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Fantasme des origines

Je me suis couché dans l’herbe, la nuit sans rien dire, enfin, dans le but de dire quelque chose, sinon le montrer, à ma manière, discrètement pour être certain de ne pas être entendu, ni vu, ni même deviné, simplement me faire oublier, ici, à cette heure-ci, à aucune autre. Par quelques gestes que d’aucuns ne remarqueront même pas, tant les herbes sont hautes à cet endroit. Tant je sors petit, vraiment petit à petit de tout ceci. Ils auraient beau brailler, je ne m’en reviendrai pas, dans leur foutu manège. On pourrait penser que ma ronde est terminée, mais elle débute à peine, j’en arrive bientôt à la moitié, qui le remarquera, c’est pas comme si nous n’étions pas des millions dans une semblable situation, plus ou moins, si mes calculs sont exacts. Je peux bien m’extirper de leur manège un moment, m’accorder un instant de répit dans les hautes herbes, une stase en compagnie des insectes et des astres, quelques secondes, que dis-je, une fraction de milliseconde, ils n’y verront que du feu, tant l’activité générale bat son plein, tant ils sont occupés. Tant ils sont aveugles et sourds. Mais voilà les fractions de secondes déjà révolues, je n’ai pas eu le temps de poser le bassin, la tête, le tronc comme je le souhaitais, dans une position digne au minimum, je dis bien digne au minimum, sinon viable. Je n’ai pas eu le temps de m’organiser qu’on m’ordonne déjà de me relever, de poursuivre l’occupation assujettie, la petite voix routinière, tonnant comme un réflexe, la petite voix régissante, une bulle, un confetti, rasade interlope, pécule accaparant nos poussières. Je ne l’entends déjà plus, tandis que ma tête s’enfonce délicatement dans la terre meuble, mais Dieu, qu’elle est confortable, infusée de rougeurs, tant et tant que j’en deviendrais moi aussi presque sourd aux bruits du monde, aux cris rageurs, au vent du soir, Dieu que les herbes sont hautes, de plus en plus hautes à mesure que je descends.

Oscillations

La fouille est pourtant méticuleuse. Les tiroirs ont été vidés, les draps du lit retirés, la terre retournée. J’ai tiré les meubles, sondé l’armoire à pharmacie, vérifié les coussinets du chat. J’ai tant et tant examiné, scruté, que je sais plus ce que je cherche. Sinon la perdition, à la limite. Partir à la recherche pour faire abstraction, afin d’être certain de ne pas me souvenir d’une chose que j’ai certainement dû oublier, malgré que je n’en sois pas certain. Je m’en souviendrais, si je cessais seulement de la chercher. Peut-être égarée sur le chemin, quand je marchais de façon malavisée, imaginant me promener, découvrir la ville sous de nouvelles coutures, sentir l’air frais de la nuit, reconstituant par anticipation l’histoire des passants que je croisais, finalement non, je ne me promenais pas, en fin de compte j’allais droit vers mon but, qui était d’égarer sur le chemin une chose que j’ignore et que j’étais heureux malgré tout de ne jamais retrouver. L’occasion est parfaite de partir à la recherche d’on ignore quoi, pareil à l’animal, dans son environnement hypostimulant, attiré par un phosphène s’évanouissant sitôt fixé du regard, tendant l’oreille, croyant avoir entendu un bruit manquant de se reproduire, évincé par le silence profond. J’y suis. Peut-être dans la bibliothèque, entre les pages d’un livre, une note manuscrite d’une importance fondamentale, une feuille écrasée, un autocollant souvenir, l’élément déclencheur qui sonnera le nouveau départ, l’œuvre mise au clair. À moins qu’il ne me faille concentrer mon attention sur une musique particulière, ainsi je les fais défiler dans mes écouteurs, espérant tomber enfin sur celle qui saura invoquer, par le battement juste, par la tonalité juste, un événement voilé, enfoui dans sa plénitude. À quoi bon sillonner la Terre, me dis-je, si ça n’est pas pour viser le sublime.

Nous n’avons pas de perspectives. Nous allons selon la ligne, butant sur l’angle, longeant le dérisoire. Nous en avons fait des kilomètres la nuit, le mors aux dent, traversant les bois nus, guettant la stupeur, chassant le trouble. Le feu incommode d’une âme vive.

