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Volatilisation

Ce que je réclame, c’est le silence, au fond je n’ai jamais rien demandé d’autre. Exception faîte de ta venue dans mon univers, il me semble. De ta petite main électrique, de tes cheveux ébouriffés, de tes bras potelés. On eût dit que l’être humain est fait de cire : la chaleur le confond. Le Soleil le met en pièces. L’être humain est conçu pour la volatilisation. J’en réclame le prélude.

Si tu le trouves

Si tu le trouves, regarde-le, retiens-le avec tes yeux, il ne décampera pas de sitôt, tu peux me croire. Il se couchera à tes pieds, avec ses dents de loup, tournées en direction des étoiles. S’il parle du temps qu’il fait, ne prends pas la peine de répondre, il veut savoir si tu sais écouter. Seulement écouter, rien d’autre.

Cellier

Extirper du cellier intérieur un vin qu’on n’osait pas ouvrir. C’est le parfum des cheveux d’une femme adorée en secret, promesse de renaissances et de réjouissances, qui vient capiteusement imprégner les murs de la pièce où nous régnons. C’est le retour à la case première. L’incantation, non pas d’une vie meilleure, mais la vie, dans sa simplicité étonnante.

Les côtés

Sur un point d’équilibre. D’un côté, la cessation revendique son assise, me propose, sur son plateau d’argent, la terminaison de tout, dénuée d’embarras. C’est le confort rond de la capitulation, son appel d’air, guère résistible. C’est le lit déjà fait, où l’on peut s’affaler. C’est l’abdication, avec sa sensation consolante. Le cadeau diffus, l’odeur rance mais familière de cadavre. L’autre côté ne réclame pourtant pas plus d’efforts ni de volontés. Pour l’atteindre il suffit de pointer son attention vers lui. Il est le soi à devenir. À se faire jour. Mais il n’a pas la consolante, la lumière irisée et noire, l’attraction magnétique du premier côté. Voyez déjà comme le premier côté déteint sur le second. Je me tourne vers le second, et ce sont les sensations du premier qui continuent de faire écho en moi. Il semble que la membrane qui sépare les deux côtés ne soit perméable que dans un seul sens.

Un grand rosier

Je guette et je chasse la nuit, une bête à travers les bois nus, elle me tance, me nargue, je feins de l’ignorer, pour mettre à l’épreuve sa méticulosité. La prise sera sans doute l’aboutissement de ces milliers de rêves assujettis. J’ai frayé avec l’absurde, il ne m’a jamais quitté. Et ma stupeur féconde un grand rosier.

Chasses Fructueuses

Le chat fixe quelque chose
L’inconnu, la nouveauté
Pour lui subsiste toujours
Dans cette somme d’éléments mouvants et sonores
Quelques potentiels de chasses fructueuses

Le soir, je convie l’euphorie à ma table

Le soir, je convie l’euphorie à ma table de travail, dresse le couvert, déploie les stratégies. J’exerce des dialectes mystérieux dans le but avoué de soulever son intérêt, de la soustraire à son inattention. J’arrive à l’heure dite, la maison est prête, jusque dans les moindres détails. Ma faculté d’adaptation a été poussée à son paroxysme afin d’être en mesure de m’ajuster aux soubresauts de l’euphorie, à la plus infime de ses extravagances. Je veux pouvoir lire dans ses yeux au moins une ligne, un mot. Un signe de ponctuation. Un espace. Quelque chose. Peut-être ne se décidera t-elle pas à parler ? Peu importe, je jouerai des claquettes, je ferai danser les brioches au bout de mes fourchettes, ou me replierai dans une langueur qui la fera se sentir moins seule au fond de notre obscurité première.

Surtout seul

Une fine membrane me sépare d’une chose que j’ignore, et c’est avec une éphémère et lente euphorie que je vais à sa rencontre. Cela m’a semblé briller l’espace d’un instant. Pulsar milliseconde. C’est tout. Ça n’est pas rien, quand on est dans le noir, un peu seul. Mais surtout dans le noir. Surtout seul.

Le risque étant

Nous avons pour habitude de miner l’émerveillement, sitôt pris au piège, bord à bord entre deux nuages, tout prêt de convoler avec les nébuleuses, quitte à ne jamais nous en départir, le risque étant.

