Sélectionner une page

Le petit noité

Écran allumé, on interpénètre l’univers ; le temps d’un hoquet tout au plus. Il y a une minute encore, l’univers était recelé, hors d’atteinte. Le petit noité était las, en attente d’une abstraction qui ne parvenait pas à venir au jour. Il a suffit d’un clic sur le bouton pour se transcender. Qui, et quoi vient, la besace riche de phénomènes, de promesses déployées ? Le formaté deviendrait soupape d’étincelles, sitôt connecté à la source des signaux cosmiques ? Hey, j’appuie sur le bouton.

Comment et pourquoi Alejandro Jodorowsky m’a conseillé de faire du tir au pistolet

Comment et pourquoi Alejandro Jodorowsky m’a conseillé de faire du tir au pistolet

J’ai la mémoire mauvaise, mais je me souviens qu’il faisait jour. J’étais sur le point de me jeter la tête la première dans le bienheureux piège, tendu pour mon salut. Il prononça d’abord mon nom (mon corps en fût guère surpris, je ne pris pas la peine de mimer l’étonnement. À quoi bon ? J’étais venu pour cela). J’avais intercepté la rencontre en plein ciel, telle un pigeon ; il se chargea de mettre la table. Il me réserva la dernière place : la pire. La meilleure tout bien pesé. La seule qui vaille
Que vaille augmente les chances d’imprimer au mieux dans la mémoire. Mon corps savait bien à quel type de personnage il avait affaire, il me le signala de mille façons, mon esprit était tout occupé à me contenir. J’étais bien décidé à sauter nu dans le piège émancipateur, là-dedans, je n’avais plus besoin de mes affaires, peu importent les pacotilles, peu importe si je n’étais moi-même qu’une pacotille, portée là par le vent, mourant mouvant alternativement, comme chacun, il n’était plus l’heure de faire semblant. Le vieillard (il se nomme lui-même ainsi) est enfantin et rigolard comme peut l’être un initié. Je me porte tant bien que mal, avec mes barreaux qu’il écarta d’un trait. De moins en moins je sais m’exprimer à l’aide de mots, une autorité latente brise mes élans, sans doute suis-je trop plein d’une fureur aride. La véritable communication s’effectuant d’un corps vers un autre corps, je ne savais que trop bien la multitudes de signes qui émergeaient de nous deux. « Tu ne t’aimes pas toi-même » me lança t-il. « Tu as tous les talents possibles, mais tu as la tête en bas. Comme un pendu ». Je savais tout cela mieux que quiconque, je ne découvrais rien, je croyais m’émerveiller de sa capacité de lecture de l’autre, quand au fond je le savais déjà largement capable. « Tu te punis tout seul ». Là-dessus se produisit un événement d’ordre magique que je préfère taire ici. Je dis d’ordre magique, peut-être que je succombe au spectaculaire, quand il s’agit plus simplement d’un mécanisme naturel de la vie, laquelle est magique par nature. L’assistance, debout autour de nous se mit à crier, à rire, les deux à la fois, à la fois stupéfiés et usant du rire afin d’annuler sur-le-champ toute forme d’anxiété qui pourrait naître à la suite d’un événement par trop extraordinaire. Je n’étais décidément pas entouré d’imbéciles. Un instant j’ai souhaité comprendre l’espagnol pour mieux saisir leurs mots, avant de réaliser la futilité à nouveau de la langue. Je n’étais pas vraiment surpris, mais plein de reconnaissance. J’avais le sentiment de vivre le film tel qu’il avait été agencé en amont, mais sans éprouver la lassitude. Le mouvement allait tel que je souhaitais intérieurement qu’il s’exécute à ce moment précis : la beauté est une conjonction. Lui, le vieillard, était savant suffisamment pour savoir se replier et laisser parler la vie à travers ses mains et ses yeux. Tout cela le faisait bien rire. Je ne sais pas si je riais, il me semble que oui. « Tu dois faire du tir au pistolet. Voilà ce que tu dois faire ». Il riait de plus belle.

Chant du prisonnier

Il me connaît mal, celui qui pense que je suis un lâche, celui qui s’imagine que je vais pousser ici mon dernier couac, ainsi débraillé, la gorge ouverte aux quatre vents, un râle en lieu et place de ma faconde, les doigts enflés de presser les murs, noirs de la suie perpétuelle qui les recouvre. Mon métabolisme fonctionne encore, pas qu’un peu, je suis toujours en mesure de laisser derrière moi ordures, contrariétés, exaltations nombreuses, de prendre le pli du jour, si sinueux soit-il. Porter sur mes épaules une volée de leurs volatiles condamnations. Hurlez donc. Ou perpétuez les sentences illégitimes. J’étoufferai le tout dans un rire salubre indéfiniment. Mon plan d’attaque est étendu, l’adversité n’en verra pas le bout, pas plus que moi-même d’ailleurs. Contre toute forme de lenteur j’exercerai ma célérité : un pas, un à un, un autre. Un bond, trois marches d’un seul coup. Une charogne, une merde sans égard. Une proie qu’un chasseur a déportée dans mon réduit. Un attroupement de curieux qui se bouscule à l’œilleton. Ils viennent assister, voir la bête. Je creuserai mon chemin tout tracé dans le ciel, où je ne suis pas sensé me trouver. Je décompterai volontiers mon dû, le solde des étoiles sur les doigts d’une main. Quand je passe la tête et le cou par la lucarne. Elles ne brillent que pour moi puisque je suis seul à les contempler. Elles seules en fin de compte sont dignes d’ordonner mon absolution, la grâce sourd entre les pierres, les échos remontent, comme autant de prières décousues et ascensionnelles. Les étoiles, répondront-elles à ce vacarme d’emmuré ? Ou devrais-je adresser une requête aux sourds et aux aveugles ? Remuer, remuer, en réponse à l’immobilité dans laquelle on a fait vœu de me confondre. Les vengeurs sont dénués de raison, dragués du fond des eaux ils mangent les astres. Gagner le loup, rasant la terre. Suivre le mur, il se terminera bientôt.

