La destinée

Lorsque j’étais un enfant je pensais comme un enfant
Marchais comme un enfant
Jouais comme un enfant
Parlais comme un enfant
Désormais me voici
Raisonné
Empoisonné
Vain
Caduque
Boiteux
Écrasé
Semblable
Cassé
Comme un homme

Victoire

Je ne suis pas écrivain ni philosophe
Ni danseur de claquettes, ni fabriquant de guimauves
Je ne suis pas prêtre ni animal de foire
Pas plus, astronome, architecte, clairvoyant
Vendeur de marrons grillés à la sauvette
Je ne suis pas non plus caissier, éleveur de champignons
Ni propriétaire ni faiseur d’amuse-gueules
Souffleur de verre, souffleur de théâtre
Pas plus, promeneur du dimanche, amuseur publique
Grand marin ou dessinateur de châteaux d’eau
Je suis un anonyme comme il en existe tant d’autres
Accoudé à ma table de nuit
Suspendu aux rêves des grands ducs
Aux tracés des mappemondes

Au lecteur

Je te fais don de tout ce qui me sépare du paradis et me nuit
Et me déshérite sans cesse de cadeaux invisibles
Ce qui me désespère et s’accumule, autant de minutes où je ne suis pas ivre
Où je ne suis qu’un fantôme supplémentaire parmi tous les autres fantômes
Qui peuplent ma nuit la rendent inféconde et craintive
Je te lègue un nuage en marge de ton livre ce champ sans clôtures
Le ciel pour le clore et le soleil pour l’éclore
Je laisse dans tes mains ce fil d’ariane pour le labyrinthe sans issue de mon for intérieur
Le sable pour y jouer l’eau pour y dormir, le lit pour y rester longtemps
Les forêts denses pour s’y cacher
Je te fais don de mes heures perdues, de tous mes oiseaux captifs
Et de mon âge d’or
Mes jours comme autant de battements de coeur entre lesquels la nuit
Je divague guidé par les phares, les étoiles et tes yeux
Qui me regardent faire

À la faveur du désordre

Tu cherchais l’existence dans les trous de souris
Parmi les détritus au hasard des nuits sans nom
Tu la cherchais dans les courant d’air ou dans la main des voleurs
Quelque part dans un des quatre coins du monde
Dans les bruits qui te rendent sourd ou dans les anneaux de saturne
Au fond des flaques ou dans la voie lactée
Courir après la nuit comme d’autres après le soleil
Dans la douceur au hasard avec les mouches
Tu tournais autour dans le noir avec les autres
Tes compagnons tes frères de perdition
Tu la cherchais sous les étoiles
Tu la cherchais au fond du trou
Tu avais entendu parlé d’elle le vent avait porté de ses nouvelles
Dans les spectacles grandioses et dans les grandes roues
Vivre exister avec les insectes
Tu cherchais l’existence dans un peu de cendre
Tatouée sur la peau d’un indigène au sang bleu
Tu parcourais la terre assis-là
Pour chercher ce lieu que tu avais quitté
Tu ne sais plus quand
Tu ne sais plus quelle latitude tu habites
Tu ne sais plus quelle mémoire tu abrites
Consommer par tous les pores
Nager dans le sang du monde
Les sangles aux poignets les colliers aux cous
Avancer entre deux lignes de fuite
Se pencher au chevet des marins perdus
Comme si tu rendais hommage aux sirènes
Mortes faute de rêveurs
Harmonie, harmonie du monde
Tu ne sais plus quelle machine inventer pour habiller ton destin
Tu cherchais l’existence dans les yeux troubles
Dans les dessins sur les murs
Dans le néant de tes poches
Dans la foule, là où tu n’es plus seul
Là où tu crois qu’on te regarde
Prends tes jambes à ton cou
Vas t-en
Tu la cherchais sous quelques satellites
Dans le désordre de ta rue
Tu écrivais ton nom sur tous les totems
Sur les feuilles de papiers brûlés
Tu la cherchais là posée sur ta tête, glissée sur la page d’un livre
Entre deux mots
Avec la frousse
Prends là pour te diriger
Pour te consoler
Elle qui coule sur le trottoir, fondue
Tordue de négligences
Temps de chien
Sois sûr de rentrer à la maison après la chute
Regarde tu ne sais plus rire
Mais tu sais faire le clown
Tu cherchais l’existence dans les écrans, dans les amours de plastique
Dans les fêtes d’anniversaire dans le nid des oiseaux
Dans l’anatomie des veilleuses électroniques
Regarde comme les fêtes sont vides
Comme les nuits sont assourdissantes
Aux marchés des dupes
Aux passages des heures
Perdu, à force de demander ta route
Amnésique à force de te souvenir
Tu ne chercheras pas plus loin
Et tu t’arrêtes là, épuisé
Elle était là

