le rendent inapprochable, cristallisé, ne laissant à son lecteur aucun autre choix que celui de faire de Raphaël son jouet, ne pouvait lui dire la vérité puisque sentant, inconsciemment, l’immense détresse qui passe en filigrane sous ses mots, ayant peur de le briser, ou se disant qu’il est définitivement figé. Jusqu’au jour où quelqu’un ose lui dire au moins une part de cette vérité, ce dont, j’en suis sûr, il désire plus que tout au fond de lui-même, sous le personnage.

Je ne cesserai pas la poésie

Je ne cesserai pas la poésie. Ce qu’il faut, c’est élargir le médium. Je me sens à l’étroit ces temps-ci dans le verbe. Je veux de la couleur, des lignes. Je regrette d’avoir cessé la peinture pendant tant de temps. Mais, bizarrement, après avoir arrêté si longtemps, il me semble avoir progressé d’une certaine façon. La ligne du dessin reflétant l’esprit, l’esprit lui-même ayant évolué, s’étant élargi, le dessin s’en ressens et ce, même si la main n’a pas beaucoup travaillé. Il me faut m’oublier dans mon travail pour ne pas sombrer comme je l’ai fait ces derniers jours. De la discipline. Du rythme.
Il est horrible d’avoir tout dans sa tête, mais d’être freiné à ce point par ce mélange de fainéantise, de carence en confiance en soi. Le temps n’est plus au manque de confiance. Jusqu’à présent, bien sûr, concernant le trait, j’ai fait surtout fait de la merde. Mais le temps n’est plus à la causette. J’ai 27 ans. Le temps est un mur derrière soi qui nous pousse doucement. Inutile de se retourner, de tenter de le repousser de toutes ces forces dans l’autre sens, c’est cause perdue. Autant se retourner, quitte à se retrouver devant un territoire inconnu, devant une montagne. Je ne veux pas me sentir vieux un jour et me dire, qu’est ce que j’ai été con, quel temps j’ai perdu. Je n’ai jamais été au monde. Je ne me suis pas vraiment connu. Non, rien de tout cela.
Les personnes qui ont disparu, tant pis. Libre à elles de prendre un chemin différent. Libre à elles. Je ne veux pas, comme elles, tourner sur moi-même dans un mépris teinté d’indifférence.
J’ai tout dans les mains. À ma disposition. Ne rien en faire serait commettre la pire erreur de ma vie.

Ce texte est l’histoire d’une lutte intérieure

Ce texte est l’histoire d’une lutte intérieure. Une révolte. Quelqu’un, moi en l’occurrence, mais quelqu’un quand même qu’importe ce quelqu’un ça peut être toi Janus. C’est l’histoire d’une confusion. Quelqu’un est assis au milieu d’un ruisseau, au milieu d’un escalier et qui fait barrage avec ses mains, ses bras et son coeur pour empêcher les jours de s’écouler trop rapidement, pour empêcher les jours d’avancer sans lui quelqu’un qui veut garder ouverts les rideaux malgré qu’il fasse nuit comme pour préparer la venue d’un soleil prochain peu importe s’il ne vient pas, du moment qu’il a d’abord été conçu, ensuite c’est à la vie d’y répondre ou non, le jour venu. C’est quelqu’un qui se dit que la vie c’est peut-être autre chose, peut-être plus que cela et qui refuse comme il le peut avec ses maigres armes la marche lente du monde et du temps sur tout ce qui vit, sur les chiens des rues, les bâtiments en construction les cathédrales.
On ne voit toujours que ce qu’on veut bien voir et je crois que tu es resté sur l’apparence, celle d’un amour adolescent peut-être, parce que tu associes la confusion, la naïveté et l’amour à quelque chose d’adolescent une révolte ridicule un peu idiote qu’il est bon de dépasser si on veut devenir quelqu’un appartenir à un rang plus élevé, trouver une stabilité et un confort mais, je crois au contraire que c’est une chose à préserver au fond de soi et pour soi et que ce qu’on place souvent sous le verbe « grandir » ou « passer le cap » est à peu de choses près mourir, taire la voix et la poésie, l’échanger pour quelque chose d’immobile, faire don de ce qui est vivant, la musique dans le ventre qui ne demande qu’à être réinventée chaque jour. De ce point de vue il ne s’agit pas forcément de moi, de mon nombril, il peut s’agir, avec un peu de chances de tout un chacun, parler de soi n’est pas nécessairement être aveugle à autrui, parler de ses expériences est peut-être aussi une forme de générosité.
Cette naïveté dont tu parles est présente dans mon travail comme elle est présente dans ma vie, dans mon travail et dans mon rapport à autrui et jusqu’à présent, quoi qu’on en dise cette naïveté qui ne signifie pas forcément absence complète de lucidité m’a plutôt portée chance, malgré moi bien souvent, son lot de malheurs aussi bien entendu ceux-là les premiers auxquels je n’avais pas songé, mais si je regarde de plus loin, en prenant le temps de bien y réfléchir, je me dis que la naïveté a quelque chose de plus surprenant, de plus frais et de plus vivant, du moment qu’elle n’est pas calculée, ce qui le cas, ni même voulue puisque souvent j’ai tout fait pour ne pas l’être considérant parfois (à tort) que c’est une grande faiblesse, mais c’est ainsi. A propos de l’énergie passée à y réfléchir, à se justifier, je crois que tu touches juste. Bref, je pense, pour le coup, avoir suffisamment parlé de moi.
Je remarque (une remarque en hors-d’oeuvre) que bien souvent il n’est pas permis de parler librement de soi, je me demande d’où est venue cette idée reçue, celle-là qui a posé le sceau du tabou, de la monstruosité, le sceau du « nombril » sur le fait de parler de soi, ou plutôt, sur soi et c’est là toute la différence. Comme si le panneau « sens interdit » avait été accroché là-dessus. Comme si nous savions, quelque part, qu’il y avait une bête immonde, une hydre à cent têtes, un danger, à l’intérieur de cette grotte abandonnée et qu’il valait mieux avancer sans jamais se retourner, sous peine de perdre eurydice à jamais peut-être.
Comme si ce domaine dorénavant était réservé aux « nettoyeurs », aux spécialistes que sont les psychologues, et qu’il ne fallait plus s’y attarder nous même.
Il s’agit pourtant là d’un des premiers devoirs du poète il me semble.
Et celui qui prend ce chemin parfois (qui que ce soit) reçoit toutes les foudres, est menacé de toutes les folies de tous les jugements. On a pourtant la permission et la liberté je crois de réfléchir, je veux dire, se réfléchir. Les profondeurs ne sont pas nécessairement des gouffres, tout ce qui est inconnu est peut-être dangereux, mais certainement pas mortel comme on peut l’imaginer.