Un conte bizarre

Le maléfice vaudou se manifestait d’abord sous la forme d’un léger urticaire situé sous le biceps ; n’osant pas se gratter, de peur d’amplifier le mal, il gardait le bras levé afin d’éviter tout frottement. Cela passera bientôt se dit-il. Cela ne passera jamais, c’est une certitude se dit-il désormais. Cela ne fera que s’intensifier et je terminerai ma vie esclave de mon grattoir, de ma gratte-éponge ou d’une quelconque serviette exfoliante en nylon. Voilà tout. La journée avait pourtant bien débutée. Elle n’était pas sensée se terminer ainsi. Pourquoi pas, après tout ? Il avait pris le calme bien trop tôt pour acquis. Il n’avait pas décelé le potentiel de tempêtes dans les plis. Le calme le laissait présager, il aurait dû le savoir. Il n’était pas sensé se rouler ainsi dans la béatitude d’une bête promesse née le matin même, sous le signe distinct d’une tranquillité abasourdie. Il frappe du poing la paume de sa main, tandis que l’urticaire d’origine certainement vaudoue serpente sous ses aisselles. Une nouvelle tache rouge apparaît sur sa cuisse. Je suis la papegai d’un autre et non des moindres, peut-être même qu’ils sont plusieurs à frapper du tambour, à percer de fléchettes une effigie de moi mystérieusement acquise par un être envieux. Les maléficiers redoublent d’efforts. Peut-être des nécromants. Ce qu’ils souhaitent, c’est que je m’écroule ainsi comme un château de cartes, que je pousse mon dernier râle, avant d’essayer sur mon corps inerte quelques nouveaux sorts appris dans des livres qu’on ne trouve pas dans la brocante du quartier. Peut-être sont-ils derrière la porte, ou de l’autre côté du mur, à écouter, à attendre le bruit caractéristique de l’écroulement. Ne pas se gratter, je ne leur offrirai pas ce plaisir, ça non, ils peuvent toujours courir. Me gratter une seule fois ouvrirai la porte à toute une panoplie de démangeaisons, et d’autres supplices dont je n’ai pas même idée. Je sortirai vainqueur de ce mauvais pas, répète t-il, prêt au combat. Il se met debout, écarte légèrement ses jambes positionnées en biais, plie à demi les genoux, place ses mains paume contre paume. On pourrait croire qu’il veut prier, mais ça n’est pas le cas, il mime inconsciemment une position de ju-jitsu aperçue dans un documentaire. À moins qu’il ne s’agisse de yoga. Il respire profondément, se concentre sur son souffle. Il pense fièrement être parvenu à vider son esprit de toute pensée sans réaliser qu’un énorme cortège de réflexions parasites et brouillonnes effectuent des mouvements de brasses sur le plancher océanique de sa conscience, provoquant de perceptibles remous qu’il imagine être simplement le signe de son infinie perceptivité du présent et de l’énergie vitale qui infuse l’univers. Je fais le vide, se dit-il. Je fais le vide et ça m’effraie. Mais ça les fera fuir, aussi. Ça me rendra indigeste. Ils ne voudront pas d’une coquille vide. Le bernard-l’ermite a foutu le camp. Ils passeront à une autre proie. Alors je sortirai vainqueur de tout ceci, se persuade t-il intérieurement. *Il n’y a plus de viande ici, entendez-vous ?* crie t-il aux maléficiers qu’il imagine, l’oreille collée à la cloison, de l’autre côté. *Nulle réponse ?*, bredouille t-il. Quelqu’un allume le plafonnier. *Tu ne dors pas ?*, demande la mère, *Bien, tu as dû faire un mauvais rêve*. La mère prend l’enfant dans ses bras, le dorlote un moment avant de le remettre dans son lit et de retourner dans sa chambre, non sans l’avoir recouvert délicatement d’une chaude couverture. L’enfant trouve le sommeil, réalisant avec satisfaction que tout ceci n’était que le produit de son imagination.

Rituel spirituel

On eût dit que pour elle, la neige tombait depuis toujours, pour la toute première fois, et les lueurs dissipées aux fenêtres, les voici, comme les étoile. S’éclipsant, s’allumant de nouveau. Nul besoin d’aller bien loin pour voyager, il est possible d’observer d’ici les rives étrangères, y cheminer, accoster l’une d’elles simplement en y posant nos yeux. La cité fourmille, la vie s’y ordonne, légère puis brutale, ses nervures affluent à l’air libre, essaim de libres arbitres, comptines désorbitées, chamailleries près d’un rideau mouvant. Modulations de couleurs dans ce rivage-ci, dans l’oriel là-bas, une silhouette passant, dans une autre, une femme terminant sa cigarette, le bras posé sur la rambarde. Peut-être vient-elle à l’instant de faire l’amour. De loin, toute chose semble plongée dans sa plénitude. Dans une gouttière un chiffon noué, imbibé de pluie, l’enfant qui hier encore jouait avec lui en a oublié maintenant jusqu’à l’existence. Ce que l’on porte un long moment en soi, un jour finit par se détacher, par inadvertance. Une étoile se dissocie en fragments gazeux. Un bloc gelé retourne dans le courant. On soulève un loquet, on passe la tête par une lucarne. L’inconnu toque à la porte d’un cœur, nous, persuadés d’abord d’une quelconque méprise, finalement lui ouvrons en grand la porte de la demeure.

La maison des fous

Les fous, nous les casons hors du monde, le temps qu’ils s’y éteignent, l’index sur les lèvres, les fesses posées sur la chaise de plastique décoloré par les centaines d’autres fesses. Comètes passées inaperçues, aucun n’ayant levé le regard à ce moment précis, page d’une vie humaine tournée avant d’avoir été lue, tête brûlée qui se heurte à la circonvolution de la Terre, flamboyante seule, là-haut dans l’atmosphère. La journée se limite à la chasse à la cigarette, aux plateau-repas insipides, aux escaliers à monter, à descendre, à monter de nouveau pour atteindre n’importe quel but, réclamer n’importe quel butin ; aux graffitis qu’on ne remarque plus à force de les croiser, les granules à heure fixe, les lits à remettre à l’endroit chaque matin. Les infirmières sont blindées depuis les orteils jusqu’à l’occiput, mais humaines formidablement. Dehors le monde suit son cours. On se raconte des événements antédiluviens comme s’ils avaient eu lieu hier. Des adversaires cheminent le soir, pénètrent par les prises électriques, infusent dans le téléphone finalement confisqué, les divers interstices sont des promesses de manigances. Chercher un sens est comme tirer sur une ficelle dont on ne verra jamais le bout. Le temps est stoppé, dans la maison refuge tout autant que dans l’esprit de ses habitants. Le présent n’est plus guère autre chose qu’un os. Il n’y a plus rien à y ronger. La conscience subsiste quelque part, en perdition entre les souvenirs qui s’entrechoquent et se multiplient entre eux. On y fait des bulles avec les mémoires, on ne présage rien de l’avenir qui a foutu le camp avant de paraître, les volutes vont et viennent, comme les saisons. Aucun n’a pris le temps de dire adieu à sa raison, à la dérobée éclipsée, tirée sous la surface, leurre gobé par un poisson trop vivace pour de pauvres fous.

