Oscillations

La fouille est pourtant méticuleuse. Les tiroirs ont été vidés, les draps du lit retirés, la terre retournée. J’ai tiré les meubles, sondé l’armoire à pharmacie, vérifié les coussinets du chat. J’ai tant et tant examiné, scruté, que je sais plus ce que je cherche. Sinon la perdition, à la limite. Partir à la recherche pour faire abstraction, afin d’être certain de ne pas me souvenir d’une chose que j’ai certainement dû oublier, malgré que je n’en sois pas certain. Je m’en souviendrais, si je cessais seulement de la chercher. Peut-être égarée sur le chemin, quand je marchais de façon malavisée, imaginant me promener, découvrir la ville sous de nouvelles coutures, sentir l’air frais de la nuit, reconstituant par anticipation l’histoire des passants que je croisais, finalement non, je ne me promenais pas, en fin de compte j’allais droit vers mon but, qui était d’égarer sur le chemin une chose que j’ignore et que j’étais heureux malgré tout de ne jamais retrouver. L’occasion est parfaite de partir à la recherche d’on ignore quoi, pareil à l’animal, dans son environnement hypostimulant, attiré par un phosphène s’évanouissant sitôt fixé du regard, tendant l’oreille, croyant avoir entendu un bruit manquant de se reproduire, évincé par le silence profond. J’y suis. Peut-être dans la bibliothèque, entre les pages d’un livre, une note manuscrite d’une importance fondamentale, une feuille écrasée, un autocollant souvenir, l’élément déclencheur qui sonnera le nouveau départ, l’œuvre mise au clair. À moins qu’il ne me faille concentrer mon attention sur une musique particulière, ainsi je les fais défiler dans mes écouteurs, espérant tomber enfin sur celle qui saura invoquer, par le battement juste, par la tonalité juste, un événement voilé, enfoui dans sa plénitude. À quoi bon sillonner la Terre, me dis-je, si ça n’est pas pour viser le sublime.

Nous n’avons pas de perspectives. Nous allons selon la ligne, butant sur l’angle, longeant le dérisoire. Nous en avons fait des kilomètres la nuit, le mors aux dent, traversant les bois nus, guettant la stupeur, chassant le trouble. Le feu incommode d’une âme vive.

Mur

Nous avons trop parlé de tout ceci. Trop parlé, tout court, de ceci. Nous pourrions facilement nous extraire. Faire un pas de côté. Un petit pas de côté sans lendemain. Facile et osé dirait-on sans y penser. Couper court aux choses sans lendemain. Encore faut-il y songer sérieusement. Ne serait-ce qu’un très court instant y songer. Sans y prendre garde, faire un petit pas de côté pour voir. Voir si jamais il se passerait quelque chose, de ce côté-ci du mur ou de l’autre. De l’autre.

Un Feu

Il fera un feu, pour lui seul
il fera un feu, puisqu’il fait noir
puisque l’air est glacé, et qu’il ne possède
ni allumettes, ni briquet, ni quoi que ce soit
de nécéssaire à l’élaboration d’un feu
il le fera, coûte que coûte
personne autour n’est en mesure de le faire
personne même n’ose y songer
personne, tout court
Réunir en premier lieu les éléments combustibles
cela ne doit guère être difficile
il y a de quoi brûler tout autour
le bois mort à profusion
les herbes sèches
Il faudra traverser la nuit de part en part
y aller à tâtons, rouler sur la terre
y plonger ses doigts gelés
par la suite il faudra l’allumer
le feu qu’il a dans la tête

Un petit animal innocent vagabonde dans ma tête

un petit animal innocent vagabonde dans ma tête
joue sur le carrelage
avec un objet trouvé là
solennellement il m’interpelle
je lui réponds
je suis son esclave
son maître
son double éventuellement
il n’a pas de nom
je pourrais lui en donner un
il possède un nom que j’ignore

le petit animal court
il va au plus léger
je suis ému par son tropisme
le petit chat mû par le grand cadran des étoiles
elles sont comme revigorées
je ne sais pas d’où il vient
pas plus je ne sais ce qui l’absorbe
peut-être le présent
le cher instant auquel nous n’avons plus accès
un instinct de survie régit ses déplacements quand
persuadé moi de survivre à tout
je circule sur une terre familière
dénuée de pièges

Les procés

Nous sommes tous les accusés d’un procès, même si celui-ci n’a jamais eu lieu ou, mieux encore, si celui-ci a lieu perpétuellement et de façon invisible, ce qui semble être le cas dans nos pauvres vies. Qui sait d’ailleurs si nous ne sommes pas nous-mêmes les instigateurs de nos propres procés, c’est peut-être ainsi que nous avons été introduits et conformés dans le monde, nous avons, en bons chiens, débuté l’instruction de la procédure dès le commencement de la vie, nous avons bien appris la loi, si bien que nous ne voyons qu’à travers elle.
Alors les procès lancés par les autres ne sont guère autre chose que de pâles contrefaçons, des réponses scintillantes à nos désirs, des évitements de la vérité, propres à nous faire oublier ce simple état de fait : nous possédons le statut de prisonnier sans en avoir l’air, prisonniers non pas d’une quelconque prison matérielle, mais bien incarcérés en nous-mêmes. Et nous allons en aveugles, jusqu’à chérir nos propres barreaux, que nous méprisons chez les autres.