Lézard (Palioxis)


Lézard (Palioxis)

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vécu en reptile, et n’ai fait que m’adapter, selon les situations et les êtres auprès desquels je me trouvais, ainsi que l’esprit de l’évolution et de l’adaptation des espèces l’ordonne à mes cellules. Rien que de très normal dans ceci, me suis-je toujours dit. Une chose est certaine : je n’ai jamais été corrigé ni incité à me comporter différemment. Cet agissement de métamorphe a l’avantage de plaire au grand nombre, je donne à chacun de ce qu’il attend de moi, ayant développé à un degré peu commun ma capacité à détecter et à répondre avec précision au désir de l’autre, il est aisé pour moi d’enchanter, de mettre à l’aise, de rendre heureux voire vivant en certaines occasions. En ma compagnie, chacun a le sentiment de se trouver en territoire familier. En retour, je demande finalement pas grand chose, sinon qu’on me foute la paix. En parallèle au développement de ma capacité d’adaptation j’ai aussi cultivé à l’extrême l’esprit de la fuite. Je m’explique : un chuintement un tant soit peu bizarre suffit à déclencher instantanément un mouvement réflexe prodigieusement bref et efficace, mais n’étant pas hérisson, je ne suis pas en mesure de me rouler en boule, je me précipite donc vers un point de sortie, repéré inconsciemment depuis belle-lurette, saisi le temps d’un éclair, je m’y engouffre avant que quiconque ait compris de quoi il en retourne précisément. Il va de soi que la fuite peut prendre toutes les formes mais la plus énigmatique, la pointe extrême de mon art, c’est la fuite à l’intérieur de mon âme. Vous ne comprendrez pas ceci. Sachez que je ne le comprends pas non plus, si cela peut vous rassurer, non seulement sur ma santé mentale, mais surtout sur la votre. On peut donc affirmer sans crainte de se tromper que j’ai été éduqué à la façon des reptiles. Assez récemment pourtant je réalisais qu’il ne m’était plus guère utile d’étirer la langue afin de capter dieu sait quelles hormones ou odeurs dans l’air frais du matin. Je découvrais qu’il ne m’était pas indispensable non plus d’exercer mon repos et le rehaussement de la température de mon corps, appuyé contre un rocher, enveloppé dans les rayons chauds et bienveillants du Soleil. Mais la découverte la plus récente et la plus formidable, le sublime achèvement de mon existence de reptile est celui-ci : à la suite de cette nouvelle métamorphose, j’achevais de concevoir qu’il ne m’était plus nécéssaire de prendre la fuite. Я]ф

(Ce dernier mot cryptique, c’est le chat qui l’a composé, en marchant sans gêne aucune sur mon clavier. Je lui laisse donc le mot de la fin.)

Fantasme des origines

Je me suis couché dans l’herbe, la nuit sans rien dire, enfin, dans le but de dire quelque chose, sinon le montrer, à ma manière, discrètement pour être certain de ne pas être entendu, ni vu, ni même deviné, simplement me faire oublier, ici, à cette heure-ci, à aucune autre. Par quelques gestes que d’aucuns ne remarqueront même pas, tant les herbes sont hautes à cet endroit. Tant je sors petit, vraiment petit à petit de tout ceci. Ils auraient beau brailler, je ne m’en reviendrai pas, dans leur foutu manège. On pourrait penser que ma ronde est terminée, mais elle débute à peine, j’en arrive bientôt à la moitié, qui le remarquera, c’est pas comme si nous n’étions pas des millions dans une semblable situation, plus ou moins, si mes calculs sont exacts. Je peux bien m’extirper de leur manège un moment, m’accorder un instant de répit dans les hautes herbes, une stase en compagnie des insectes et des astres, quelques secondes, que dis-je, une fraction de milliseconde, ils n’y verront que du feu, tant l’activité générale bat son plein, tant ils sont occupés. Tant ils sont aveugles et sourds. Mais voilà les fractions de secondes déjà révolues, je n’ai pas eu le temps de poser le bassin, la tête, le tronc comme je le souhaitais, dans une position digne au minimum, je dis bien digne au minimum, sinon viable. Je n’ai pas eu le temps de m’organiser qu’on m’ordonne déjà de me relever, de poursuivre l’occupation assujettie, la petite voix routinière, tonnant comme un réflexe, la petite voix régissante, une bulle, un confetti, rasade interlope, pécule accaparant nos poussières. Je ne l’entends déjà plus, tandis que ma tête s’enfonce délicatement dans la terre meuble, mais Dieu, qu’elle est confortable, infusée de rougeurs, tant et tant que j’en deviendrais moi aussi presque sourd aux bruits du monde, aux cris rageurs, au vent du soir, Dieu que les herbes sont hautes, de plus en plus hautes à mesure que je descends.

