Essors

Beckett lorsqu’il commençait l’écriture d’un texte, ne savait pas dans quoi il se lançait. S’inspirant sans doute de Joyce dans la retranscription des flux intérieurs. Il n’avait ni plan, ni idée précise des personnages, de l’histoire : il vidait une poche. Céline racontait que l’histoire compte pour du beurre, l’essentiel étant le style, le travail d’architecte, la petite musique qui transportait le tout. Un travail ouvrier de « nettoyage de médaille » trouvée dans le sable.
Je crois que c’est aussi la même chose pour Proust, l’histoire était un prétexte et toute la richesse de son œuvre se trouve dans ce qu’elle sous-tend, sa beauté dans les déploiements des réminiscences et des fleurs aromatiques malgré qu’elles soient invisibles et intangibles.
L’histoire serait comme la trace laissée dans la neige, après le passage du traineau, le ricochet collatéral de tous ces transports.
Pour Pessoa, il s’agissait de laisser un autre naître en lui, de se faire petit et de l’écouter, de raconter l’histoire de ce qui n’a jamais eu lieu autre part que dans son monde du dedans. Dans l’intensité de la prise de distance avec le monde et « lui-même », comme une fleur qui se développe et se fragmente en pétales, lui aussi devenait « nombreux », cherchant ce sentiment de la liberté prise, de l’échappée, l’exaltation, fragmentation de la personnalité pour extraire de l’ordinaire le murmure étoilé de ses essors.

Dans tous ces cas (dans le cas des grands écrivains je crois) ils ne font que, de a à z, traiter du même sujet encore et encore, tournent autour du même pivot central et affinent leur vision, une seule et même obsession sur laquelle ils ne parviennent jamais à mettre le doigt, et devant cette impossibilité à n’ouvrir la porte que par intermittences et confusément, à distinguer formellement ce qui les obsède, naît leur œuvre littéraire. La narration y est réellement accessoire.

Chers os

Demain. Maintenant peut-être. Tout ça renaîtra, reviendra. Je n’aurai plus à me plaindre. Tout ça reviendra. Je ne chercherai plus. Je serai bien tranquille. Tout ceci cessera. J’imagine déjà… Ce magma sans nom qui me tord. J’attends de pied ferme. C’est quand ? C’est déjà l’heure. Demain, j’aurai tout oublié. Demain j’irai me fondre. Il faudra recommencer. Jusqu’à la fin du cercle. Cette petite flamme sacrée et libre qui ne veut rien abandonner. Elle veut son lot.. Porter ce corps lourd, chaque jour un peu plus. Jusqu’à ce qu’il soit plus léger. Il pourra entreprendre, voir un peu enfin, ce morceau du ciel attendrissant, par-dessus les parois, peut-être ? Je serai léger suffisamment, pour me laisser porter par le vent. Demain, le suivrai-je ?

Regagner le loup

Dans cette incapacité actuelle à me surélever, péniblement lourd et ancré dans ces matières mortes qui ne bronchent pas, j’exerce une patience stérile, sourd, désespérément sourd. Pourtant, je suis sûr qu’il cherche mon écoute. Il cherche mon écoute, me flaire, il parle, infuse, se déplace, cherche l’entaille par laquelle il pourrait s’introduire. Il me donne la parole. Désinstruit, je ne sais plus parler. Je ne sais plus rien. Hors de moi, la cosmogonie, les chevauchées. L’obscurité autour, en dedans.
C’est bien une forêt extrêmement dense qui me sépare de cette voix hors de portée. Je la hèle, l’exhorte. Que puis-je faire sinon, exhorter sa présence, bien qu’il soit déjà là ? Privé de lui, je suis dans l’incapacité à m’extraire, à m’effacer de la surface léthargique. Malgré mon affaiblissement, mon mutisme, mon impénétrable introversion, ma tête dans ce feu qui n’y rentre pas, le loup ne vient pas me finir et je le sais assis, près de moi, les yeux fixés sur ce fond d’étoiles hors d’atteinte.
Quand, et par quel chemin, regagnera t-il sa tanière ?