Mettre sa peau sur la table…

Mettre sa peau sur la table. Mettre tout ce qu’on est dans le moment présent. Voilà la clef.
Même jusqu’à la perdition. Même jusqu’à la brûlure.

Je reviens. C’est moi.

Je me demande parfois si l’exaltation est toujours possible. Si je ne suis pas mort, définitivement enterré… Je me demande si j’en suis encore capable, si mon esprit, endolori, est encore capable de se mouvoir… Je me demande si des gens me lisent, si des gens pensent à moi. Suis-je délivré maintenant ? Suis-je délivré… Où vais-je, où errais-je ? Vais-je me réveiller soudain, vais-je aller de l’avant, continuer. De quoi suis-je encore capable ? Ai-je tout dévasté en moi, ne me reste t-il rien ? Ne suis-je qu’un somnambule, incapable, un fantôme parmi les vivants ?

Des odeurs, des émotions, des envies de futur, des parfums, des obstacles à franchir, des défis à relever, des énergies à soulever, des lumières à trouver. Une envie furieuse d’écrire qui jaillit parfois, jets de lave épisodique d’un volcan qu’on tente d’écouffer. Aller plus loin que tout. Plus loin que les autres, plus loin que les terres vierges. Plus loin, là au bout, où tournent les quasars.

Ai-je tiré sur la bonne ficelle, avec l’ours en peluche géant au bout ? Ai-je tiré la bonne carte, celle du futur, celle de l’éveil ?
Ai-je retrouver un esprit nouveau ? Un esprit unifié ? Ai-je retrouvé, tout simplement, mes esprits ? Vais-je dépasser mes gâchis, retrouver les premières lueurs. Ouvrir de nouvelles portes.

Un champ immense s’étale à l’infini devant moi. L’air est frais, nouveau. Un soleil neuf brille. Terres vierges, terres inconnues, terres renouvelées. Des terres qui, pourtant, sont familières. Je reviens. C’est moi.

Cathédrale

On ne conçoit pas une cathédrale édifiée uniquement à l’aide de vitraux, d’autels, de chandelles, et de statues de marbre… Elle est d’abord un amoncellement de pierres, carrées ou irrégulières, poreuses ou lisses, lesquelles observées séparément, ne ressemblent à rien d’autre qu’à une pierre, mais mises ensemble, forment l’édifice harmonieux, solide, soutenu.
Un livre, comme toute oeuvre, se fabrique à la manière d’une cathédrale, pierre après pierre.