Oscillations

La fouille est pourtant méticuleuse. Les tiroirs ont été vidés, les draps du lit retirés, la terre retournée. J’ai tiré les meubles, sondé l’armoire à pharmacie, vérifié les coussinets du chat. J’ai tant et tant examiné, scruté, que je sais plus ce que je cherche. Sinon la perdition, à la limite. Partir à la recherche pour faire abstraction, afin d’être certain de ne pas me souvenir d’une chose que j’ai certainement dû oublier, malgré que je n’en sois pas certain. Je m’en souviendrais, si je cessais seulement de la chercher. Peut-être égarée sur le chemin, quand je marchais de façon malavisée, imaginant me promener, découvrir la ville sous de nouvelles coutures, sentir l’air frais de la nuit, reconstituant par anticipation l’histoire des passants que je croisais, finalement non, je ne me promenais pas, en fin de compte j’allais droit vers mon but, qui était d’égarer sur le chemin une chose que j’ignore et que j’étais heureux malgré tout de ne jamais retrouver. L’occasion est parfaite de partir à la recherche d’on ignore quoi, pareil à l’animal, dans son environnement hypostimulant, attiré par un phosphène s’évanouissant sitôt fixé du regard, tendant l’oreille, croyant avoir entendu un bruit manquant de se reproduire, évincé par le silence profond. J’y suis. Peut-être dans la bibliothèque, entre les pages d’un livre, une note manuscrite d’une importance fondamentale, une feuille écrasée, un autocollant souvenir, l’élément déclencheur qui sonnera le nouveau départ, l’œuvre mise au clair. À moins qu’il ne me faille concentrer mon attention sur une musique particulière, ainsi je les fais défiler dans mes écouteurs, espérant tomber enfin sur celle qui saura invoquer, par le battement juste, par la tonalité juste, un événement voilé, enfoui dans sa plénitude. À quoi bon sillonner la Terre, me dis-je, si ça n’est pas pour viser le sublime.

Nous n’avons pas de perspectives. Nous allons selon la ligne, butant sur l’angle, longeant le dérisoire. Nous en avons fait des kilomètres la nuit, le mors aux dent, traversant les bois nus, guettant la stupeur, chassant le trouble. Le feu incommode d’une âme vive.

Un conte bizarre

Le maléfice vaudou se manifestait d’abord sous la forme d’un léger urticaire situé sous le biceps ; n’osant pas se gratter, de peur d’amplifier le mal, il gardait le bras levé afin d’éviter tout frottement. Cela passera bientôt se dit-il. Cela ne passera jamais, c’est une certitude se dit-il désormais. Cela ne fera que s’intensifier et je terminerai ma vie esclave de mon grattoir, de ma gratte-éponge ou d’une quelconque serviette exfoliante en nylon. Voilà tout. La journée avait pourtant bien débutée. Elle n’était pas sensée se terminer ainsi. Pourquoi pas, après tout ? Il avait pris le calme bien trop tôt pour acquis. Il n’avait pas décelé le potentiel de tempêtes dans les plis. Le calme le laissait présager, il aurait dû le savoir. Il n’était pas sensé se rouler ainsi dans la béatitude d’une bête promesse née le matin même, sous le signe distinct d’une tranquillité abasourdie. Il frappe du poing la paume de sa main, tandis que l’urticaire d’origine certainement vaudoue serpente sous ses aisselles. Une nouvelle tache rouge apparaît sur sa cuisse. Je suis la papegai d’un autre et non des moindres, peut-être même qu’ils sont plusieurs à frapper du tambour, à percer de fléchettes une effigie de moi mystérieusement acquise par un être envieux. Les maléficiers redoublent d’efforts. Peut-être des nécromants. Ce qu’ils souhaitent, c’est que je m’écroule ainsi comme un château de cartes, que je pousse mon dernier râle, avant d’essayer sur mon corps inerte quelques nouveaux sorts appris dans des livres qu’on ne trouve pas dans la brocante du quartier. Peut-être sont-ils derrière la porte, ou de l’autre côté du mur, à écouter, à attendre le bruit caractéristique de l’écroulement. Ne pas se gratter, je ne leur offrirai pas ce plaisir, ça non, ils peuvent toujours courir. Me gratter une seule fois ouvrirai la porte à toute une panoplie de démangeaisons, et d’autres supplices dont je n’ai pas même idée. Je sortirai vainqueur de ce mauvais pas, répète t-il, prêt au combat. Il se met debout, écarte légèrement ses jambes positionnées en biais, plie à demi les genoux, place ses mains paume contre paume. On pourrait croire qu’il veut prier, mais ça n’est pas le cas, il mime inconsciemment une position de ju-jitsu aperçue dans un documentaire. À moins qu’il ne s’agisse de yoga. Il respire profondément, se concentre sur son souffle. Il pense fièrement être parvenu à vider son esprit de toute pensée sans réaliser qu’un énorme cortège de réflexions parasites et brouillonnes effectuent des mouvements de brasses sur le plancher océanique de sa conscience, provoquant de perceptibles remous qu’il imagine être simplement le signe de son infinie perceptivité du présent et de l’énergie vitale qui infuse l’univers. Je fais le vide, se dit-il. Je fais le vide et ça m’effraie. Mais ça les fera fuir, aussi. Ça me rendra indigeste. Ils ne voudront pas d’une coquille vide. Le bernard-l’ermite a foutu le camp. Ils passeront à une autre proie. Alors je sortirai vainqueur de tout ceci, se persuade t-il intérieurement. *Il n’y a plus de viande ici, entendez-vous ?* crie t-il aux maléficiers qu’il imagine, l’oreille collée à la cloison, de l’autre côté. *Nulle réponse ?*, bredouille t-il. Quelqu’un allume le plafonnier. *Tu ne dors pas ?*, demande la mère, *Bien, tu as dû faire un mauvais rêve*. La mère prend l’enfant dans ses bras, le dorlote un moment avant de le remettre dans son lit et de retourner dans sa chambre, non sans l’avoir recouvert délicatement d’une chaude couverture. L’enfant trouve le sommeil, réalisant avec satisfaction que tout ceci n’était que le produit de son imagination.