Still Life

Mon chien tu n’as pas sommeil
De toutes ces lourdeurs
En-route vers le brouillard, le marché aux confettis
Pour le plaisir
Viens chez moi il y pleut des enluminures
Ma maison est pleine à craquer de ribambelles
Oh comme c’est joli le noir, les pieds au sec
Toujours la même métrique pour le grand orchestre
Sous la voûte de l’opéra mousse
Ö désordre mon porte drapeau
Petites vies, pas le temps de germer que le soleil fout le camp
Pas le temps de boire c’est déjà le fond du verre
Je me souviens, c’était vivant
Du nerf
Comme les nuits sont lourdes

Aller vivre là-bas avec les taupes à six rêves sous la terre
Aride qu’elle était la saison des féeries
Trop salée qu’elle était, la colombe
Escapade à plusieurs sous un ciel d’orages
De la foudre dans les poches
Tant de voix si peu de paroles
Tant de voies si peu de voyages
Ma poussière
Continue ta route
Chien fidèle

Regarde si on t’oublie

Regarde si on t’oublie
Prends un papier, plie-le en quatre
En huit, comme tu veux
Après y avoir inscrit
Ton nom en doré, après y avoir mêlé
De la limaille de fer
Deux ou trois babioles sans valeur
Des restes de toi
Et de confiture
Prends garde si on t’oublie
Mets le tout dans une bouteille en verre
Et jette leur à la gueule

Ne le nie pas si tu es réveillé

Mais l’amour est un ciel bleu et vert, univers repensé
La féerique traversée du miroir, de la moite minute
Féconde intransigeance des instants ensorcelés
Ce sont les insectes mouillés dressant leur parapluie
S’asseoir à l’écart dans un coin reculé du paradis
S’échapper de ce monde pour entrer dans un autre non moins réel
Immatérielle exploration
Le sous-marin de la voie-lactée
C’est aller demander de ses nouvelles à l’existence
Retoucher les coutures de la manche
S’habiller pour un dimanche ensoleillé
C’est l’étoile sucrée collée à la langue
Repartir pour un tour
Le propice hasard, l’hypnose des candélabres
C’est le chef d’orchestre qui reprend du service
Le journal intime sublime trouvé sur le trottoir
Le hasard qui est tombé juste
Sur la couleur idéale des retombées de soleils
Et l’élévation des traversées
Le froid qui n’est plus, le rêve ce film coloré
Perdu aux confins des îles sans densité
Parmi tous les jouets inusités
La pleine lune affranchie du cadran solaire
L’attirail au placard, la vitrine aux décombres
La guirlande de l’opéra dans la remise
Et le corps mis à découvert
Sur les champs de batailles sans soldats
Déclarer la guerre aux fantômes sans voix
Franchir la frontière des pays interdits
Les royaumes sans rois
Les souffles violents
L’ivresse comme les chats libérée la nuit
Écrits sur la peau à l’encre invisible
Ce sont les gestes tressés dans le marbre d’une mémoire
La fabrication de souvenirs sans dates
Les derniers, les premiers
Faire don de sa nuit à la métempsycose
Le plus beau livre imprimé dans sa démesure
C’est mille ans d’émotions condensées sous un saule pleureur
Dans un poème transporté dans le lit de la vie
L’enfance des choses à pleines mains
Par-dessus tous les ciels bouleversés
La voix des sirènes matérielles qui s’est tue
C’est le primitif échappatoire
L’extinction des feux artificiels
Vertiges si profonds qu’on y reste fixé
C’est l’heure affranchie de ses abîmes centrifuges
Le jour comme un million de rêves concentrés
De papillons fertiles, d’étés multipliés
L’ennui qui relâche son empire
Et le rend au soleil
L’insoumise pensée, la liberté retrouvée
Délestée, qui voyage aux quatre coins du monde
Planter le drapeau de l’existence digne de ce nom à tous ses sommets
Et recouvrir d’un mot mille ans d’incertitudes
C’est courir les pieds nus sur un sol familier
Dans la cendre de nos futurs
Enfin recomposés