Il est l’heure

Il est l’heure
-j’annonce-
pour la simple et bonne raison
qu’il est temps
mon prochain poème
Il aura pour objectif
d’enterrer mon précédent

Sternenfall

Anselm-Kiefer_Sternenfall

J’ai crevé. Il était tard hélas et je n’ai
pas eu le temps de dire
au-revoir à l’univers entier mon verre
est tombé de ma main sans que je le remarque
Une heure une minute
de plus, peut-être ? pour aller saluer
un instant cher instant
depuis la fenêtre
depuis ce qu’il reste
de ces termes brisés de ces chemins croisés
les oiseaux les étoiles
et ce poème court sur le papier froissé

 

Clignements

Arrivé
sur le seuil de ma demeure
je portais la main à la poche
à la recherche de mes clefs
– à moins que je cherchais autre chose ?-
ma poche était vide
la porte s’ouvrit

 

Depuis longtemps un livre
posé sur la table d’écolier
– est-il temps ? –

 

Mon chat
expert en aller-retours
ne déteste rien tant
que les portes closes
et moi
son maître fidèle
je n’aime rien tant
que les lui ouvrir
ce faisant il me semble
que je déploie son univers
– À moins qu’il ne s’agisse du mien –

 

Quand par degrés successifs
l’imagination comble les déficiences
je me plaît à écouter
la musique produite par un disque dégradé
Les chahuts d’une ville au loin
que la colline atténue
et j’aime observer les existences
à travers les fenêtres
tachées d’anciennes pluies
je perçois ainsi le monde
de loin comme une musique incertaine
que je suis libre de moduler

 

Comme tous ceux qui portent en eux-mêmes
un esprit promeneur, je n’aime rien tant
que l’immobilité
je traverse les couloirs
les chambres intermédiaires
qui tapissent l’existence
de points en points
à la recherche d’excursions clandestines
entre deux trajets

 

Chaque jour je me rappelle à nouveau
de ce que je ne cesse d’oublier
et je poursuis en secret
comme une libellule itinérante
une lueur que je n’ai jamais vu

 

 

-Ceci
pourrait tout aussi bien être
un nuage-

Paroles pour faire tomber la pluie

Enfant
le signal lumineux du passage piéton
me déroutait doucement vers les étoiles

Pensées magiques

Je dessine sur les golfes clairs
de ma terre natale
détrempée par la pluie
des cercles concentriques que je foule
rieur
pour en altérer la tendresse
la pureté

Tout commence
par la fuite
et se termine en retrouvailles
sacrées

Cérémonie

Je t’invoque comme je le peux. Entre deux averses. Entre les
désordres variés. Perclus parmi les simulacres. Les machines
énormes qui régissent nos journées. Dans les écrans tactiles qui
ne servent à rien. Ils ont fait de ma langue. Une langue
étrangère. Ils ont fait de ma terre natale. Un carré de sucre.
Un rouge à lèvres morose. Je t’invoque avec ma gueule écrasée.
Avec les mots qu’ils m’ont laissé. Quelques miettes resquillées
sur la nappe. Après les repas de famille. Après les discours
absurdes. Après dieu le père mort-né. Ces mots ils voudraient
dire merci. Tellement que j’en ai la gorge ramassée sur elle-même.
Rendue au silence. Aux comptoirs surélevés. Avant de
naître parait-il. J’ai fait mon lit sur la nappe de pétrole.
Pour monter au ciel. Avec plus de facilités. Avec plus
d’étrangetés. Avec les singes. Pour l’inconnue. Derrière sa
fenêtre. Pour savoir ce que c’est. La ville vue d’en haut. Qui
tourne au ralenti. Je t’invoque comme je le peux. Avec toutes nos
faiblesses. Fragments épars récoltés. Trouvés dans les rigoles.
Dans les broussailles de la mémoire. Comme dans un rêve. Comme
une attente. Qui prendrait la forme d’une conquête. Comme une
pilule fondue dans la terre.