Rituel spirituel

On eût dit que pour elle, la neige depuis toujours tombait pour la toute première fois, et les lueurs dissipées aux fenêtres, les voici, comme les étoiles. S’éclipsant, s’allumant de nouveau. Nul besoin d’aller loin pour voyager, il est possible d’observer d’ici les rives étrangères, y cheminer, accoster l’une d’elles simplement en y posant nos yeux. La cité fourmille, la vie s’y ordonne, légère puis brutale, ses nervures affluent à l’air libre, essaim de libres arbitres, comptines désorbitées, chamailleries près d’un rideau mouvant. Modulations de couleurs dans ce rivage-ci, dans l’oriel une silhouette passant, dans une autre, une femme terminant sa cigarette, le bras posé sur la rambarde. Peut-être vient-elle à l’instant de faire l’amour. De loin, toute chose semble plongée dans sa plénitude. Dans une gouttière un chiffon noué, imbibé de pluie, l’enfant qui hier encore jouait avec lui en a oublié maintenant jusqu’à l’existence. Ce que l’on porte un long moment en soi, un jour finit par se détacher, par inadvertance. Une étoile se dissocie en fragments gazeux. Un bloc gelé retourne dans le courant. On soulève un loquet, on passe la tête par une lucarne. L’inconnu toque à la porte d’un cœur, nous, persuadés d’abord d’une quelconque méprise, finalement lui ouvrons en grand la porte de la demeure.

La maison des fous

Les fous, nous les casons hors du monde, le temps qu’ils s’y éteignent, l’index sur les lèvres, les fesses posées sur la chaise de plastique décoloré par les centaines d’autres fesses. Comètes passées inaperçues, aucun n’ayant levé le regard à ce moment précis, page d’une vie humaine tournée avant d’avoir été lue, tête brûlée qui se heurte à la circonvolution de la Terre, flamboyante seule, là-haut dans l’atmosphère. La journée se limite à la chasse à la cigarette, aux plateau-repas insipides, aux escaliers à monter, à descendre, à monter de nouveau pour atteindre n’importe quel but, réclamer n’importe quel butin ; aux graffitis qu’on ne remarque plus à force de les croiser, les granules à heure fixe, les lits à remettre à l’endroit chaque matin. Les infirmières sont blindées depuis les orteils jusqu’à l’occiput, mais humaines formidablement. Dehors le monde suit son cours. On se raconte des événements antédiluviens comme s’ils avaient eu lieu hier. Des adversaires cheminent le soir, pénètrent par les prises électriques, infusent dans le téléphone finalement confisqué, les divers interstices sont des promesses de manigances. Chercher un sens est comme tirer sur une ficelle dont on ne verra jamais le bout. Le temps est stoppé, dans la maison refuge tout autant que dans l’esprit de ses habitants. Le présent n’est plus guère autre chose qu’un os. Il n’y a plus rien à y ronger. La conscience subsiste quelque part, en perdition entre les souvenirs qui s’entrechoquent et se multiplient entre eux. On y fait des bulles avec les mémoires, on ne présage rien de l’avenir qui a foutu le camp avant de paraître, les volutes vont et viennent, comme les saisons. Aucun n’a pris le temps de dire adieu à sa raison, à la dérobée éclipsée, tirée sous la surface, leurre gobé par un poisson trop vivace pour de pauvres fous.