Laboratoire

Tu es une dans la gouttière où feuille précipitée mariée pleut
Sur la transvasée couleur
Passée sans lier tu es une sur le ventre du chat lune distillée
Devant le miroir tu es une avec le losange dans les doigts
Au substrat métallique de la paupière fertile, bec de papier
Moussons diurnes, mélancolies abrasives sur la penchée côte
Habile énucléation de la bille au voile cendré
Cil au bocal de bacilles, sous le toi mitoyen
Tu es une précitée où parer le vent de la banquise
Sur la peau le timbre sa salive où le collier poème
Tu es une où le front abîme le promontoire
Bleu comme insecte sur la pomme, acide tapage
Poudre de fer sur l’oisillon où la langue claironne
Tu es une dans ton amalgame contrarié, finitions blanches
Avec les molosses aux dents d’or où ton réduit espace le visage
Tu es une où tu colories

La Marche des Morts

Tu doutes des environs des clochers et des luxures
Des étincelles et de ta patience, du phénomène de la transpiration
Tu doutes de ton visage de la première ridule, des rigoles salubres de la clarté de ton rire
De ton âge du temps de réussir, de la pensée des autres, des livres des opinions
De la viande coupée en quartiers et du 100% coton, de tes poèmes, de la quadrature
Des promesses, de l’heure, tu doutes du spectacle et des tâches ménagères
De l’amour, de l’écriture et de l’impossible, du soleil blanc l’été rouge l’hiver du monde
Des marches et des souris prises au piège, des rencontres, des masques en papier
Des plages de galets, tu doutes de toi-même des caravanes, des brioches bio des clowns
De ta cocotte minute de ta serrure et de ta réussite, de ta voix du sens du vent des souvenirs
De la sincérité, de ton voyage et des étoiles tes peintures tu doutes de la poussière
De la réalité des marionnettes des splendeurs, du concubinage et des larmes latentes
De tes pas de ton ombre, de ton écharpe tu doutes de ta joie de la cambrure des lignes
Mais tu ne doutes pas de ta douleur
Et chaque soir tu t’allonges côte à côte avec la mort
À la fin
Je poserai une fleur sur ta tombe

Lumière d’une étoile morte

Je ne vois que la folie parmi les hommes. Mais j’admire leur énergie vitale quelque part.
En ce qui me concerne, il n’y a plus d’arômes. Il n’y a plus d’attentes. Il n’y a plus d’envie.
On ne peut plus dire que je suis malheureux. Je trouve la vie trop inouïe pour ne pas l’aimer.
J’aimais tant l’émotion, mais j’ai du me perdre moi aussi dans le ballottement du monde.
Je suis comme un ancien feu qui a fait son temps. Les émotions maintenant sont comme des mensonges.
Je regarde les choses sans les voir. J’y devine un morceau de souvenirs.
Je suis devenu si différent. Et je sais pas si la vie renaîtra en moi. Peut-être les ténèbres actuels annoncent-ils une prochaine éclarcie.
Cela fait si longtemps que je porte ce sentiment en moi. Je crois que je l’ai toujours porté. Je suis né avec.
Je croirais volontiers les anciens dogmes, ceux-là qui voyaient la vie terrestre comme un passage transitoire.
Je serais tout enclin à le croire. Mais n’est-ce pas là, une certaine forme d’abandon, de lâcheté ?
Tout s’explique, et tout est vide dans les solutions que proposent la pensée d’aujourd’hui.
Cela fait partie de la même folie. Le bien et le mal, le beau, le laid… tant d’idées qu’il est bon de croire
Mais qui maintenant n’ont plus de sens. Parfois je me dis que l’humanité s’amoindrit et que, comme l’avait écrit Levi-Strauss
Le monde a commencé sans l’homme, et s’achèvera sans lui. Logique implacable.
Aux yeux des peuples indigènes, nous sommes devenus de tels monstres. De tels fous. Comme je sens qu’ils ont raison.
Ce que je sens moi, c’est qu’il n’y a plus la vie.
Non non, ce n’est pas seulement le reflet de mes états d’âme.
Et nous en sommes si habitués que depuis longtemps déjà, nous n’en avons plus conscience
Et bien loin de nous l’idée de nous battre pour cette vie, voire même l’idée de tout combat.
Comme tous les enfants, habitués au goût des arômes artificiels, ne savent plus le véritable goût des fruits.
Il en va de même avec l’homme qui, s’étant habitué à l’insipidité de la vie artificielle, ne connaît plus le goût de la vraie vie.
C’est avec une telle certitude que je dis cela. Je le sais au fond de mes entrailles. La civilisation se dirige vers une insipidité et une virtualisation totale.
Quant à me demander ce qu’est la fameuse vraie vie dont je parle, je ne pourrais la décrire comme ça.
Je sais, c’est facile… Mais ce que je peux dire, c’est que je l’ai connue. Je l’ai connue.
En de rares occasions je l’ai connue et c’est pour cette raison que je ne peux me résoudre, me contenter de cette vie là.
J’ai tenté de lever quelques armes, de me battre contre cette fantômisation, cette dématérialisation de l’homme.
Puis ce qui était un combat est devenue un échappatoire. Mais l’échappatoire est impossible,
L’échappatoire est devenue lassitude, vanité, désastre.
J’ai le sentiment d’être ailleurs, de ne plus vraiment appartenir à ce monde. De n’être plus qu’une âme en perdition. Une âme vaincue. Un fantôme parmi les morts.
Peut-être que ce néant que je recherche est une sorte de sagesse, une évolution bénie.
Peut-être ma quête a t-elle quelque chose d’infiniment plus honorable que la quête ordinaire du plaisir et de son impossible contentement.
Pourtant je les envie silencieusement, parfois.
Et je me surprends à les aimer, là où auparavant je n’avais que de l’amertume, du ressentiment, je commence à les aimer pour ce qu’ils sont.
Même à travers cette grande erreur par laquelle ils pensent vivre.
Malgré que leur vie, le plus souvent, ne se réduit qu’à une longue justification de l’existence.
Là où la vie a besoin d’être justifiée, elle n’est plus.
Voilà peut-être où se situe la vraie vie dont je parlais, elle est là où il n’est plus besoin d’être prouvée. Car elle est là, tout simplement.
Et tout ce qui est vrai n’a pas besoin d’être légitimé.