Mémoire lisse

J’ai la mémoire lisse, au lieu qu’elle soit dentelée, et c’est tout juste si elle est en mesure d’accrocher quelques nuages poreux

Fainéantise

Sensation d’un univers entier engoncé à l’intérieur. Ma gorge est un barrage, sur le point de fléchir, mais qui ne fléchit jamais. J’ouvre quelques vannes qui ne puisent pas précisément là où se trouve le sac amniotique, que je manque de percer. Elles puisent plutôt à côté, dans quelques cadavres de rivières. C’est moi-même qui me fait manquer la cible, simulant une bourrasque, ou accusant un orage. Je rechigne. J’ai la fainéantise des gens confortés.

À La Volée

En avant, marche ! vers le sublime. Ils nous trouveront demain matin, enlacés dans les hautes herbes, tes cheveux débordant sur ma tête à-demi chauve, ta main sur ma bedaine ursine. Je t’embrasserai à la volée, voie-lactée.

Varappeur

Quelques marches de plus et j’étais sur le point de nuire au néant. Le jour est pourtant bien levé, je me suis levé avec lui comme à l’accoutumée, accompagné d’une douleur dorsale légère. Ne pas prendre le temps de musarder à la fenêtre, monter plutôt quelques marches supplémentaires. Toute une somme d’efforts afin de se donner un air présentable. Me suis-je bien levé sommes toutes. Il m’arrive épuisé de prendre appui sur la rampe, tant l’ascension me paraît inexorable. Exhorté de continuer, de vaincre la marche suivante. Pourtant la joie monte en moi comme une montgolfière. Plein gaz vers le sommet qui se renouvelle. J’enjambe des mourants, des assommés, des mains serrent ma cheville, je peine à m’en débarrasser. Pas de temps à perdre avec des enfantillages de mourants. Il faut monter, tout est là, et si je descends je ne serai plus rien. Mais voilà que, n’en pouvant plus je m’affale sur le mur, mes yeux se referment. Alarme, tocsin, foudre. Vitre brisée. On y lance des cailloux, j’entends que la foule s’impatiente en contre-bas. Des enfants réclament quelque chose de moi. Je rouvre les yeux. Me réveille bel et bien, sans trêves.

Pupitre

On entend rire à gorge déployée dans une pièce médiane, ce qui ne manque pas, de fait, de mettre fin à toute espèce d’activité laborieuse. *Voilà qu’on me tance. Comme un bébé !* dit-il, seul assis devant son pupitre. Comment écrire dans de telles conditions.

Commencements brisés

Commencements brisés

Les commencements brisés tintent comme des grelots au cou, annoncent ma présence, alarment toutes sortes de prédateurs sitôt que j’enclenche un mouvement même léger. À terre. Nulle part où aller, les refuges sont troués. On ne m’y trouvera pas, c’est certainement là que je suis attendu. Éviter les asiles, les tanières. Marcher, tant qu’un ennemi guette. Continuer s’il venait à cesser. La meute hurle après moi, se sépare en deux, veut me prendre en tenaille. Elle hume. Croit-elle reconnaître en moi la seule proie qui vaille aux alentours, je suis la seule proie, tout court. J’ai laissé quelques leurres sur la route, le peu que j’ai en ma possession, des vétilles qui ne font pas même effet. Parfois l’envie me prend de m’abandonner à la meute, j’abdique, je me couche, mais personne ne vient, la meute s’immobilise. Elle se tait. C’est elle qui abdique, et reprend la chasse sitôt que je fais un pas. L’immobilité me lance. On ne daigne pas m’accorder une maigre renonciation, ni le sommeil. La trajectoire de la fuite ne se choisit en aucune façon, et je ne fais jamais que suivre son cours. J’ai roulé mon corps des journées entières sur la terre meuble et humide, je suis tombé dans les pièges qui m’étaient tendus, ils n’ont pas su me blesser.

Créatures lentes

Il ne peut s’agir que d’un mauvais songe, se dit-il. Un mauvais songe. Voilà tout. Rien de plus. Il a sonné au portillon, personne ne lui a ouvert. À quelle porte a t-il sonné, en fin de compte ? Il ne se rappelle plus. A-t-il seulement sonné ? La mauvaise porte, pareille au mauvais songe. Un mauvais jour. Le mauvais songe pile le mauvais jour. Un de ces jours où tout ce qu’on touche s’absente.