Les joueurs de cricket

Je pense qu’un des problèmes fondamentaux des poètes contemporains est qu’ils ont dans la tête l’idée d’écrire un poème, lorsqu’ils s’y mettent, et qu’ils traînent comme un boulet. Un genre d’erreur fondamentale, un vice de procédure.
Et de fait, cela se voit, comme un poteau rose planté dans le texte avec inscrit dessus « Attention, poésie ».
Pour quelles raisons mystérieuses aurions nous besoin de ce signal, lancé à coups d’ombre, de corps, de cris, d’oiseaux, de souffle
Doit-il être incompréhensible, indigeste, pour être en mesure de porter l’étiquette « poésie » ?
quand la poésie peut être plus puissante dans quelques mots plus simples, déchargés d’un endroit du cœur plus profond
imprégnés de sueurs, de sang et d’humain, plutôt que de bois mort, de léthargies, de grandes lettres bourgeoises ennuyées ou de jeunes lassés
quand il y a plus de poésie dans un cœur simple que dans un cerveau compliqué ?
quand la caractéristique essentielle de la poésie, c’est cet espace magique où la langue multiplie l’existence

Est-ce qu’un joueur de cricket va se dire, dans les vestiaires, juste avant d’entrer sur le terrain : « Allez, je vais jouer au cricket » ?
pensée ridicule, inhibante qui lui couperait les jambes ?
et malgré le vers libre ces poètes ne sont pas libres
ils surnagent dans une simili liberté
incapables d’admettre que s’ils ne sont pas lus, c’est que leurs textes indigestes n’inspirent aucune envie
n’allument aucun feu pour éclairer la vie
et dans leur condition d’ilotes ils veulent voir
mais ne voient rien
la condition préalable étant de mettre sa peau sur la table
de laisser la mort raconter ce que c’est que d’être en vie
plutôt que d’enchaîner les offrandes mesquines
dont ni les muses ni les lecteurs ne veulent

multi niveaux

Le mieux est encore le multi niveaux.
Vouloir plaire n’est pas nécessairement un pêché capital si on ne fait pas partie de la caste des poètes maudits, lesquels justement, étaient souvent maudits dans leur échec de plaire au plus grand nombre, et ont terminés seuls et méconnus leur carrière, malgré eux et leur envie d’être aimés par le plus grand nombre et d’être reconnus par leurs confrères.
Si l’envie de plaire au plus grand nombre n’est pas là, il est certain que ça part mal et qu’en effet, le texte ne plaira pas au plus grand nombre et à fortiori au plus petit nombre aussi, il y a des chances, mathématiquement, les petits entrants dans les grands, il n’existe d’ailleurs plus de petits nombre aujourd’hui, ou presque. De quels grands nombres parle t-on d’ailleurs ? La masse ? Elle ne lit pas de poésie, mise à part la classique, quelques contemporains si on veut à de très rares exceptions, lecteurs qui sont, pour la plupart, des écrivains eux-mêmes. Il me semble que cette absence de tentative de plaire participe à cette consanguinité généralisée des poètes lesquels, à force de ne vouloir plaire qu’aux autres poètes, ont rompu le lien qu’ils pouvaient avoir avec les ouvriers, caissières, cadres, dirigeants, marathoniens, journalistes, liseurs de bonne aventure dans les vagins, et n’ont que peu de rapport avec la vie finalement, le tout devant excessivement cérébral et ennuyeux. Les romanciers ont gardé ce rapport avec les gens, avec la vie, mieux que les poètes. N’y a-t-il pas une raison à cela ? Est-ce parce que la poésie se doit d’être un coffret noir dont on a jeté la clef dans un marais poisseux, tandis que les romans garderaient leur aura de pochette surprise, remplie de gaieté, de suspens, de vitalité, de plaisirs ?

L’avantage du multi niveaux est la capacité de plaire aux connaisseurs autant qu’à la masse, travail éminemment difficile qui demande une finesse et une profondeur certaine. C’est pourtant ce qu’ont réussi les grands poètes à travers les âges.