Ma mémoire

Ma mémoire contient les lieux et les jours
Les résolutions les flétrissures, les dieux, les indolences
Les soleils d’été et les amis. Elle contient les jeux innocents et la mort
Les portraits froids les yeux fermés, la pluie et les enchantements.
Cette voix quelques bouts de tissus froissés, des papiers ornés de dessins
Et de vers, des châteaux d’eau des musiques de chambre, des tasses de thé
Les murmures lancés d’une fenêtre vers une autre, des paroles de prisonniers
Des pensées dédiées au ciel, à ce que nous étions
À ce que nous sommes plus
Elle contient les étoiles et l’avenir

Je ne crains pas les éclairs

Je ne crains pas les éclairs ni les tourmentes, ni les aveuglements.
Ni les clairons du départ. Ni les instruments désaccordés, ni les fruits mûrs,
Ni les fantômes ni les longues absences. Ni l’amour ni les heures affluences, ni la solitude,
Ni le vacarme environnant, ni les fous. Ni les klaxons des chauffards.
Je ne crains pas le courant chaud des tropiques, ni les moustiques, ni le lait caillé,
Ni les ascenseurs en panne, ni les animaux sauvages. Je ne crains pas la nourriture en boîte,
Ni la hauteur des buildings, ni les rencontres ratées. Ni les coffre-forts.
Je ne crains pas de n’avoir plus de cigarettes ni d’alcool, ni de finir marin-pêcheur.
Ni le noir, ni les poches vides. Ni les maladies, ni les nuits froides ni les confettis. Ni l’aventure.
Ni le vide ni la tristesse, ni le silence, ni d’aller vivre en Alaska. Ni de perdre mes clefs. Ni les coeurs éteints.
Je ne crains pas d’être un étranger ni de me noyer, ni d’être chômeur longue durée, ni de perdre mes cheveux,
Ni de ne plus écrire pendant trois mois, ni le feu ni les mauvais films. Ni de perdre le goût de la vie.
Ni les perditions ni les enchantements, ni les infortunes. Ni les mirages, ni les fleurs et les amours fanés.
Mais il y a une chose que je crains, une seule, c’est que tu m’oublies.