Ma mémoire et mon état d’esprit sont ainsi, ils ressemblent à une ruine immense. Les statues sont à-moitié dans la terre, recouvertes de lierre et de mauvaise herbe. Les vitraux sont en morceaux et les chandelles, froides depuis des lustres. Quelque chose est éteint en moi. Quelque chose est vaincu.
Quelque chose est vaincu en moi et ne demande qu’à renaître.

Peut-être, petit à petit, reconstruirai-je l’ensemble, assemblerai-je ce puzzle immense.
Peut-être me remettrai-je à écrire, à ranimer ce feu clair du dedans. Des lignes de mots en allumette sont capables, tout autant sinon plus que la musique, de faire revivre les promesses restées lettres mortes.

 

 

J’ai le cerveau terni de mille affectations mensongères.

Je me saisis de l’écriture et ne sait que faire d’elle

Je me saisis de l’écriture et ne sait que faire d’elle. Les vieilles splendeurs ne sont plus en moi. Je n’ai plus l’énergie à offrir aux vaines causes. Les anciens rêves sont fanés, eux-aussi de sorte que, désormais, mon jardin intérieur prend les apparences d’une chambre désolée, non pas dévastée par un incendie ou par un déluge, seulement désolée, triste et opaque. Ainsi qu’un jardin abandonné que personne ne viendrait arroser, les iris, les mimosas, les tulipes, les chrysanthèmes, s’estompent seuls avec leur couleur et leur visage doucement tourné vers la terre.
Réveiller le verger, à quoi bon ? À quoi bon le paradis secret, et les beautés extirpées d’une grise réalité ?

Il y aurait tant de choses à dire sur les détails inaperçus de l’existence… Si je me donnais la peine. Mais se donner la peine est peine perdue. L’envie est bien là, recelée, et je jette bien des allumettes dans la cheminée les unes après les autres, sans y croire, celles-ci s’éteignent en plein vol avant d’attendre le foyer.
Tandis que les heures s’échappent, en goutte à goutte, j’entends cette phrase, « à quoi bon ? », toujours résonner en moi.

 

Se donner la peine est peine perdue…

Bâtir sur le coeur

Bâtir sur le coeur

 

Le temps est calme. La légèreté prend le pas sur l’ancienne pesanteur de mes jours. Il me semble que je suis confiant, aujourd’hui. Nulle détresse à l’horizon, aucun océan noir. Cela remue doucement, en moi. Cela se réveille comme après un long sommeil. D’où vient donc cette nouvelle résurgence ?
Même la tristesse est douce. Je ne sais pas d’où ce changement peut provenir. Le Printemps ? Elle ? Elle…

Peut-être les prémices d’une chute prochaine, le signe d’une perdition à venir ? Sans doute cet état ne durera guerre. Je l’ai peu connu, dans ma vie. Je ne l’avais pas connu depuis des lustres, cet état de confiance général. Cette envie de sourire et d’aider les autres. je me rends compte que je suis bien plus en mesure d’aider les autres que je ne l’aurais crû, après avoir réglé une bonne part de mes propres problèmes.
Peut-être ai-je stoppé de trop m’en demander.
Peut-être suis-je en train de m’avachir, de me ramollir.

Du reste, d’infinies émotions montent en moi, que j’ai, pour le moment, du mal à mettre en ordre, en mots. Ils ne viennent pas. Ils semblent s’entasser en trop grand nombre sur le pas de ma bouche. Cela s’encombre, ne sort pas. Comme un paquet de sable encore humide qu’on aurait amassé dans un entonnoir qui se bouche, il n’en sort que de rares grains, qui ne scintillent pas encore…. Le temps… Laisser faire le temps, lui donner sa chance. Sans doute, une transition a eu lieu dernièrement qui est sur le point de se terminer. Les envies se bousculent au portillon… envie de créations, de renouvellements, envie de changer d’état d’esprit, de manière de penser et de voir le monde.
Oh, évidemment, quelques remords viennent de temps en temps me rappeler ce que je n’ai pas fait et que j’aurais pu faire. Composer un bon livre, dire certains mots à certaines personnes.
De mauvais comportements que j’ai eu avec beaucoup de gens.
Pour tout ça il est encore possible de me rattraper. Car rien n’était perdu et je prends conscience que, malgré tout, les gens qui comptent m’aiment toujours.
Je crois que je tire la leçon de mes erreurs, voilà le fruit que je récolte de mes longues réflexions et de mes tourmentes, qui n’ont pas été vaines.
La vie est juste. Elle récompense toujours les élans maladroits mais généreux, les âmes fidèles, les âmes qui n’ont pas perdu leur foi, qui n’ont pas laissé tombé les idéaux, les voeux murmurés au « confessionnal du coeur ».