Le poisson rouge

J’en serais resté là, à l’état stationnaire, un embryon, si je n’étais pas dans l’obligation immédiate et absolue de laisser libre cours aux désastres. L’immobilité est pareille à un crissement, pareille à la mort. Le mouvement plutôt, quitte à subir froissements de muscles, déplacements de vertèbres, douleurs cervicales, tant pis, je n’ai rien du lézard, de son indigne fixité. Rien, pas même un tant soit peu de la couleur du sang froid du lézard. S’agirait-il tel un animal de cheminer sur la Terre, rouler couché sur le parquet blanc de ma chambre jusqu’à l’endormissement, jusqu’à tourner de l’œil ; fuir la meute imaginative, s’évanouir ou, à défaut d’évanouissement, composer une vie tout contre la mort dos à dos, m’engouffrant, adéquatement piégé dans un livre ouvert. Quel est donc ce tournoiement me direz-vous. Je me posais précisément la même question, ah, j’en serais resté là si j’avais pu, à l’état stationnaire, on ne m’aurait pas vu mettre le nez dehors, ça jamais, si j’avais su j’en serais sorti tout de même, et de toutes mes forces encore, du grand trou d’où émergent les lézards et les étoiles, attiré par un courant d’air, par un fétu de lumière attardé, un confetti de lumière sur la nappe dressée. Tout ceci pour terminer ainsi pris au piège. Avec la délectation sournoise du gibier épuisé de courir, le fourbi dans les jambes, les chardons aux chevilles, désormais semblable à ces proies qui finissent par abdiquer un jour, repues de fuites, de perditions. Se coucher, quand bien même je suis peut-être ici hors d’atteinte. Justement parce que je suis hors d’atteinte. La meute est loin. Elle se rappèlera à mon souvenir, demain. Ils feront des bijoux avec mes ossements. Des fétiches avec mes dents. Exiger un sens reviendrait à tirer sur une ficelle dont je ne verrai jamais le bout. Me voilà fait comme un rat.

Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.

Songe du chasseur

Un matin négatif, dénué de pensées, comblé de monologues intérieurs sans queue ni tête, je m’abats, sans y prendre gare. Je me lève et, sans recourir à un soleil quelconque, me dirige vers la cafetière, premier pas vers la dissolution de l’inconnu, je me dirige vers le rite, qui calmera les ardeurs angoissantes et mes penchants vers ce qui déborde de l’ordinaire. Ça ne sera jamais l’argent qui me fera lever matin. Ni rien. Et maintenant, quoi ? J’emprunte la voie du jour, levé déjà depuis bien longtemps, comme on emprunte un radeau exsangue, sans but d’aucune sorte. C’est l’abrutissement qui me monte dans les veines, un calme de pacotille pour suspendre une certaine forme de folie, la rendre moins visible aux yeux de tous. C’est une peur qui me tire hors du lit et de ma chambre, me fait marcher dans le froid pour un rien, pour oublier peut-être. En d’autres temps j’étais amoureux, et tout cela ne comptait plus. Je me confondais avec le rêve que j’habitais, l’avenir scintillait sur tous les murs, les ombres dansaient en ma compagnie. Je m’imaginais capable de maintenir cet état une vie durant, j’avais faim, la faim grandissait avec mes élans. Ne vous méprenez pas, je suis toujours affamé, plus que jamais peut-être, mais maladroit et sans discipline, je massacre le temps. J’attends, le vent, mon bon ami, j’attends la prochaine bouffée d’air, j’attends qu’un instant digne de ce nom m’enlève. Par attente je ne veux pas dire : me maintenir immobile sur le pas d’une porte, je veux dire autre chose, l’attente, toute une science de l’embarras… je souhaiterais pouvoir exprimer là toute ma gratitude, mais cela ne sera pas suffisant car je ne sais plus très bien parler, et ce manquement à la parole devrait suffire. Me devine t-on tout de même ? Merci, infiniment, je resterai toujours émerveillé par tout ce qui palpite en vous, je sens monter dans mes veines une fièvre salubre. Je n’ai pas eu droit à grand-chose quand bien même les apparences semblent me contredire, car je rêvais d’autre chose. Les feux d’artifices sont bien ternes, les fêtes, les nuées et les clameurs sont bien moribondes, comparées à ce que je porte en moi de sensations vigoureuses et entraînantes. Je me repais, mon être entier vibre de l’inaperçu. Je crois, oui, que je n’ai plus grand espoir et plus grand chose à perdre ni à justifier. Ce grand merci n’est pas un refuge, et c’est ce que je souhaite vous dire ce soir, merci, d’être vivants quand bien même nous ne verrons peut-être plus car je penche en direction d’un autre horizon, car je ne sais, pas plus que vous, où je vais. Je vous l’avoue : je suis égaré, ce fait ne devrait ni vous surprendre ni vous effrayer. Il ne s’agit que d’une simple vérité déterrée, une médaille dont on a ôté la couche de poussière, un cadeau ouvert sous le sapin, une fièvre, un miracle permanent, une brèche ouverte, où l’inouï se succède à lui-même. Je peux vous le dire : ne vous fiez pas à mes yeux car je suis heureux, ne vous laissez pas prendre au piège de la tristesse, je ne cherche rien d’autre que la joie de vivre. Cette grande inconnue familière.

Abri. Débris.