Territoires

On entre dans ma vie comme dans un paysage. Comme dans un colisée.
Un fourre-tout. Un tableau de maître barbouillé. Comme dans le déluge.
Un vase de fleurs altérées. Un entrepôt de bizarreries.
Comme dans les ruines. Un monument à la lune.
Une plage de sable brun. Comme on entre dans la maison familière.
Sans avoir à sonner à la porte. Sans avoir à faire semblant.
On y entre comme dans un coffre à denrées rares, comme dans la maison des fous.
Sans politesses faussées. Sans sourires contrefaits.
Avec le parfum pour identité, la peau pour se reconnaître.
On y entre comme en terre nouvelle.
Territoire à conquérir qui s’évade à l’infini.
Où même les ombres et les arbres parlent. Où le vent signifie autre chose.
Où la peine va à ravir. Pour y reprendre vie. Y réinventer une histoire.
Et la mélodie des discrètes illusions. On y entre pour s’y reposer.
Pour s’y perdre. Pour y réveiller ce qui était endormi.
Pour y attendre la pluie. Le soleil.
Pour y rester pour toujours.
On entre dans ma vie exactement comme tu le fais
Sans en avoir l’air.

Derrière ton savoir

Par-delà ma fenêtre. Les paysages.
Les chutes d’eau, les confettis. Derrière les mésanges.
Derrière les non-dits, tes cheveux noués. Les chemins de traverse.
Derrière tous les bruits, les dialogues. Les parasites de la télé.
Les moteurs des voitures et les voisins qui ronflent, derrière les films industriels.
Les livres et les comptoirs des hommes déchus. Derrière le sens.
Les réverbères et les tartelettes aux framboises. Derrière le rêve.
La porte de ma demeure, les murs. Les pas des passant, les cartes du ciel.
Derrière ton savoir, les joies de passage. Derrière tes yeux et ta bouche close.
Derrière la raison et l’intelligence. Les preuves, la musique, les craintes.
Tes chaussures hautes lacées, le courage. Derrière la répétition des jours.
Le maquillage, les maladresses. Le parfum, les restaurants chinois.
Derrière les poèmes, les pages de mots dressées comme des totems. Derrière ta voix.
Derrière les écrans, les voiles factices. Les insectes nocturnes.
Fais moi oublier

Ne le nie pas lorsque tu dors

Mais la mort c’est aussi le ciel clair
La couverture remontée sur les épaules
Une chute de petites pierres dans le jardin
Ce sont deux silences qui dialoguent entre eux
Le matin et le soir
Le rouge et le blanc
Le trou béant et l’eau du corps qui s’en va
Une blancheur qui n’en finit pas
C’est le passant qui glisse sur un trottoir un peu bas
La dernière marche du palais un peu trop haute
Le livre enfin refermé
C’est laisser la place à l’oiseau, sur le marbre
Laisser son manteau dans le vestibule
Aller pieds nus visiter l’autre horizon
Laisser un peu de nuit dans la main des enfants
Mêlée de cuivre et d’argent, laisser du vent
C’est la fin du conte
La surprise du chef
Le plat du dernier jour
Sur lequel on a versé trop de sel
C’est aller faire comme les autres
Finir un rêve pour en commencer un autre
Se muer en souvenirs
Laisser dans le vestiaire
Sa peau et son odeur, ne plus poser ses doigts sur le piano
Ni enfiler son pantalon
Ni se piquer sur le cactus
La mélodie fantôme
La montre cassée
Le chat qui n’aura plus son lait à la même heure
Qui n’aura plus les mêmes caresses
C’est le canapé trop confortable
La dernière vendange, la dernière canne à sucre coupée
C’est notre chambre qui n’est plus la nôtre
C’est l’explication sereine
Le manège en panne
Les jouets vendus dans les vide-greniers
Le soleil qui brille pour d’autres
C’est aller voir du côté des étoiles
Ce qui se raconte
C’est le téléphone qui sonne pour rien
La messagerie pleine
Terminer son histoire dans le coffre aux objets perdus
Laisser son empreinte aux voleurs
Rouler pour l’invisible
Faire affaire avec le ciel
Laisser au vent le dernier mot
Le ventre pâli
Ce sont les yeux et les mains qui partent pour un autre voyage
Le baiser mouillé perdu
La buée sur la vitre du temps
C’est échanger un vertige pour un vestige
Une voix pour un secret
Un mot pour un rien
C’est finir dans la sève d’un arbre
Dans un vase de fleurs
Bricoler son tipi comme on peut
Et son paradis
Prendre une mer inconnue
C’est un grand oiseau noir et calme
Qui se pose sur les choses et les êtres
Et les emporte
Avec le vent, le pollen et les souvenirs

Bascule

J’ai perdu mon arrête. Le coche et puis l’horizon.
L’estramaçon et la languette de la pochette surprise.
J’ai perdu le candélabre et le château terne.
Les chaussons de flanelle, la couverture polaire.
Les piles de la télécommande, le bouton de la radio.
J’ai perdu le coeur et le frontispice. Le balcon aux oiseaux.
Mes clefs, le fil du temps et d’ariane. Les étoiles.
J’ai perdu les raisons et le sens des paroles. Mon couteau de cuisine.
Les féeries. Les nappes bariolées des restaurants.
Mon chemisier brun et mon jeans noir. Le dos de la lisière.

