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Antoine Emaz

À mes yeux on est dans le « sucre pur » dénoncé par Gombrowicz.
Les écrits sont saturés de ces termes bien placés sur le marché boursier de la poésie à savoir corps, peau, paysage, mots, herbe…
(Non pas que ces termes soient « interdits » mais en l’occurrence ils sont choisis avec une précision chirurgicale car ils dénotent la poésie telle qu’elle doit être présagée)
Et les images fièvreuses et mièvres à la fois qui font poésie du type : « être là » (à la ligne), « dans son taire », « la peau les os », « bleu trop loin (à la ligne) autre »
Il dit que la poésie doit faire vivre intensément mais je ne vois pas la générosité, ni la simplicité, sa fidèle compagne.
Je ne sais pas comment vivre plus intensément dans le formel rêche, sec et ultra éludé.
Il ne me donne rien pour vivre.
Ça écrit par tous les pores que ça doit faire poésie.
Une poésie généreuse et qui fait « vivre intensément » à mon sens doit pourvoir être comprise et aimée par un enfant de douze ou treize ans qui n’a pas encore succombé à la masturbation mentale.
Cette écriture ne s’adresse pas aux gens mais au monde de la littérature.
C’est l’archétype de la poésie française contemporaine moribonde à mesure qu’elle crie sur les toits qu’elle puise au sein du vivant, c’en est presque devenu une manie chez les poètes.
« J’écris donc à partir de ce qui reste vivant », « la langue devrait toujours être subordonnée à vivre », étrange effort que celui qui consiste à s’affirmer dans une recherche du vivant, c’est un peu comme si la vie dans le texte ne parvenait pas à parler d’elle-même.
C’est une poésie qui veut s’affirmer dans le contraire de ce qu’elle propage.
Il veut que la poésie soit d’usage quotidien : elle n’est pas écrite pour le peuple, pour les gens.
Il veut que la poésie soit corps (manie impayable aussi de la poésie contemporaine), quand elle est le produit pur d’un dédale intellectuel.

Extrait du texte de Gombrowicz dont il est question :

« Pourquoi est-ce que je n’aime pas la poésie pure ? Pour les mêmes raisons que je n’aime pas le sucre « pur ». Le sucre est délicieux lorsqu’on le prend dans du café, mais personne ne mangerait une assiette de sucre: ce serait trop. Et en poésie, l’excès fatigue : excès de poésie, excès de mots poétiques, excès de métaphores, excès de noblesse, excès d’épuration et de condensation qui assimilent le vers à un produit chimique. »

Witold Gombrowicz, La Havane, 1955, Contre les poètes, Editions Complexe, Bruxelles, 1988.

Post-mortem

On s’étonne gaillardement que la poésie n’est plus lue que par les écoliers et les autres poètes. J’écris « on s’étonne » mais les poètes donnent guère l’impression de se poser la question. Peut-être ne souhaitent t-ils plus même être aimés. Ils jouent avec le cadavre. Ils ne se préoccupent pas de parler aux gens, encore moins d’être compris par eux. Ils ont la tête dans le fameux « sucre pur » de Gombrowicz. Ce dont ils se préoccupent, c’est du panneau indicateur Poésie. La poésie peut demander un effort, mais elle doit rester lisible. Elle doit pouvoir être aimée par un enfant.
L’excuse de la poésie « Hors marché », « hors marketing », je n’y crois plus. Cette excuse est venue après sa dilapidation. C’est une justification après coup. La poésie n’est plus lue parce qu’elle a cessé de s’adresser aux gens, pour ne plus parler qu’à elle-même.

Terreau

On écrit non stop, il suffit parfois d’écouter les cortèges de paroles qui défilent au revers du crâne. Seulement, parfois, on sait pas trop ce qui nous prend ni nous titille, on décide de les coucher sur le papier, ces fichues paroles. Pour se défiler peut-être, ou bien peut-être pour faire face, qui sait. Ce qu’aucune école ne nous apprend, et qui pourtant semble t-il est fondamental à tous les niveaux, c’est une maîtrise de ces flots de paroles intérieures permanentes. C’est, aussi, un travail d’écriture. À la manière de ces skieurs immobiles qui répètent, avant la course, leur descente en la mimant, répétant chaque enchaînement dans leur tête. Ils labourent en pensée le terreau sur lequel viendra s’affaler le réel.