Je sens un trop-plein d’émotions qui rend une mélasse. Un fouillis de regrets, de culpabilités, d’ennui. Je n’éprouve pas de plaisir. Le plaisir que j’éprouvais est intemporel, fantaisiste. Réminiscences bizarres. J’ai envie de rien faire. J’ai fini de me prendre pour le messie ou dieu le père. N’ai-je pas là perdu toute ma poésie ? Ma poésie ? Qu-est ce ? Une douleur.
Je deviens idiot. Dans l’œil de l’autre, je me vois. Ou plutôt, j’y vois un être. Un autre. Ai-je échoué ? Pour le moment, j’imagine qu’il n’y a ni défaite ni victoire. Il n’y en aura probablement jamais, au final.
J’ai peur d’entrer en dépression. J’ai froid, sans cesse. Je distingue ce noyau, ce métal au centre, rougeoyant.
Je le sens indestructible. Mais en souffrance. J’ai terriblement peur. Des blessures anciennes ont réapparu. C’est flou.
J’ai peur et donc je génère une angoisse pour ne pas faire face. Est-ce ceci, l’angoisse ? Un stratagème de l’esprit pour ne pas faire face à ce qui nous tourmente vraiment ? On tourne le dos. Réflexe de fuite. Trop de contrôle, c’est sûr… J’ai très peur. Je ne crois pas avoir jamais eu aussi peur de ma vie. Son objet ? Je ne parviens pas à caler l’image. Mais ce dont j’ai peur est une sensation de néant. D’inhumain. Sortir de l’humain, voilà ce qui me fout la frousse. Passer de l’autre côté, et ne plus pouvoir revenir. J’ai toujours eu la ferme impression que l’essence de l’homme, sous le vernis de la civilisation, de la raison, est monstrueuse. Toujours eu l’impression aussi que cet attirail de raison n’est pas indestructible. C’est tout ce qui nous fonde et à la fois, c’est étranger. Peur de devenir fou. Pourquoi suis-je devenu si craintif, si tremblant actuellement ? Je me suis éloigné de beaucoup de choses qui me pesaient, m’effrayaient ou creusaient des trous dans la toile de la vie bien rangée, bien à l’abris.
Faire confiance en l’âme. En l’esprit. Je ne peux pas tout contrôler. Je n’en suis pas le créateur. Je ne suis qu’un enfant qui ignore d’où il vient. Mon sang qui circule en tous sens dans mes veines, mon coeur qui ne cesse de battre. Tout ça est là. Toujours là. Pas pour l’éternité.
Impossibilité de pleurer. Désir de pleurer. Impossibilité de retrouver les cocons passés. Désir d’un lieu que la mort absente. Désir et ressenti de la vie.
Quelle est ma destinée ? Je suis perdu. Je pense avoir gâché, j’attends la punition. Le jugement. Un être supérieur me délaissa. Ou bien est-ce moi qui l’ai délaissé. Tout cela est-il supercherie ? Aucun moyen de savoir où se trouve une vérité. J’imagine que la vérité se trouve là où on se sent bien parce que c’est que comme ça qu’on peut vivre. Exténué. Peur de l’absence de solution.
Angoisse sourde. Parfois je l’oublie. Pas longtemps car soudain je me rends compte que je l’ai oublié. Je repose les pieds dans l’angoisse. Pourquoi placer la peur au centre de mon monde ? Pourquoi me remettre sur ce centre dès que je prends conscience que je m’en suis éloigné ?
Profondément malheureux au fond de moi. Détresse infinie. Envie d’en finir et de retourner à la vie se mélangent. Confusion continuelle. Émotions éclipsées.
Je suis fort pourtant. Je suis endurant. J’endure. Ça je sais faire, comme personne.
Il me semble que la mort m’apportera ce dont j’ai besoin. À portée de main.
Pourtant c’est du côté- ci de la vie que les fleurs et les animaux naissent, prennent maturité et meurent. Là-bas, de l’autre côté, ça n’est pas matériel. C’est la jouissance des souvenirs.
Je crois en la destinée. Je crois aussi au couronnement de l’âme. En la souffrance. Je ne suis pas sûr quant à la récompense. Je n’ai pas le sentiment de mériter quoi que ce soit. Je pense avoir tout échoué. Tout. Perdu ce qui m’était cher et que j’avais bâti avec tant de patience. Tout cela n’est que ruine. Une espèce d’illusion de château. En lieu et place de mon château, je vois cette colline ou traînent quelques murs écroulés. Les herbes remplacent les tours et les ponts. Et surtout, ce vent, qui règne sur cet endroit. Il n’y a que lui qui ait le droit de régner.

Chandelles

Parfois, le brouillard s’estompe. Un peu. Je vois trouble. Je marche, je m’écroule. Chaque pensée peut être un faux pas.
L’écriture doit-elle être outil de guérison ? C’est dégueulasse. On ne devrait pas la prendre ainsi. Pour soi, toujours pour soi. Je ne veux rien pour moi. J’ai eu assez. J’attends la mort, c’est tout. Non pas que je la recherche. Je l’attends.
J’aime la vie, plus que tout. Ce n’est pas incompatible. Ça va avec. Préférais-je la mort à la vie ? Certainement pas. Pas plus l’une que l’autre. Deux mystères. L’un n’est pas plus lointain que l’autre. Les deux s’engloutissent en moi. Magma qui se meut.
Comment en suis-je arrivé là ? Quel malin plaisir à gâcher les chances, les dons ? Aucun. L’attente. De rien. Pas de preuve à faire. Pas d’amour à même l’air. À déchiffrer, creuser. C’est une autre vie qui s’offre à moi. Pas mieux, pas pire. Différente.
Un arrêt. Mes yeux se fixent sur le vague, mon corps qui était transparent, soudainement existe. Il est lourd. Une agitation dans les viscères. L’automate se fige, se met en sourdine, tourne de force ses yeux vers l’intérieur. Quelle maladie peut-elle autant nous éloigner de la condition naturelle, pré-déchéance ? La réponse aux stimulis ne s’effectue plus. Un trou d’air. Une chute au-dedans. Sensation de la créer volontairement, et d’à la fois lutter de toutes ses forces contre. Une lutte, deux forces contraires, portées par moi, être multiple. Dualité. Le côté gauche du corps s’affaiblie.
Le courant fonctionne à nouveau, brinquebalant.
C’est la même énergie qui me fait aimer les ombres environnantes et qui fait s’ouvrir et grandir les fleurs. La même qui me fait m’asseoir un moment sur le bord de la route, et celle qui pousse les lions et les gazelles à boire au même moment dans le même bassin.
Une partie de moi ferme le robinet. Une partie consciente, affamée. L’autre, perdue sans le sol qui la retient, lâche les rênes de la terreur, de la pression et de la lutte pour la survie. Sa propre survie. Voici tout ce qu’elle veut et vers ce à quoi tendent toutes ses forces : sa survie. Coûte que coûte.
Une bête me mange de l’intérieur. Comme si l’homme était grignoté, à son insu. Comme s’il savait, indistinctement, qu’il ne sert que de pâture à une entité plus vaste que lui même. Il y a bien les fils qui nous remuent. Notre fuite vers le bonheur il s’en délecte.
Dans cette course on oublie tout, la nature magique des êtres, de nous même, des choses.
Arrêtons le cours un instant, et la mécanique de défense s’active. Il faut à tout prix que ça s’arrête. Il faut à tout prix revenir à la normale. Que la brume épaisse se dissipe. Que les formes noires aillent voir ailleurs. Comme nous sommes terrorisés désormais dans les territoires qui étaient autrefois nos maisons familières. Comme l’édifice est fragile. Et comme cette fragilité est masquée par ces milliards d’êtres qui ensemble retiennent de leurs mains cette porte. Pèsent de tous leurs poids afin qu’elle ne s’ouvre jamais.
C’est bien le refus absolu de la mort qui nous fait échouer sans cesse sur la même plage, comme un billot. Et la peur de toucher à la raison, cette prison de glace.
Il y a bien le corps qui porte en lui la mémoire des êtres passés. Je n’ai pas en moi qu’un nom, qu’une naissance, qu’une mort. Je porte en moi la naissance, l’existence et la mort de tous ceux qui m’ont précédé. Et je les devine, parfois. Parfois, je sens que ma chair connaît les réponses. Elle les connaît par l’expérience. C’est mon esprit qui s’invente une importance, une existence indépendante, une solitude. Je ne suis qu’une maille du tamis formé par les étoiles. Un point sur le tableau.