Et comme si c’était tout
J’ai perdu les jetons du manège. La direction du vent.
La source lointaine. La musique et l’hiver caduc.
J’ai perdu le jour et tout ce qui va avec. L’amour.
Le goût des noisettes, le poème. L’envie.
Le jardin enrichi de mon oncle et ma révolte.
La corde de la guitare, l’élasticité des réticences. Ma chance.
Le rire. L’odeur et la variété des fleurs.
J’ai perdu le col de la montagne et les cachotteries. Les lieux.
Les réminiscences. Les piqûres de moustiques. Le tabac et l’habitude.
J’ai perdu le couvercle. Les territoires et puis l’opéra.
Le rayon de lune. La liberté. Le chaos nu des égarements.
L’antérieur et l’intérieur. L’éclosion des collines.
L’à-venir, le décor du théâtre. Le plaisir et le colorant du ciel. Le printemps.
Mais il me reste encore une chose, je crois
C’est fermer les yeux

Je ne suis pas poisson

Quelqu’un aurait dit…
« ta langue ce poisson rouge dans le bocal de ta voix »
se cogne aux parois en émail de mes mots et contre tes dents, disant,
je ne suis pas poisson je ne suis pas poisson
Qui tourne en rond dans son bocal de vers
Je ne suis pas plus langue qui fait mine d’écrire
Que son de voix
Pas plus poisson qui fait mine d’éclore
Se tortillant dans son palais de vers
Que papier de soi
Quelqu’un aurait dit…
Je vois ma bouche se clore
Comme écriture sur papier de verre
Dans une eau de chlore
je ne suis pas poisson je ne suis pas poisson
Je ne suis pas plus langue que poisson rouge
Dans le son de ta voix

 

 

 

* "ta langue ce poisson rouge dans le bocal de ta voix" est un vers de Paul Éluard

Si un jour tu te souviens

Si un jour tu te souviens

au détour d’une journée comme les autres
d’une phrase, d’une ligne, sortie de sa nuit soudainement

étincelle

peut-être te souviendras-tu de moi

qui suis passé dans ta vie comme une étoile filante.

Si un jour
un sourire te fait défaut, si un manque se fait ressentir

froissement de cœur au fond de la poitrine

si un jour la musique est là mais l’âme en est absente

peut-être penseras-tu à moi

qui n’ai fait que passer près de toi

pendant que tu marchais rigoureusement le long de ton existence choisie.

Peut-être serai-je mort déjà quand tu regretteras

l’immense amour que je nourrissais pour toi

et que tu n’as pas connu.

Je serai mort

depuis longtemps et tu seras à la moitié de ta vie à peine,

assoupie sur un tapis d’herbes, les hyacinthes proches

et le son d’une rivière te rappelleront le temps qui a passé.

Je serai mort et le soleil se lèvera sans moi

je ne connaîtrai plus ni le vent ni la musique

je ne serai plus ici et si proche pourtant

toi que j’ai si peu caressée

toi que j’ai si peu connue malgré tout

Ô comme j’ai connu en toi tout ce qu’il y a d’inconnu…

Si un jour au détour d’une rue bondée

tu regardes les visages en te disant que peut-être

je pourrais soudainement apparaître

tu te souviendras que j’aurais quitté ce monde

après avoir souri une dernière fois
regardant le soleil se lever sur les toits de ma ville.

Si un jour tu lis quelques poèmes de moi,

prise d’un besoin soudain de tristesse et de souvenirs, tu sentiras
quelque chose de doux et de bienveillant passer sur toi
comme pour te dire ne sois pas si triste et vis

Vie comme tu le fais depuis toujours
avec les jours qui se suivent et les averses et les rues que tu emprunteras
pendant que je serai absent

vis et mène une vie très longue et très calme

loin de mes tourmentes et de mes douleurs.