Le poisson rouge

J’en serais resté là, à l’état stationnaire, un embryon, si je n’étais pas dans l’obligation immédiate et absolue de laisser libre cours aux désastres. L’immobilité est pareille à un crissement, pareille à la mort. Le mouvement plutôt, quitte à subir froissements de muscles, déplacements de vertèbres, douleurs cervicales, tant pis, je n’ai rien du lézard, de son indigne fixité. Rien, pas même un tant soit peu de la couleur du sang froid du lézard. S’agirait-il tel un animal de cheminer sur la Terre, rouler couché sur le parquet blanc de ma chambre jusqu’à l’endormissement, jusqu’à tourner de l’œil ; fuir la meute imaginative, s’évanouir ou, à défaut d’évanouissement, composer une vie tout contre la mort dos à dos, m’engouffrant, adéquatement piégé dans un livre ouvert. Quel est donc ce tournoiement me direz-vous. Je me posais précisément la même question, ah, j’en serais resté là si j’avais pu, à l’état stationnaire, on ne m’aurait pas vu mettre le nez dehors, ça jamais, si j’avais su j’en serais sorti tout de même, et de toutes mes forces encore, du grand trou d’où émergent les lézards et les étoiles, attiré par un courant d’air, par un fétu de lumière attardé, un confetti de lumière sur la nappe dressée. Tout ceci pour terminer ainsi pris au piège. Avec la délectation sournoise du gibier épuisé de courir, le fourbi dans les jambes, les chardons aux chevilles, désormais semblable à ces proies qui finissent par abdiquer un jour, repues de fuites, de perditions. Se coucher, quand bien même je suis peut-être ici hors d’atteinte. Justement parce que je suis hors d’atteinte. La meute est loin. Elle se rappèlera à mon souvenir, demain. Ils feront des bijoux avec mes ossements. Des fétiches avec mes dents. Exiger un sens reviendrait à tirer sur une ficelle dont je ne verrai jamais le bout. Me voilà fait comme un rat.

Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.

Songe du chasseur

Un matin négatif, dénué de pensées, comblé de monologues intérieurs sans queue ni tête, je m’abats, sans y prendre gare. Je me lève et, sans recourir à un soleil quelconque, me dirige vers la cafetière, premier pas vers la dissolution de l’inconnu, je me dirige vers le rite, qui calmera les ardeurs angoissantes et mes penchants vers ce qui déborde de l’ordinaire. Ça ne sera jamais l’argent qui me fera lever matin. Ni rien. Et maintenant, quoi ? J’emprunte la voie du jour, levé déjà depuis bien longtemps, comme on emprunte un radeau exsangue, sans but d’aucune sorte. C’est l’abrutissement qui me monte dans les veines, un calme de pacotille pour suspendre une certaine forme de folie, la rendre moins visible aux yeux de tous. C’est une peur qui me tire hors du lit et de ma chambre, me fait marcher dans le froid pour un rien, pour oublier peut-être. En d’autres temps j’étais amoureux, et tout cela ne comptait plus. Je me confondais avec le rêve que j’habitais, l’avenir scintillait sur tous les murs, les ombres dansaient en ma compagnie. Je m’imaginais capable de maintenir cet état une vie durant, j’avais faim, la faim grandissait avec mes élans. Ne vous méprenez pas, je suis toujours affamé, plus que jamais peut-être, mais maladroit et sans discipline, je massacre le temps. J’attends, le vent, mon bon ami, j’attends la prochaine bouffée d’air, j’attends qu’un instant digne de ce nom m’enlève. Par attente je ne veux pas dire : me maintenir immobile sur le pas d’une porte, je veux dire autre chose, l’attente, toute une science de l’embarras… je souhaiterais pouvoir exprimer là toute ma gratitude, mais cela ne sera pas suffisant car je ne sais plus très bien parler, et ce manquement à la parole devrait suffire. Me devine t-on tout de même ? Merci, infiniment, je resterai toujours émerveillé par tout ce qui palpite en vous, je sens monter dans mes veines une fièvre salubre. Je n’ai pas eu droit à grand-chose quand bien même les apparences semblent me contredire, car je rêvais d’autre chose. Les feux d’artifices sont bien ternes, les fêtes, les nuées et les clameurs sont bien moribondes, comparées à ce que je porte en moi de sensations vigoureuses et entraînantes. Je me repais, mon être entier vibre de l’inaperçu. Je crois, oui, que je n’ai plus grand espoir et plus grand chose à perdre ni à justifier. Ce grand merci n’est pas un refuge, et c’est ce que je souhaite vous dire ce soir, merci, d’être vivants quand bien même nous ne verrons peut-être plus car je penche en direction d’un autre horizon, car je ne sais, pas plus que vous, où je vais. Je vous l’avoue : je suis égaré, ce fait ne devrait ni vous surprendre ni vous effrayer. Il ne s’agit que d’une simple vérité déterrée, une médaille dont on a ôté la couche de poussière, un cadeau ouvert sous le sapin, une fièvre, un miracle permanent, une brèche ouverte, où l’inouï se succède à lui-même. Je peux vous le dire : ne vous fiez pas à mes yeux car je suis heureux, ne vous laissez pas prendre au piège de la tristesse, je ne cherche rien d’autre que la joie de vivre. Cette grande inconnue familière.