Rhum et rouages

Je crois qu’elle faisait mine d’éclore. Elle tordait son crayon sur le papier. Griffait la page avec son hameçon, fleurant le vers à soi. Rarement elle mordait à l’âme mais quand ça arrivait, on pouvait dire qu’elle en avait braconné un beau, de poème millésimé, avec ses virgules incisives. C’était du feu d’artifice comme on en fait plus, les mots faisaient dans l’émotion, à n’en plus finir. Elle ancrait au bout de ses lignes des points énormes, des « points d’eau » qu’elle appelait ça. Tant est si bien qu’on avait envie d’y plonger dedans avec elle. Elle disait « Fini la blancheur inconsidérée… ce que je veux maintenant, c’est la partition… la symphonie. Je vais la noircir ma page avec ma musique ! ».
Ce qu’elle voulait c’était siphonner le ciel, avec les étoiles et tout le tralala, elle voulait des beaux poèmes, des bancs de mots fertiles, des phrases à s’en émouvoir la panse. Penses-tu elle n’y allait pas de main morte. Jusqu’à la ligne finale qui faisait tinter le carillon du coeur.  » C’est le collecteur de rêves qui m’inspire. Le porteur de lueurs. Le facteur. Mais le vrai. Celui qui a la clef de toutes les boîtes aux lettres. Surtout celles qu’on n’ouvre pas « .

Mais pas toujours. Certains jours ses poèmes ne me faisaient ni chaud, ni froid. À moins que ce soit ma faute. J’avais pas le coeur à lire, parfois.

L’heure

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Le matin, je m’éveillais souvent avant la sonnerie de mon téléphone portable, qui me servait de réveil ; comme si mon corps, la veille, avait retenu l’heure prévue du lever, l’avait inscrite sur son horloge interne ; comme si mon cerveau déchargeait, à plus où moins une dizaine de minutes avant l’heure dite, la Vie qui reprenait son cours dans mes artères, dans mes muscles. Tant est si bien qu’il m’arrivait extrêmement rarement d’être sorti du sommeil par mon réveil. Il me semble que, lorsque j’inscrivais l’heure sur mon téléphone, je l’inscrivais tout autant en moi-même. Il m’arrive de penser que celui-ci ne me servait peut-être à rien, pourtant, sans lui, la crainte de ne pas pouvoir me réveiller seule m’empêchait de dormir. Mes nuits étaient déjà bien assez difficiles, sans ajouter cet autre soucis par-dessus tous les autres. L’heure était toujours présente près de mon lit, mais elle n’était pas placée dans mon champ de vision direct, de sorte que je devais, au cas où, pendant une nuit incertaine parsemée de mauvais rêves, me redresser sur le lit afin de pouvoir la lire. Elle n’était pas facilement observable, en effet, le cadran étant suffisamment loin sur le meuble et derrière quelques autres objets qui le cachaient. Il me fallait parfois un peu de temps avant de la voir apparaître. Parfois je me surprenais à chercher l’heure depuis plusieurs minutes sans avoir réussi à mettre la main sur elle, finalement, je détestais l’heure je crois, tout autant que j’avais besoin d’elle en tant qu’axe central autour duquel ma vie entre en rotation. Tout autant que j’avais besoin d’elle pour ne pas glisser totalement en-dehors du monde.