Tu te rappelleras alors comme j’ai vécu

les hirondelles

les chiens errants

tout ce qui court

tout ce qui chante

tout ce qui rit

se rappellera encore de mon sourire et mes larmes seront peut-être
quelque part cachées sous les yeux de la Lune.

Si un jour une âme te manque
si une présence perdue paraît comme un regret sourd

dans un coin ensoleillé de ton cœur garde pour moi une place même légère même minuscule
pour que je puisse y ranger quelques affaires et quelques poèmes.

Si je n’ai pas existé dans ce monde peut-être

trouverais-je un lieu de vie dans ton sein et dans ta mémoire,

pour y déposer mes mains et mon odeur
peut-être prendrai-je la forme d’un rêve une évanescence,
quelque chose de très versatile,

une étoffe,

peut-être de la dentelle
pour y décorer ton monde intérieur

y déposer toutes luxuriances et splendeurs passées et à venir,

paradis précieux de ton jardin secret, de moi seul connu,

seule prétention de mon voyage,

seule et unique possession de ma vie,

Chambre secrète de ton cœur,

au plafond constellé d’étoiles et recouvert

de lierres et de lueurs.

Tu te souviendras de moi un instant

puis le vent soudain se fera plus fort, et plus froid

un morceau du ciel au loin s’obscurcira, un réveil sonnera près de toi

un camion de pompier passera sous ta fenêtre ou la lumière, qui se sera frayée

un passage par la fente des volets pour atteindre tes yeux alourdis par le rêve et le sommeil.

Tu te souviendras de moi un instant

puis la vie à nouveau viendra te reprendre
et te rapprocher de la superficielle et non moins belle apparence des choses.

Je serai alors le souvenir oublié parmi tous les autres souvenirs

le corps absent parmi tous les corps absents, ce cadavre au fond de ce
cimetière qu’on appelle mémoire

et orgueilleux

et jaloux

de n’être pas seul en ton cœur je partirai peut-être de ma demeure automnale

pour aller consumer ma nuit au loin sous la forme d’une étoile

je compterai les secondes et les minutes, les jours sans lumière près de moi
Je rêverai de toi même lorsque d’autres bras serreront ton corps

d’autres bouches se poseront sur ta bouche

même si je n’ai plus ton odeur ton visage

ne sera pas en moi comme un linceul

un simple souvenir noirci par le temps

mais bien plus il sera un diamant

un morceau de paradis perdu

un vase de larmes claires
Tu seras en moi comme une pensée vivante

une danseuse qui entraînera tout mon être après elle

dans son sillage avec ton âme autour

comme un parfum capiteux, mes pensées par milliers

prendront leur envol vers un infini qui n’aura pas de nom

j’oublierai les pays

les maisons

les gens

j’oublierai ma vie
ma mort

le temps que durera le parfum de ta peau

auprès de moi et la chaleur de tes mains autour de mon visage

avec la solitude effacée
je perdrai les lieux
et le décompte des jours
par une mécanique magique

pour une merveille perpétuelle

les milliers d’heures alourdies par la tristesse et la mélancolie
seront bien vite oubliées

et perdues

loin de la Terre et je serai plus près

du soleil encore.

Rien ne me fait plus rêver, ni la nuit ni les étoiles

Rien ne me fait plus rêver, ni la nuit ni les étoiles, ni les sourires, ni les amoureux ni les paysages, ni les soleils ni l’écriture, ni la réussite ni l’argent, ni les espoirs, ni les rêves, ni les lubies, ni les chimères, ni les fantasmes, ni les élucubrations, ni les cliquetis passagers, ni le cinéma, ni les chemins de traverse, ni les promesses closes, ni les comptoirs à silence, ni les talents, ni les élancements du coeur, ni les coffres à trésors, ni les rayons de lumière, ni les jeux infinis, ni les orages, ni les mines fraîchies, ni les larmes, ni les musiques, ni les temps délabrés, ni les pièces de tissu raccommodées, ni les intimes sauvageries, ni les mangroves parfumées, ni les fruits exotiques, ni les odeurs inconnues, ni les voyages sur la mer, ni les mystères irrésolus, ni les élévations magiques, ni les féeries, ni les paradis éphémères, ni les mains endolories, ni les saisons, ni les rafraîchissements marins, ni les sels de la nuit, ni les chorus résonnants au sein des églises, ni les idées passagères, ni les envies, ni les passions, ni les battements du coeur, ni les jours à venir, ni les levées du soleil, ni les instants précieux, ni les craintes d’une nuit différente de toutes les autres, ni les joies, ni les chants, ni les aveux, ni les flammes sacrées, ni les couleurs, ni les oreillers, ni les baies vitrées donnant sur la mer, ni les visions astronomiques, ni les vers, ni les cris des enfants, ni le bonheur, ni les longs cheveux, ni la mort, ni les ballades nocturnes, ni les peintures, ni les dons du coeur, ni la tristesse, ni le malheur, ni l’alcool, ni la bourse, ni la mélancolie, ni les livres, ni les framboises, ni les technologies, ni les émotions