Abri. Débris.

Je sens un trop-plein d’émotions qui rend une mélasse. Un fouillis de regrets, de culpabilités, d’ennui. Je n’éprouve pas de plaisir. Le plaisir que j’éprouvais est intemporel, fantaisiste. Réminiscences bizarres. J’ai envie de rien faire. J’ai fini de me prendre pour le messie ou dieu le père. N’ai-je pas là perdu toute ma poésie ? Ma poésie ? Qu-est ce ? Une douleur.
Je deviens idiot. Dans l’œil de l’autre, je me vois. Ou plutôt, j’y vois un être. Un autre. Ai-je échoué ? Pour le moment, j’imagine qu’il n’y a ni défaite ni victoire. Il n’y en aura probablement jamais, au final.
J’ai peur d’entrer en dépression. J’ai froid, sans cesse. Je distingue ce noyau, ce métal au centre, rougeoyant.
Je le sens indestructible. Mais en souffrance. J’ai terriblement peur. Des blessures anciennes ont réapparu. C’est flou.
J’ai peur et donc je génère une angoisse pour ne pas faire face. Est-ce ceci, l’angoisse ? Un stratagème de l’esprit pour ne pas faire face à ce qui nous tourmente vraiment ? On tourne le dos. Réflexe de fuite. Trop de contrôle, c’est sûr… J’ai très peur. Je ne crois pas avoir jamais eu aussi peur de ma vie. Son objet ? Je ne parviens pas à caler l’image. Mais ce dont j’ai peur est une sensation de néant. D’inhumain. Sortir de l’humain, voilà ce qui me fout la frousse. Passer de l’autre côté, et ne plus pouvoir revenir. J’ai toujours eu la ferme impression que l’essence de l’homme, sous le vernis de la civilisation, de la raison, est monstrueuse. Toujours eu l’impression aussi que cet attirail de raison n’est pas indestructible. C’est tout ce qui nous fonde et à la fois, c’est étranger. Peur de devenir fou. Pourquoi suis-je devenu si craintif, si tremblant actuellement ? Je me suis éloigné de beaucoup de choses qui me pesaient, m’effrayaient ou creusaient des trous dans la toile de la vie bien rangée, bien à l’abris.
Faire confiance en l’âme. En l’esprit. Je ne peux pas tout contrôler. Je n’en suis pas le créateur. Je ne suis qu’un enfant qui ignore d’où il vient. Mon sang qui circule en tous sens dans mes veines, mon coeur qui ne cesse de battre. Tout ça est là. Toujours là. Pas pour l’éternité.
Impossibilité de pleurer. Désir de pleurer. Impossibilité de retrouver les cocons passés. Désir d’un lieu que la mort absente. Désir et ressenti de la vie.
Quelle est ma destinée ? Je suis perdu. Je pense avoir gâché, j’attends la punition. Le jugement. Un être supérieur me délaissa. Ou bien est-ce moi qui l’ai délaissé. Tout cela est-il supercherie ? Aucun moyen de savoir où se trouve une vérité. J’imagine que la vérité se trouve là où on se sent bien parce que c’est que comme ça qu’on peut vivre. Exténué. Peur de l’absence de solution.
Angoisse sourde. Parfois je l’oublie. Pas longtemps car soudain je me rends compte que je l’ai oublié. Je repose les pieds dans l’angoisse. Pourquoi placer la peur au centre de mon monde ? Pourquoi me remettre sur ce centre dès que je prends conscience que je m’en suis éloigné ?
Profondément malheureux au fond de moi. Détresse infinie. Envie d’en finir et de retourner à la vie se mélangent. Confusion continuelle. Émotions éclipsées.
Je suis fort pourtant. Je suis endurant. J’endure. Ça je sais faire, comme personne.
Il me semble que la mort m’apportera ce dont j’ai besoin. À portée de main.
Pourtant c’est du côté- ci de la vie que les fleurs et les animaux naissent, prennent maturité et meurent. Là-bas, de l’autre côté, ça n’est pas matériel. C’est la jouissance des souvenirs.
Je crois en la destinée. Je crois aussi au couronnement de l’âme. En la souffrance. Je ne suis pas sûr quant à la récompense. Je n’ai pas le sentiment de mériter quoi que ce soit. Je pense avoir tout échoué. Tout. Perdu ce qui m’était cher et que j’avais bâti avec tant de patience. Tout cela n’est que ruine. Une espèce d’illusion de château. En lieu et place de mon château, je vois cette colline ou traînent quelques murs écroulés. Les herbes remplacent les tours et les ponts. Et surtout, ce vent, qui règne sur cet endroit. Il n’y a que lui qui ait le droit de régner.