Un livre

Souvent je me dis que les grands auteurs n’ont jamais écrit qu’un seul livre. Quand bien même celui-ci est scindé en tranches et se déploie sur toute une vie. Quand bien même les titres changent. Ils soulèvent plusieurs opercules mais c’est chaque fois la même mappemonde au-dessous. Ils enlèvent un peu de terre et c’est toujours la même médaille qu’ils nettoient. Le même pivot central autour duquel ils tournent, héliosynchrones, banc de poissons autour de l’appât luisant.

Kafka

Il y a certainement quelque chose qui n’a pas grandi en lui. Il fût bloqué dans son évolution, sans doute principalement à cause de son père qui était autoritaire voire castrateur. Sa mère « rabatteuse », poussait kafka (la proie) vers son père (le chasseur), le tout bien sûr inconsciemment au sein de ce système patriarcal.
Kafka l’a très bien compris, il a mis au jour tous ces mécanismes, lire « lettre au père » à ce sujet.
Pourtant une autre part de lui, je pense, était infiniment mature et lucide. La littérature je suppose était sa voie de salut et son instrument de compensation. Disons qu’il n’a pas tellement grandi dans le réel. Il a poussé à l’intérieur, au revers de sa peau il a construit une structure protéiforme qui était son réel (cf le terrier) depuis lequel il détricotait sa névrose, son monde c’est à dire au fond, lui-même (avec tout ce que ce « lui-même » peut comporter d’universel).
Je trouve que c’est tout à fait juste quand tu dis « ou n’a pas eu besoin » (de grandir), c’est vraiment ça. Il a pris conscience assez tôt qu’il était vain de « grandir » au sens où on l’entend ordinairement car il était frêle et sensible, et n’atteindrait jamais la puissance de son père. Sa maturité et sa puissance étaient quasi indécelables, incarnées et surtout, fondamentalement littéraire.

La poésie sans lecteurs

Une des raisons essentielles est que la poésie demande des efforts et du temps d’apprentissage. Comme toutes les choses qui ont une véritable valeur et apportent un plaisir plus profond et durable. Il s’agit de se rendre perméable à ce plaisir. Aujourd’hui, les choses diverses doivent tomber sous notre nez, être instantanément et facilement accessibles. Après, il existe la poésie prête à consommer. C’est une poupée assez monstrueuse, sans racines, qui au toucher apporte son lot de jouissances de pacotille, avant de tomber en poussière. Cela nous amène à la deuxième raison essentielle : les poètes sont écartelés entre la poésie brindille, prête à consommer, et la poésie masturbatoire turgescente et fictive, illisible pour le commun, qui ne s’expose plus à la vie. Entre les deux se situe sans doute une poésie capable d’être libre sans être pour autant déracinée.

Les points

Les points sont là pour coller au mieux au rythme des mots en grappes, tel que l’inspiration les expectore, ce soir là en tous les cas. Ça pourrait être des retours à la ligne mais pour des raisons que je ne m’explique pas tout à fait il est souvent plus facile pour moi d’écrire de cette façon. Les retours à la ligne ça intimide. Comme un amoncellement de retours à la case départ, un cortège de décrochages. Il y a l’aspect bloc aussi qui apparaît dans mon logiciel qui imite une machine à écrire — le logiciel est un rectangle blanc et rien d’autre. Souvent je me dis qu’il est préférable d’écrire un poème en bloc lequel par la suite si besoin on peut découper en tranches, en lignes succinctes. C’est la grande difficulté de l’écriture en ce qui me concerne (car je ne suis pas né pour écrire, celle-ci m’est considérablement difficile) tordre son esprit ainsi que le médium pour que les deux se synchronisent d’une certaine façon se combinent de manière idéale afin que le flux de l’inspiration puisse s’exprimer à un régime qui ne soit ni l’incontinence inconsistante de l’automatisme ni le vrombissement lent d’une machine inertielle qui hoquette à chaque tournure. C’est à mes yeux la difficulté numéro 1 bien plus que l’imagination ou la trouvaille du sujet c’est l’écoulement le plus difficile c’est certain, le paradoxe de faire d’une machine intriquée et chargée de mécanismes complexes un instrument à la solde d’une fluidité dansante, légère et fertile. L’effort à faire pour l’acquérir est considérable et malheureusement en ce qui me concerne il ne dure pas longtemps (pas plus qu’une transe ne dure longtemps – l’écriture n’est-elle pas l’apprentissage d’une transe) et fini presque toujours par s’épuiser à un moment ou à un autre, dès lors je dois retourner chercher d’autres instruments puisque les instruments d’hier ne fonctionnent plus. Alors je passe le plus clair de mon temps à chercher les instruments qui me permettraient de m’exprimer, comme un coureur absurde qui se doit chaque matin de partir à la recherche de ses jambes pour se donner une chance d’emprunter au moins la piste de course, si par chance il fait beau aujourd’hui et que la pluie n’a pas détrempée la surface. J’aimerais moi aussi être un coureur de fond mais hélas (?) ma condition ne me le permet pas, quand ce ne sont pas les instruments qui sont tombés de mes mains, c’est la contradiction interne qui obture le chemin et qui se refuse à laisser émerger une phrase qui me serait trop étrangère. Du reste, au-delà de ces histoires de salles des moteurs, c’est bien la seule recherche qui compte, n’est-ce pas, c’est la recherche qui est belle, comme un voyage.