Enfant lit

J’ai une sorte de règle que je me suis fixé à moi-même, à savoir si un
écrit ne peut pas être lu par un enfant, si celui-ci repousse le texte
en disant « j’ai rien compris », alors ce n’est pas valable. Mais je ne
veux surtout pas dire par là qu’il s’agit de faire dans la naïveté ou
la gnangnantise.
La jubilation je crois, a quelque chose à voir avec l’enfance,
« l’enfance retrouvée à volonté ».
Et l’absence de sens me semble (mais là, peut-être qu’on pourra me
contredire) être incompatible avec cette enfance, qui est d’abord un
flamboiement, une effervescence.

À propos de La Part Infime

C’est vrai qu’il y a quelques phrases un peu désuètes comme « sous les lèvres des amants », mais je dois avouer que j’ai un certain goût pour ce genre de choses, parsemées avec la main légère, surtout si elles sont cernées d’abstractions qui évitent que le texte ne soit totalement noyé sous le cliché.
D’ailleurs, un cliché n’est pas moche en soi je trouve, il le devient quand il est pris dans un contexte lui-même ordinaire ou fade.
S’il ne l’est pas, si le cliché est sauvé par une certaine dose d’abstractions et de surprises, pris dans l’ensemble, il deviendrait alors comme une banalité sublimée. Le tout étant de trouver l’équilibre, dans la musique.
Je ne cherche pas à fuir le cliché, de temps en temps j’en laisse passer quelques-uns, du moment qu’ils sont bien accompagnés. Accompagné d’une belle musique, n’importe quel cliché pourrait prendre une nouvelle dimension.
Le cliché ne me semble pas être un grand ennemi littéraire même si, à première vue, on pourrait croire qu’il faille partir à la bataille contre lui. Le fuir donne parfois un résultat bien pire, l’hermétisme par exemple, ou plus généralement, un gribouillage prétentieux.

Le premier jet est toujours (ou presque) mauvais. C’est pourquoi quand j’écris je fais tout pour ne pas me laisser aller à l’inspiration primitive, je la fais passer avant par le filtre du raisonnement et par le « filtre du coeur » pour lui donner un sens, peser le pour et le contre à chaque mot. L’intuition va à la facilité, c’est la matière première mais ce n’est en aucun cas le produit fini. Enfin, pour moi en tous les cas. Je préfère dire non aux premiers mots qui me viennent à l’esprit, dire non à la muse jusqu’à ce que celle-ci me propose quelque chose qui s’emboîte parfaitement et qui sorte de l’habitude, du « tout-fait » de l’inspiration.
Je crois que c’est ça en fait, le renouvellement, la nouveauté, savoir refuser quelques phrases, même si elles nous paraissent jolies. Au moindre doute, effacer. Au lieu d’aller vers l’expectative (geste qui n’a en fait pour but que de contenter l’ego), je tente de trouver l’inattendu.
Le tout, ensuite, est de trouver l’équilibre pour préserver un certain naturel dans le fil de la ligne, qui masque le lourd travail.
(cette méthode n’est pas la plus facile, par exemple pour écrire ce texte j’ai bien dû mettre au moins deux heures, même s’il fait une vingtaine de lignes, et je n’exagère pas… à la base il doit être au moins trois ou quatre fois plus longs)

 

« Avant de remettre le couvert avant que l’étranger n’intervienne »
Il s’agit de la mort. :)

Une chose qui me gênait par contre, mais que personne ne semble remarquer (à la lecture ça ne doit pas sauter aux yeux), c’est la répétition de l’idée que le temps s’arrête, à la fin :

« Jusqu’à ce que tu l’arrêtes dans sa course »
(…)
« Alors il s’arrête, ébloui »

Ça pourrait être presque considéré comme une faute de langage, c’est limite et je ne sais vraiment pas si je devrais le changer. J’ai failli mettre « Jusqu’à ce que tu l’interpelles dans sa course » ou « jusqu’à ce que tu le tires hors de sa course »

J’ai remarqué que tu préferais les passages plus abstraits (d’ailleurs tes écrits sont tissés d’abstractions — mais attention je distingue l’abstraction de l’hermétisme) et moins les lignes plus concrètes voire ordinaires.

 

 

 

 

Parfois je me dis qu’il y a tout un tas de gribouilleurs qui suivent quantité de recettes et d’idées reçues, par exemple « Il faut éviter les clichés », « il faut se renouveler », « il ne faut pas être trop classique », « il s’agit de faire dans l’original », « se démarquer », etc.
Au résultat, ce sont les plus mauvais. Ils ont toutes les soi-disantes « recettes » dans les mains mais passent complètement à-côté de la chose la plus essentielle dans toute création, à savoir, se mettre soi dans ce qu’on fait, mettre sa peau sur la table. Être entier dans les mots.