Chandelles

Parfois, le brouillard s’estompe. Un peu. Je vois trouble. Je marche, je m’écroule. Chaque pensée peut être un faux pas.
L’écriture doit-elle être outil de guérison ? C’est dégueulasse. On ne devrait pas la prendre ainsi. Pour soi, toujours pour soi. Je ne veux rien pour moi. J’ai eu assez. J’attends la mort, c’est tout. Non pas que je la recherche. Je l’attends.
J’aime la vie, plus que tout. Ce n’est pas incompatible. Ça va avec. Préférais-je la mort à la vie ? Certainement pas. Pas plus l’une que l’autre. Deux mystères. L’un n’est pas plus lointain que l’autre. Les deux s’engloutissent en moi. Magma qui se meut.
Comment en suis-je arrivé là ? Quel malin plaisir à gâcher les chances, les dons ? Aucun. L’attente. De rien. Pas de preuve à faire. Pas d’amour à même l’air. À déchiffrer, creuser. C’est une autre vie qui s’offre à moi. Pas mieux, pas pire. Différente.
Un arrêt. Mes yeux se fixent sur le vague, mon corps qui était transparent, soudainement existe. Il est lourd. Une agitation dans les viscères. L’automate se fige, se met en sourdine, tourne de force ses yeux vers l’intérieur. Quelle maladie peut-elle autant nous éloigner de la condition naturelle, pré-déchéance ? La réponse aux stimulis ne s’effectue plus. Un trou d’air. Une chute au-dedans. Sensation de la créer volontairement, et d’à la fois lutter de toutes ses forces contre. Une lutte, deux forces contraires, portées par moi, être multiple. Dualité. Le côté gauche du corps s’affaiblie.
Le courant fonctionne à nouveau, brinquebalant.
C’est la même énergie qui me fait aimer les ombres environnantes et qui fait s’ouvrir et grandir les fleurs. La même qui me fait m’asseoir un moment sur le bord de la route, et celle qui pousse les lions et les gazelles à boire au même moment dans le même bassin.
Une partie de moi ferme le robinet. Une partie consciente, affamée. L’autre, perdue sans le sol qui la retient, lâche les rênes de la terreur, de la pression et de la lutte pour la survie. Sa propre survie. Voici tout ce qu’elle veut et vers ce à quoi tendent toutes ses forces : sa survie. Coûte que coûte.
Une bête me mange de l’intérieur. Comme si l’homme était grignoté, à son insu. Comme s’il savait, indistinctement, qu’il ne sert que de pâture à une entité plus vaste que lui même. Il y a bien les fils qui nous remuent. Notre fuite vers le bonheur il s’en délecte.
Dans cette course on oublie tout, la nature magique des êtres, de nous même, des choses.
Arrêtons le cours un instant, et la mécanique de défense s’active. Il faut à tout prix que ça s’arrête. Il faut à tout prix revenir à la normale. Que la brume épaisse se dissipe. Que les formes noires aillent voir ailleurs. Comme nous sommes terrorisés désormais dans les territoires qui étaient autrefois nos maisons familières. Comme l’édifice est fragile. Et comme cette fragilité est masquée par ces milliards d’êtres qui ensemble retiennent de leurs mains cette porte. Pèsent de tous leurs poids afin qu’elle ne s’ouvre jamais.
C’est bien le refus absolu de la mort qui nous fait échouer sans cesse sur la même plage, comme un billot. Et la peur de toucher à la raison, cette prison de glace.
Il y a bien le corps qui porte en lui la mémoire des êtres passés. Je n’ai pas en moi qu’un nom, qu’une naissance, qu’une mort. Je porte en moi la naissance, l’existence et la mort de tous ceux qui m’ont précédé. Et je les devine, parfois. Parfois, je sens que ma chair connaît les réponses. Elle les connaît par l’expérience. C’est mon esprit qui s’invente une importance, une existence indépendante, une solitude. Je ne suis qu’une maille du tamis formé par les étoiles. Un point sur le tableau.

Rhum et rouages

Je crois qu’elle faisait mine d’éclore. Elle tordait son crayon sur le papier. Griffait la page avec son hameçon, fleurant le vers à soi. Rarement elle mordait à l’âme mais quand ça arrivait, on pouvait dire qu’elle en avait braconné un beau, de poème millésimé, avec ses virgules incisives. C’était du feu d’artifice comme on en fait plus, les mots faisaient dans l’émotion, à n’en plus finir. Elle ancrait au bout de ses lignes des points énormes, des « points d’eau » qu’elle appelait ça. Tant est si bien qu’on avait envie d’y plonger dedans avec elle. Elle disait « Fini la blancheur inconsidérée… ce que je veux maintenant, c’est la partition… la symphonie. Je vais la noircir ma page avec ma musique ! ».
Ce qu’elle voulait c’était siphonner le ciel, avec les étoiles et tout le tralala, elle voulait des beaux poèmes, des bancs de mots fertiles, des phrases à s’en émouvoir la panse. Penses-tu elle n’y allait pas de main morte. Jusqu’à la ligne finale qui faisait tinter le carillon du coeur.  » C’est le collecteur de rêves qui m’inspire. Le porteur de lueurs. Le facteur. Mais le vrai. Celui qui a la clef de toutes les boîtes aux lettres. Surtout celles qu’on n’ouvre pas « .

Mais pas toujours. Certains jours ses poèmes ne me faisaient ni chaud, ni froid. À moins que ce soit ma faute. J’avais pas le coeur à lire, parfois.