Il y a longtemps, j’avais perdu l’heure. Je l’avais sur moi pourtant. Je la gardais dans ma poche, précieusement. Pendant mes longues heures de marche, continuellement je la caressais pour me conforter par sa présence, compagnon discrète, cette petite étoile de poche qui seule pouvait me renseigner précisément sur l’état d’avancement de mes journées. Je m’avançais vers un parc. L’après-midi était déjà mûr, mais le soir n’avait pas encore commencé à poser son voile sur les choses. Je passais près de la voie ferrée, l’ancienne voie rouillée sur laquelle ne passe plus aucun train, depuis bien longtemps. Je prenais le pont en fer et j’entrais dans mon parc. Situé en hauteur, je pouvais regarder la ville, les néons bleus des hôtels, les phares des voitures qui passaient sur l’autoroute et dont le bruit résonnait jusqu’à moi, à la manière d’un bourdonnement de mouches lointaines. De loin, le son produit par la ville finissait par faire naître dans mon esprit un rythme, une harmonie, une sorte de résonance grave, de machines, de conduits d’aération, un son étouffé, qui est bien plus fort qu’un bruit tel quel, brut, proche et bruyant. Un son léger, à la manière d’un parfum produit en quantité infinitésimale, devient plus intense quand, afin de compenser le peu d’informations reçues, le cerveau va demander de l’aide à l’imagination pour produire des couleurs, des symboles, et ainsi donner épaisseur à ces informations. L’imaginaire, excité par la carence à combler, par le vide à remplir, du plus petit et du plus informe des sons, produit une mélodie et la mêle aux désirs, la raison rendu silencieuse par la monotonie, le calme des objets et des fleurs qui nous environnent dans un parc, pénètrent notre rêverie et nous inspirent. Les quelques tulipes qui ont poussées sur le parterre, non loin de nous, et dont le parfum se fraie un chemin jusqu’à nos narines à notre insu, laissent germer dans notre âme la pensée d’une femme dont l’ombre aromatique serait déjà parmi les buissons et les ronces, près de ma main, passerait dans mes cheveux, allègrement se promènerait pour moi dans le jardin et remplirait l’espace qui sépare mon cœur de la lune naissante.

Je tâtais alors dans ma poche, toujours, mon heure, afin de ne pas rompre cette amarre qui me maintenait à la réalité des choses, afin de ne pas m’envoler trop tôt, trop vite et trop loin, je voulais caresser l’heure longuement, comme les moines caressent les perles d’un chapelet. Pourtant, ce soir-là, elle n’était plus là. Disparue. Je regardais dans la poche gauche de mon manteau, rien. Rien, dans la droite non plus. Je sentais mon pouls s’accélérer, quelque chose n’allait pas. Quelque chose me disait que je ne la retrouverai pas. Je tâtais avec les mains mes deux poches poitrine. L’angoisse s’emparait de moi. Je savais que je venais de perdre quelque chose d’important. J’avais beau tourner comme un fou, faire le tour du parc, regarder encore sous les bancs, repasser et repasser encore sur le chemin que j’avais emprunté pour venir ici. Rien. L’heure avait foutue le camp. J’étais seul alors. Seul et dans le noir.

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Je crois qu’un morceau de mon horloge s’est brisé. Je tourne, depuis, dans le sens inverse des aiguilles du monde.

 

Le rêve du prisonnier

hairwater
 » Il est vingt-trois heures, extinction des feux ! « . Tu es sur ton lit de ferraille, les doigts croisés sur le ventre. Tu regardais le plafond au-dessus. Des sillons creusés par l’humidité dans le plâtre, des tâches vertes. Quelques secondes auparavant tu les distinguais clairement. Désormais il fait nuit, tout n’est plus qu’une empreinte rétinienne. Les tâches sont parties en le silence. Mais ça ne change pas grand chose, au fond. Tes yeux n’ont pas bougés. Ils sont fixes. Tu n’as pas vraiment sommeil. De toute manière, les jours et les nuits se ressemblent. Tu as bien une fenêtre près de toi, mais le rideau est tiré, il n’y a rien à voir. Alors tu réfléchis mais tu as déjà tant réfléchi, tu te dis que tu fais depuis longtemps déjà le tour de tes pensées. Les espoirs, tu les as creusés et taillés jusqu’à la moelle. De la sciure maintenant. Tu n’as plus vraiment la force de penser. Tes pensées ne te font pas mal, ce serait trop beau. Tu n’as plus assez de vie dedans pour ces choses-là. Tu attends, mais sans attendre. Pas même la mort. Rien. Le monde est, définitivement pour toi, sans étincelle possible. Tu ne joues plus aux jeux des hommes, tu as rendu le costume et les clefs des loges. Parfois tu te surprends à te rappeler qu’un jour tu as été un petit garçon, que ta mère a souffert pour te mettre au monde. Pour tout ça. Tes yeux habitués à l’obscurité distinguent une légère veilleuse un peu plus loin. Tu la laisses de côté. Un chien de l’autre côté de la route déserte aboie, lui seul sait pourquoi. S’il le sait lui-même, d’ailleurs. Décidément, tu n’as pas sommeil, tu ne pourras pas t’enfuir dans l’inconscience de sitôt. Alors tu restes immobile, tu n’as rien d’autre à faire. Rien n’agite ton esprit. Il t’a crû vaguement t’endormir, tu ne sais plus. Il y a quelques instants il t’a même semblé entendre un bruit, un bruit qui, certainement, ne t’était pas adressé, comme toujours. Pourtant le bruit est revenu, cette fois tu commences à le deviner, c’est un tapotement léger qui va et vient, le même. Il se fait plus insistant et soudain l’idée se fraie enfin un chemin jusqu’à ta conscience. Quelqu’un tape à ta porte, on entend à peine. C’est quelqu’un qui tape à ta porte, c’est sûr. Mais tu as un doute, tu ne sais plus si tu rêves ou si tu es éveillé. Tu forces un peu tes paupières. Le bruit revient, alors tu te redresses sur ton lit, tu jettes un regard en direction de la porte. Tu n’entends plus rien, tu te frottes les yeux. La déception pointe le bout de son nez, tu as dû rêver. Tu étais sur le point de te recoucher mais le bruit reprend. Cette fois tu te lèves et te rapproches de la porte de ta cellule. Tu colles une oreille et le bruit est là, tu te concentres dessus, il y a un bien des doigts qui tapent contre ta porte. Alors tu baisses les yeux et découvres une clef dans la serrure. La présence de cette clef ne te surprend pas le moins du monde. Puis tu la tournes, tires le loquet et la lourde porte s’ouvre. Une femme t’attend derrière. « Enfin, j’ai crû que tu ne m’entendrais jamais ». Elle se saisit de ta manche et te tire hors de ta geôle. Tu la suis, tu n’as pas vraiment d’expression sur ton visage, ton esprit n’a pas analysé encore ce qui venait de se produire. Il ne peut pas, c’est au-dessus de ses moyens. Il n’avait pas connu d’événements sortants de l’ordinaire depuis trop d’années, tu ne distinguais déjà plus la réalité du rêve mais là, tu ne distingues plus rien du tout. Tu suis. « Dépêchons-nous, n’attirons pas l’attention des gardes ». Elle court et tu fais de même. Vous longez le couloir maintenant, vers le hall central autour duquel tourne en spirales toutes les cellules. En chemin tes yeux croisent, au sol, un ours en peluche géant, assis contre le mur. Tu froisses les yeux. Tu lui cries « attends ! » tu jettes un regard en arrière, l’ours semble lever son bras pour te faire un signe d’au revoir. Tu es de nouveau traîné en avant. Tu commences à te demander si tu existes encore mais cette pensée, tu n’as pas le temps de l’approfondir, elle s’éclipse aussi sec. Vous descendez maintenant l’escalier, tu croises un panneau lumineux, avec marqué « sortie » dessus. Tu es à peine surpris. « Attention, on va passer devant le poste de garde » à droite tu devines une vitre éclairée de l’intérieur, un comptoir. Tu y jettes un oeil, tu y vois le gardien dans une posture étrange, la tête en bas, sur les bras, il faisait le poirier contre le mur, en regardant la télé. Tu remues le visage et fais une moue, l’air de ne rien comprendre. « On a pas le temps, viens ». Elle attrape la poignée et pousse la porte qui donne sur l’extérieur. Tu es éblouie, il fait jour et là, tu viens de te rendre compte que tu étais pieds nus, tu cours sur l’herbe. « Attends ! » Tu te tournes à nouveau pour jeter un regard sur le bâtiment que tu viens de quitter. Tu vois la mer. La luminosité t’éblouit. À cet instant tu décides fermement de tenter de savoir ce qu’il se passe. Mais tu n’as pas le temps. L’instinct a déjà pris les reines de ton corps, tu te mets à genoux, tu frappes la terre de tes poings, tu arraches l’herbe. Tu commences à hurler. La femme qui t’avait emmené jusque-là ne dit rien, mais elle te sert dans ses bras, et te relève. Tu es sans force, sans volonté. Elle te sourit, remet tes cheveux en place. Elle a esquissé un rire. Tu n’avais pas entendu quelqu’un rire depuis des lustres. « Allez viens ! » Elle te tire à nouveau, vers la rive. Le flux et le reflux de la mer. Soudain tu as les pieds dans l’eau. Elle te paraît froide. Tu prends peur. Tu n’avais pas eu peur jusque là. Elle met son bras autour de ta taille, avance doucement. Maintenant l’eau arrive au niveau ton ventre. Tu la regardes, elle est sur le dos, les bras écartés, elle flotte. Elle semble bien. Tu as envie de faire de même, alors toi aussi tu te mets sur le dos et tu vagues au grès de l’onde. Tu fixes le ciel, magnifique. Puis, le coeur soudain gagné par un bien-être qui te semble venu de nulle-part, tu t’abandonnes. Tu fermes les yeux. Tu t’es endormi.