Je cours après le temps toujours il me rattrape…

Le monde décidément ce soir, fait un bruit assourdissant
Pas un silencieux à la ronde
Pas un qui ne vienne gratter une existence
À la porte des médiocrités
Rien n’est beau, tout sonne creux
Tout est sans âme
Je ferme alors l’interrupteur du monde
Puis je te vois toi qui flotte sans bruit par-dessus tout le reste
Le menton vissé à la paume de tes mains
À la fenêtre de la maison des fous

Se retrouver soi figurine

Se retrouver soi figurine effacée sous les amas de cendres
Entre les graviers du chemin et sous le verre qui n’a pas été brisé
Se retrouver soi dans tout l’éventail des anciennes musiques
Se retrouver et ne rien demander d’autre

Élixir

Un flacon dans mon coeur garde précieusement ta voix
Si, demain, sous le soleil cuisant du matin
Un semblant d’absence se fera ressentir
Je l’ouvrirai et laisserai ton écho
M’environner

C’était prévu

C’était prévu tout au fond du ciel
C’était écrit entre les mots, entre les lignes diverses
En filigrane dans le bleu des porcelaines, détaché de la fêlure
Dans le verre et les pages de journal survolées
C’était prévu dans l’épaisseur de l’écorce, dans l’intimité de tes ouvrages
Dans le frôlement et l’espace en toutes lettres sous tes pas ensorcelés
Dans la dernière pensée du soir en imaginant les étoiles, c’était gravé là
Dans l’orange tenace du crépuscule, dans le bout de papier froissé sur la table de nuit
Inscrit dans nos gênes, dans nos cellules, dans les tiges glacées des fleurs d’hiver
C’était entre les mains du geôlier, posté devant la porte de notre vie
C’était écrit quand ma parole orchestre les battements de ton coeur
Dans cet autre regard posé sur soi, dans l’émergence des euphories et des nouvelles saisons
C’était prévu dans les balbutiements, quand une étrange magie se souvient et se soulève
C’était prévu tout au fond du ciel, je le savais bien

Histoire

Dans cent ans, dans mille ans, quand nous ne seront plus
Que des cadavres nus, au soleil dépourvu,
Quand le dernier rayon paraîtra au balcon
Sous la forme de cendre et de tristes flocons ;

Quand la vie ce mirage, aura fini l’histoire,
Terminera sa nuit au fond de ton armoire,
Tu fermeras le conte et le dernier rideau
De la pièce magique et des mille flambeaux.

Tu traceras à la pointe de ton navire
Immobile, la ligne éphémère du rire,
Tu prendras ton linceul contre tes yeux mouillés,
Contre ton blanc visage et tes joues barbouillées ;

Et tu dessineras, la craie sur le tombeau
L’esquisse de ton ciel. Sur ce sombre tableau,
L’horizon de la mer et ton immense été,
L’image colorée d’une vie désertée.

La parfum de ta peau disparaîtra du monde,
Et le son de ta voix et ta moue moribonde,
Le bruit de tes pas sur la voûte circulaire,
Tout ce qui était toi replié dans la terre.

Sous le grand paravent, sous le brise-soleils
Un souvenir peut-être attend dans son sommeil.
Si le piano se tait, si la muse n’est plus
Qu’une femme fantôme au silence tenue ;

Si, au printemps promis, l’aurore fatiguée
Ne dresse plus sa robe, à la nuit reléguée ;
Si, loin de ce qui nous faisaient, loin de ma peau
Tu couvres d’un silence un éternel repos ;

Si, du fond de ta nuit, tu rêves de goûter
À nouveau ce soleil, à nouveau les étés.
Si l’horloge brisée ne t’indique plus l’heure,
Repense à moi qui ne dis mot mais qui demeure.