La visite

Peut-être
l’écriture
est-elle surtout
une invocation
Nous frappons à la porte
rien ne se produit
nous frappons à nouveau à la porte
rien ne se produit
Alors nous nous endormons sur le seuil
une main sur le battant
Des pas montent l’escalier
un cliquetis de clefs
C’était le voisin du dessous
seulement le voisin
du dessous, rien d’autre
Peut-être cette demeure
n’a t-elle jamais été habitée ?
Il faut attendre tout de même
Il faut attendre
parce qu’il n’y a rien d’autre à faire
Jusqu’au moment où
sans prévenir
le mot juste monte en soi
« Oui ?
– C’est moi ! »

Lentes métamorphoses

La littérature
c’est ce qu’il nous reste
ce papier froissé
cet embarras
Ce pli
qui résiste au fer

 

LA PRISE

Me voilà
nerveux à nouveau
pris dans ce piège
que j’ignore
je me débats
de toutes mes forces
pour m’extraire de ce piège
avec en tête
un but que j’ignore

 

NI MALVEILLANTE NI SOURDE

Ne crée rien
invoque
tant qu’il y a la lumière
tant que les bruissements ont lieu
dans les bordées intérieures
au fond des tanières habitées
deviner
le murmure familier
qui t’a précédé

 

REPENTIR

Espace clos
au demeurant
ouvert
par une entrée
gardée secrète
entre le vieux chêne
et le cartilage inaltéré
d’un cadavre
dont on a oublié
la voix et le nom

Le fantôme

Plus le temps passe
et plus
je suis dénué
impropre
et harassé
Je remue
les tasses sur les étagères
les verres qui tintent
contre les faïences
– nulle réponse ?-
Polyphonie nocturne et tranquille
quand
la nuit, chacun
s’est endormi
je prends la place
qui a toujours été mienne
près de la bibliothèque
devant la fenêtre
la main sur une page
l’œil tourné vers le jardin
surmonté des étoiles

Victoire de la vitalité sur le néant

à d i v

Tu n’as qu’une frayeur absolue c’est de perdre
sur le bas-côté de la route
avec le temps, avec le vent
ce toi qui est le poème
qui est la puissance féconde et la jouissance créatrice
l’amour plein et transi
et le pouvoir du mot sorcier dans un univers contrôlable
Mais au lieu de faire de l’espace
pour laisser entrer l’oxygène nécessaire à la combustion
tu te brûles le bout des phalanges avec tes allumettes de merde
dans un espace restreint fétide, clostro et idiot
tu ne perdras jamais ce moi poème fout le toi bien dans le crâne
même si tu l’étouffes de toutes forces à coups de disparitions
même si tu t’y prends comme un manche ou que tu joues l’aveugle aigri
tu ne le perdras pas tant que tu seras sur cette foutue planète
fout toi bien ça dans le crâne
et danse avec tes casseroles

Le Roi Soleil

Le Roi Soleil.
Sans Soleil.
Sans royaume.
Sans rien.
Moi.

Agiter l’atmosphère

Chercher cette langue de fumée
après l’extinction des flammes physiques
le silence tranquillement clair après
le cortège insalubre des mots
Chercher dans l’altérité de la mémoire
l’enchantement du regain
les renforts dans la solitude
le renouveau dans les dissipations
Extraire de la pluie persistante le battement
sourd et sacré de la convalescence
Et voir, délaissant la proie pour l’ombre
dans cette ombre seule
l’aube inaltérée

Sous l’abat-jour

Sous le ciel clair
du verre
de l’abat-jour un livre
dissémine
dans l’air
ses particules
cortèges d’émergences
panoplies de résurgences

Évocation

tout-doit-apparaitre

Je soussigné
François Corvol
atteste par l’absente
sous l’œil bienveillant de mes témoins invisibles
dénués de visages
de l’infinie profondeur et beauté
de la nuit ci-présente

Retour

Tu as mauvaise mémoire
tu frappes à la porte
rien ne répond
tu t’assoies dès lors
sur le pas de la porte close
instant après
instant
rien ne se passe
– tu te souviens

Mémoire involontaire

Un tiroir
où sont entreposées
les heures
rangées là
parmi les visages
les noms et les voix
qui ne m’appartiennent plus
je me tourne vers la fenêtre
– il est temps

Petite danse

Toute une vie se débattre
comme un fou
pour revenir de la mort, la taire une minute
un instant
extirper du corps étranglé
des résurgences de l’instinct
des bouts de lumière

Ô plaisir absurde offert par le néant fertile

tumblr_nhks2ndtEn1rtynt1o7_r1_1280

Je parle à l’abat-jour
au plafonnier
à la corbeille à pain
je parle à mon chat et quand ils me répondent
alors je me tais

Virtuel

pour soustraire un plaisir au monde matériel
je prends les derniers jouets, je suis tous les troupeaux
et je marche en cadence au rythme artificiel
de ce tumulte ambiant qui me tire au tombeau

je ne crois plus en rien pas même à ces grand-messes
livrées par tous les chiens des rues et des écrans
je n’attends ni la mort ni que les clameurs cessent
non vraiment je ne sais plus bien ce que j’attends

j’obéis dans la nuit aux signaux électriques
je m’attarde, me noie dans l’écran de cristal
d’où débordent les sons et formes féeriques
le virtuel est le nouveau pays natal

de tout ce bleu cobalt qui baigne la maison
je crois voir un cosmos parallèle émerger
et malgré tous les murs levés dans l’horizon
je garde ton énigme en moi, étrangeté