L’heure

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Le matin, je m’éveillais souvent avant la sonnerie de mon téléphone portable, qui me servait de réveil ; comme si mon corps, la veille, avait retenu l’heure prévue du lever, l’avait inscrite sur son horloge interne ; comme si mon cerveau déchargeait, à plus où moins une dizaine de minutes avant l’heure dite, la Vie qui reprenait son cours dans mes artères, dans mes muscles. Tant est si bien qu’il m’arrivait extrêmement rarement d’être sorti du sommeil par mon réveil. Il me semble que, lorsque j’inscrivais l’heure sur mon téléphone, je l’inscrivais tout autant en moi-même. Il m’arrive de penser que celui-ci ne me servait peut-être à rien, pourtant, sans lui, la crainte de ne pas pouvoir me réveiller seule m’empêchait de dormir. Mes nuits étaient déjà bien assez difficiles, sans ajouter cet autre soucis par-dessus tous les autres. L’heure était toujours présente près de mon lit, mais elle n’était pas placée dans mon champ de vision direct, de sorte que je devais, au cas où, pendant une nuit incertaine parsemée de mauvais rêves, me redresser sur le lit afin de pouvoir la lire. Elle n’était pas facilement observable, en effet, le cadran étant suffisamment loin sur le meuble et derrière quelques autres objets qui le cachaient. Il me fallait parfois un peu de temps avant de la voir apparaître. Parfois je me surprenais à chercher l’heure depuis plusieurs minutes sans avoir réussi à mettre la main sur elle, finalement, je détestais l’heure je crois, tout autant que j’avais besoin d’elle en tant qu’axe central autour duquel ma vie entre en rotation. Tout autant que j’avais besoin d’elle pour ne pas glisser totalement en-dehors du monde.

Il y a longtemps, j’avais perdu l’heure. Je l’avais sur moi pourtant. Je la gardais dans ma poche, précieusement. Pendant mes longues heures de marche, continuellement je la caressais pour me conforter par sa présence, compagnon discrète, cette petite étoile de poche qui seule pouvait me renseigner précisément sur l’état d’avancement de mes journées. Je m’avançais vers un parc. L’après-midi était déjà mûr, mais le soir n’avait pas encore commencé à poser son voile sur les choses. Je passais près de la voie ferrée, l’ancienne voie rouillée sur laquelle ne passe plus aucun train, depuis bien longtemps. Je prenais le pont en fer et j’entrais dans mon parc. Situé en hauteur, je pouvais regarder la ville, les néons bleus des hôtels, les phares des voitures qui passaient sur l’autoroute et dont le bruit résonnait jusqu’à moi, à la manière d’un bourdonnement de mouches lointaines. De loin, le son produit par la ville finissait par faire naître dans mon esprit un rythme, une harmonie, une sorte de résonance grave, de machines, de conduits d’aération, un son étouffé, qui est bien plus fort qu’un bruit tel quel, brut, proche et bruyant. Un son léger, à la manière d’un parfum produit en quantité infinitésimale, devient plus intense quand, afin de compenser le peu d’informations reçues, le cerveau va demander de l’aide à l’imagination pour produire des couleurs, des symboles, et ainsi donner épaisseur à ces informations. L’imaginaire, excité par la carence à combler, par le vide à remplir, du plus petit et du plus informe des sons, produit une mélodie et la mêle aux désirs, la raison rendu silencieuse par la monotonie, le calme des objets et des fleurs qui nous environnent dans un parc, pénètrent notre rêverie et nous inspirent. Les quelques tulipes qui ont poussées sur le parterre, non loin de nous, et dont le parfum se fraie un chemin jusqu’à nos narines à notre insu, laissent germer dans notre âme la pensée d’une femme dont l’ombre aromatique serait déjà parmi les buissons et les ronces, près de ma main, passerait dans mes cheveux, allègrement se promènerait pour moi dans le jardin et remplirait l’espace qui sépare mon cœur de la lune naissante.

Je tâtais alors dans ma poche, toujours, mon heure, afin de ne pas rompre cette amarre qui me maintenait à la réalité des choses, afin de ne pas m’envoler trop tôt, trop vite et trop loin, je voulais caresser l’heure longuement, comme les moines caressent les perles d’un chapelet. Pourtant, ce soir-là, elle n’était plus là. Disparue. Je regardais dans la poche gauche de mon manteau, rien. Rien, dans la droite non plus. Je sentais mon pouls s’accélérer, quelque chose n’allait pas. Quelque chose me disait que je ne la retrouverai pas. Je tâtais avec les mains mes deux poches poitrine. L’angoisse s’emparait de moi. Je savais que je venais de perdre quelque chose d’important. J’avais beau tourner comme un fou, faire le tour du parc, regarder encore sous les bancs, repasser et repasser encore sur le chemin que j’avais emprunté pour venir ici. Rien. L’heure avait foutue le camp. J’étais seul alors. Seul et dans le noir.

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Je crois qu’un morceau de mon horloge s’est brisé. Je tourne, depuis, dans le sens inverse des aiguilles du monde.