Tout va pour le mieux

Chère mère,
Je vais bien vois-tu je me lève, avec le soleil au-dessus de ma tête, des mains invisibles sont là pour soutenir mon visage. Il faisait nuit il y a peu encore mais… La nuit des hommes a foutu le camp quelque part au fond de mon coeur. Prends-tu bien soin du canari s’est-il échappé de sa cage à l’improviste ? Dis moi si le jardin…
Le sais-tu nous irons mourir un jour, toi, moi et toutes ces choses qui nous entourent ne seront guère plus que des souvenirs entassés parmi les autres souvenirs, eux même chassés lentement par le temps, sûrement, implacable… Et lorsque nous serons morts nous seront bien contents. Il n’y aura plus le jardin les iris, ni toutes les autres fleurs mais nous seront consolés. Nous serons morts et satisfaits de l’être, pendant un temps nous écouterons les générations nouvelles nous pleurer, réclamer notre corps et notre esprit comme si, quelque part nous étions uniques à leurs yeux, uniques par l’odeur de la peau, par le timbre de nos voix par nos gestes. Vois-tu ils nous pleureront un moment avant de devoir trouver un travail parcourir la vie de long en large avec son lot de souffrances, ils deviendront comme tous les passants qui courent la mappemonde à la recherche de l’existence…ils nous pleureront un moment puis cette pensée qu’ils ont de nous ils la placeront dans un objet-souvenir inerte un espace vide à remplir de temps en temps de quelques souvenirs ressurgis avant de le laisser s’assécher et de le perdre ou de le laisser à l’abandon dans une vulgaire boutique ou dans un marché aux puces. Un étranger achètera cette trace de nous sans savoir que je suis moi-même dans ce vase enfermé tout entier ce livre cet oreiller en plume d’oie il en fera rien ou si peu de cet objet qui est tout ce qui reste de nous dans ce pauvre bas monde à la merci des oublieux…
Alors il faudra recommencer chère mère et tu seras peut-être un oiseau loin d’ici dans une jungle immense, et moi peut-être un chat ou un autre homme. Je me lasserai de la mort vois-tu j’aurai envie de regoûter à toutes ces choses j’oublierai petit à petit la sensation du soleil sur la peau la souffrance sera estompée j’aurai envie de recommencer le manège, la course à la vie juste pour voir une nouvelle fois, pour y regoûter, retenter le coup. C’est un jeu gigantesque la vie c’est insidieux on en a marre mais on veut tout de même recommencer le tableau sous un autre angle un jour où l’autre, sous d’autres latitudes des couleurs différentes.