La quête

Je pense aux auteurs passés ou présent que j’aime et me dis qu’il subsiste toujours en eux une quête, une mission mystérieuse d’ordre messianique dans le sens où il s’agit de sauver. Quand il ne s’agit pas de sauver une entité magique obscure, une reine prisonnière, une réalité autre, une mémoire, une langue, un père, une mère, une identité, ça peut-être être, à travers tout ça, plus simplement se sauver soi, son univers intérieur, s’extirper de la mort, de l’inexistence ou de l’oubli. La tentative de sauver de l’extinction, soi-même, un autre, une idée ou un objet, est clairement pour moi une mission d’ordre messianique. Et je ne crois pas qu’il existe une littérature digne de ce nom qui ne sauve pas.

Il y a évidemment le « C’est oracle, ce que je dis » de Rimbaud
La poursuite du moi rêveur, démiurge et cicatrisant de Pessoa. « Car je traverse la vie quotidienne sans lâcher la main de ma nourrice astrale ».
La chasse à la mémoire involontaire de proust. C’est beaucoup plus qu’un souvenir qui surgit, c’est lui-même qui vient au monde (forme de messianisme) et ses univers propres en cohortes.
le messianisme pessimiste, sec voire impossible de beckett. « Attendre godot sans l’attendre »
Baudelaire qui voudrait par sa « sorcellerie évocatoire » rendre vie aux choses déshéritées.
les exemples sont sans nombre vraiment.

A chaque auteur son expérience de l’errance, sa mission mystérieuse…
à chacun sa justification d’une existence boiteuse, sa justification des phénomènes réels mal maîtrisés.
walter benjamin l’explique un million de fois mieux que moi.

Germination

« le parfum provoque la pensée et le souvenir correspondants » (Baudelaire, L’art Romantique)
Sans le savoir, à travers cette notion (à l’intérieur de laquelle il a laissé infuser sa manière de sentir et son œuvre) Baudelaire a planté une graine qui germera plus tard sous le nom de Proust.

Linéaments

Les linéaments de la poésie se sont solubilisés, ils ont été fondus dans les crépuscules, les océans, les corps, les ombres, si bien qu’on ne sait plus bien que cela signifie, la poésie. Peut-être que pour nous elle signifie quelque chose, mais pour les générations les plus récentes, c’est un lieu moribond où trônent des génies tous plus classiques et anciens les uns que les autres. Il aurait été préférable qu’elles n’y voient que du feu, cela donnerait une idée déjà de ce qu’elle est !

Le rythme me semble essentiel, sitôt qu’on élimine les dépôts qui se sont agglomérés autour de ce mot, il s’agit de musicalité, de pulsations, une chose qui va peut-être plus profondément à l’intérieur que les mots, seuls. Le rythme qui répond à « l’éternel besoin de monotonie » qui envoûte l’homme depuis qu’il a écouté les battements du cœur de la mère à travers la membrane placentaire, du fond de son silence amniotique. Le premier son de la vie est un rythme, c’est l’enchantement, la vie, la mémoire reptilienne agitée. Comment peut-on dès lors le qualifier de superficiel ? Si je voulais exprimer le fond de ma pensée, je dirais que la poésie trempe ses linéaments dans ce bain magique et sonore qu’est la rythmique, c’est sa puissance et sa fondation. Sa présence, pour reprendre ton terme. Qu’est-ce qu’une présence d’ailleurs sinon un battement ?