Mais le sais-tu j’oublierai peut-être tout de cette vie comme j’ai tout oublié de la précédente, alors, ne m’en veux pas si je t’oublie, c’est le ciel qui a fait les choses comme ça nous passons nous tournons en rond jusqu’à en perdre la tête, le tournis, l’amour et toutes ces choses qui entraînent le monde vers on ne sait où, nulle-part et partout aussi loin que je puisse voir. C’était magnifique tout de même je te le dis déjà en avance, c’est magnifique même les jours où le soleil se voile même si tout est raté c’est toujours magnifique, malgré la mort, ces minutes et ces secondes qui se succèdent, serpentent s’enroulent et se perdent dans le temps.
Et vois-tu je pose un objet ici il ne ressemble à rien, c’est un vulgaire coffret avec quelques mots glissés dedans qui n’ont pas de valeur, pas plus de valeur qu’un poisson dans un bocal de verre, quelques feuilles dans un herbier issues d’une autre vie, je le pose là avec mes pensées près de toi si tu l’emporte dans ta jungle je le retrouverai peut-être dans une autre vie. Alors je n’aurai pas à refaire le même chemin je prendrai l’existence par le bout, j’aurai la vie dans mes mains sans avoir à la chercher dans le vide. Peut-être est-ce vain le penses-tu, mais au moins nous aurons cette trace de nous qui dira nous avons connu le soleil, pensé et même vécu parfois lorsque la teneur du monde était pleine de lumières et lorsque nos coeurs étaient plein de ce monde.
Je vais bien vois-tu je me lève, avec le soleil au-dessus de ma tête, des mains invisibles, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Empire

Ce qui me nuit n’est pas tant la voiture ni l’activité générale de la ville
Ce n’est pas le fond sonore, pas plus que la saleté des pavés ou l’absence d’air respirable
D’eau clair et d’amour fou, ce n’est pas non plus le prix des tickets de la foire
Ce qui me nuit n’est pas le visage blême ou la mine résolue des gens que je croise
Pas plus que les immenses appareils photos des touristes ou mes chaussures vieilles de trois ans
Ni de trop fumer ou de grossir, d’écouter en boucle la même mélodie qui ne me fait plus grand chose
Ce n’est pas de parcourir les souvenirs ou de me saouler, partir en vacances à Marrakech
Ce qui me nuit n’est pas de n’avoir jamais vu de volcans en vrai ou de ne pas vivre à la bonne époque
D’avoir les yeux qui me piquent, de ne plus avoir un rond dans la poche ou de croiser le regard d’un mendiant
Ce ne sont pas non plus les soirées branchées parisiennes ou les longs discours sur la poésie, ni le déclin de mon inspiration
Ou le fouillis du monde, ce qui me nuit n’est pas la crise ou la course au plein-emploi, ni d’écrire de mauvais poèmes
Ni de courir à ma perte ou d’attraper les maladies incurables ramenées de la lune par les innocents astronautes
Ce qui me nuit n’est pas l’absence de sacré ni la mort de la poésie étouffée par la vitesse du monde
Pas plus que la mélancolie désuète des romantiques ringards ou la télévision, ce n’est pas l’ennui ni la stupidité de l’être humain en général
Ce qui me nuit c’est cet horrible moustique assoiffé sur le mur

Une épaisse forêt

Depuis bien longtemps je n’avais pas vu ce sentiment apparaître en moi. Depuis quelques années, finalement. Les soirées que je passais avec Florian. Ces années je les pensais enfouies, entièrement, dans la terre, dans le passé, ce sentiment étant si vieux que je ne devinais même plus son existence ou sinon, vaguement, comme un être ensommeillé au fond de soi, au bout d’un ces couloirs tortueux qui constellent le labyrinthe intérieur. La présence ici de Lily me fait me souvenir de cela et faît naître de nouveaux paysages. Je lui ai dit déjà et je crois que cette pensée est juste, il me semble détenir, au fond de moi une forêt dont je ne soupçonnais plus l’existence, peuplée de toute la flore et de toute la faune, produits de l’imagination fertile ; mais cette forêt là, qui est une part de ma vitalité, je ne la voyais plus : elle était recouverte d’un voile de nuit. Une lumière s’est inflitrée dans une faille de la nuit, comme une utopie s’infiltre parfois dans une faille de la réalité, éclairant cet espace perdu et lointain ; et tous les animaux, tous les êtres en hibernation qui m’habitent, apercevant cette nouvelle lumière, semble recouvrir tout à coup ce qu’on ose parfois appeler la vie, la vitalité, étincelles, richesses et variété des enchantements. Des couleurs naissantes, des arcs, des pylônes, des architectures. C’est un nouveau matin dans le monde intérieur. C’est une émotion qui n’était pas perdue. Elle avait disparu de mon champ de vision, comme si quelque part, je l’avais enfoui, enterré vivante ; elle avait disparu de mon domaine, comme un cerf qui aurait sauté par-dessus la clôture pour aller retrouver son chez lui, ce nomade dont, à mesure que le temps passe, nous oublions le souvenir et le cuir de la peau.
Mais les traces étaient pourtant là, en sommeil, comme des fils d’Ariane, à mon insu. Parmi les herbes folles, les morceaux de gazon, les insectes et la poussière, tout cela s’était amoncelé, recouvrant cette étrange demeure. Encouragé par ce nouveau désir, je tirais toujours dessus et le suivais. À mesure que j’avançais je croyais reconnaître les paysages, je me disais bien que je connaissais ces lieux, ils m’étaient familiers comme peut l’être une maison que nous avons longtemps habité, une maison de confiance. Enfin.

Nous entrons dans une ancienne habitation faîte de bois, dont les occupants sont depuis bien longtemps parti pour un autre voyage, une maison fragile, entourée par la forêt épaisse et continue du temps. Certains arbres se nomment souvenirs et d’autres, plus clairs, vibrants, comme ranimés par la lumière soudaine du matin, tremblent des racines jusqu’à la cîme, touchés par un élément méconnu, le vent, qui n’avait pas soufflé depuis des lustres, guettant le moindre signe, lui qui est allé chercher dans ses cales d’or ses réserves d’air salutaire ; ces autres arbres, disais-je, s’appellent maintenant.