Gymnastique de l’esprit

Poésie du petit, du voyage en train
Du voyage tout court, du fascicule
De la gougoutte au chat des rideaux de cacahuètes
Du karatéka sans pieds
De l’extase écologique de l’auréolé
De la légèreté de sparadrap des arbres
Poésie aux manches courtes
Des corps des cris des oiseaux
Du minuscule comme emblème
Les petits cailloux pour y écrire son refus
Résistants à tout sauf au neuneu tiède avec juste ce qu’il faut de salaisons pour ne pas paraitre déconfi
Quand ce n’est pas l’autre face de la même médaille :
Le brut de décoffrage, le violent suppo de maman
Sous prétexte de refléter l’époque
Poésie déracinée des orteils
Oscillant du caniveau au nuage synthétique
De l’abscond qui doit faire croire au génie
S’operculer de son talent
Dont tout le monde se fout
Bienveillante comme soupe de poireaux
Les sauts de lignes comme autant de poteaux d’indices
« attention sauts de lignes,
Ciels, arbres, sensation de caresser
La menthe avec la plante des pieds.
Attention poésie ! »
Gros comme un camion
Poésie inavouée chiante à mourir
Pour ne pas froisser le circonflexe
Pour ne pas casser le rêve de oui-oui dans son train
Qui n’a pas été foutu une seule fois
De s’affranchir de faire sauter ses gonds
Poésie diluée dans tous les arts
Tous les slogans
Les romans et les chorégraphies
La voir partout sauf là où elle est
Dans la gueule choucroutée des enfarineurs
Poésie du verre d’eau de la mousse des arbres
Sarbacane de papiers mâchés
Fade mollusque et molle comme le nombril de winny
Armée de siphonneurs de néant
De transcendeurs de testicouilles
Poésie roucoulade du fais moi voir si j’existe
Si je suis un homme bien sensible
Avec du talent à revendre
Le roi du monde au centre de mon plastron
C’est l’heure du spectacle
Place aux coquilles vides aux experts en vernis
Aux consolidateurs de passes moites
Aux rois du déplacement d’air
La peau au vestiaire le costume sur la table

Poésie morte imagine

Poésie morte imagine
Aux quatre vents Palpée
Par tous les cons Dressée
Sur un poteau sans élégance
Perdue dans le trou lisse
Dans les incontinences Imagine
Poésie surpeuplée imagine
À la balançoire tarie Dans
L’abscons défleurée Dans
Le lait de la pharmacopée
À l’intérieur de ses gonds
Dans le sang de la nourricière
Poésie morte imagine
Dans le flux du spectacle
Dans la bave du plein monde
Par absence de dentition Par
Absence de lecteurs Ô sève
De ton plastique Ô veines
Bleues de tes paupières poésie
Poésie morte imagine
Sous le feu des roues dentelées Sous
L’émotion des quadrupèdes Sous
Le corsage emplumé de tes lignes
Qui ne sont plus guerrières Ni
Draineuses ni sac de gerces
Embaumé d’odeurs humaines
Détériorés de la flaque
Langage sans fourrure
Poésie morte imagine
Dans l’éclat qui te constipe Dans
La somnolence de l’infra-brume
Trop de vent trop de corps Trop
D’oiseaux bleu-marine
Et de coléoptères
Brisée dans un refrain de ruine
Dans l’ironie de ta mousse Poésie
Regarde-les tous les cocons
Qui moisissent sans avoir vu de la lumière
Ces voyages dénués de dangers Ces
Êtres qui tremblent d’exister
Poésie morte imagine
Dans tes bras dans ta chair Dans
Le manège des choses Le cercle
Polaire a circoncis tes pôles
Ton diaphragme électrique qui ensorcela
N’est plus Comment poésie
Poésie morte imagine
Dans les yeux de nos insectes Dans
Le pli de la contrariété Par
Énucléation des voyageurs Par
Dérèglement des signes d’onde Tes
Explorateurs ont touché terre Ils sont
Morts-nés dans le sable des plages Tes
Chants des bafouillages étriqués
Poésie morte imagine
Ta planète sans pesanteur Tes
Mains sans courants Tes
Habitants exilés Dans
La niche douillette Où dors-tu
Quelque part dans le sang de tes miettes
Quelque part dans le bruit dans le temps

Poésie

La poésie à mes yeux est la poursuite de l’ivresse sacrée, l’unité perdue. Il faut alors exercer une sorte de rite pour la mettre en branle, faire marcher les tambours, réveiller l’armée et la musique dans le ventre.

Anciennes formes

Au diable les poètes « actuels » ils ont joué aux cons mais ils n’ont pas fait avancer la poésie d’un cheveux quasiment depuis 50 ans. Il y a pourtant tout un territoire à explorer d’émotions et de réinventions. A force de rompre les ponts et de couper les cordons ombilicales ils se sont changés en cosmonautes désarticulés.

Je crois qu’il faut maîtriser les anciennes formes, afin d’être en mesure de les dépasser, c’est à dire, les réinventer réellement.