Argiope

Pour Platon, les Hommes furent un jour séparés en deux, condamnés pour le restant de leurs jours à rechercher puis à tenter vainement de se fondre dans la moitié manquante. Pour Camille Claudel, l’absence qui la tourmentait était plus nébuleuse. Verlaine s’est laissé hanter par les voix lointaines et chères qui se sont tues. Ne recherche t-on pas que ce qu’on a perdu, et donc possédé par le passé ? Il ne me viendrait pas à l’esprit de partir à la recherche du pur inconnu, ne sachant ce qui émane de lui, ni ce qu’il peut faire naître en moi, celui-ci n’exercerait aucun attrait véritable. Dès lors, je ne fais que poursuivre ce que j’ai un jour tenu en main, il ne peut en être autrement. Il me semble pourtant n’avoir jamais eu en ma possession ce dont je suis à la recherche, aussi loin que je me souvienne. Peut-être en ai-je disposé en rêve ? S’agit t-il d’un désir amniotique qui précéderait la naissance de ma mémoire épisodique ? Ou bien s’agit-il d’une sorte de mémoire génétique, produit complexe, successions de rêves et de vécus, innombrables dépôts accumulés dans mon esprit, mon cœur, dans mes nerfs ? Je l’ai un jour connue, je ne la connaîtrai probablement jamais plus. N’étant plus apte. Cela ne m’empêche pas de partir sans cesse à sa recherche, tel Sisyphe, de toujours recommencer en pure perte. S’agit-il de fuir, de revenir au centre, de retrouver la part manquante, ou bien de tout ceci à la fois. Cette absence, je l’emporterai dans ma tombe avec moi. Peut-être qu’un jour, étant suffisamment égaré à mon tour, je tomberai nez à nez avec ceci mais ne m’en apercevrai pas, n’ayant plus goût à rien, étant devenu définitivement aveugle et sourd. Aveugle et sourd, peut-être le suis-je déjà, tandis que j’écris ces lignes, n’ayant pas remarqué que l’absence qui me tourmente est ici, près de mon épaule, à murmurer et à m’attendre. Je regarde, il n’y a personne. Il n’y a rien. Il reste tant à faire.

Le ronronnement du lion

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Les bons professeurs de dessin enseignent à domestiquer au mieux le flux des pensées. La main n’est pas loin de jouer le rôle de sismographe, captant et mettant au jour crû les tremblements du dedans et les dialogues intérieurs du type « je sais pas faire les yeux », « je vais foirer la main », se lisent dans le trait et le résultat redouté arrive, effectivement. C’est un élément important à prendre en compte dans le dessin, même au-delà du dessin, dans bien d’autres domaines n’est-ce pas ? C’est certainement la même chose en littérature et plus particulièrement lorsqu’il s’agit de poésie. Les petites voix parasites qu’elles soient négatives ou positives, provoquent des dégâts semblables, tirent le texte-requin hors de l’onde. Quoi, alors ? Taire les voix ? Il n’existe pas de texte sans voix qui le précédent. Croyant sincèrement aux enchantements de toutes natures, il me semble que, dans ce monologue intérieur perpétuel, parmi toutes ces « petites » voix (ce terme « petites » est amusant ici. Ne sont-elles pas au contraire monstrueuses et exténuantes ?) qui nous assiègent, il n’en est qu’une seule qui vaille la peine d’être écoutée. Une voix qui emploierait une langue dénuée de mots sans doute, qui ne dicterait pas mais donnerait matière à créer. Qui se mérite. Il s’agirait dès lors de savoir écouter, avant de savoir écrire. Peut-être.

Des nouvelles d’entre les corps

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Une douleur ancienne, diffuse, sans nom, sans cause, est revenue. L’ai-je réclamée ? Probablement. Comme on réclame la part manquante de soi. Plutôt que de la repousser, ne devrais-je pas la laisser me dévorer ?

La petite fille disparue

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Passée, déjà. C’était hier. Son nom : et puis quoi ? une rose dans sa main. terminé. les jeux dans le jardin. terminé. ses os dans la terre. passée, déjà. avec les pluies. le vent. de la poussière à la fin. voilà tout. de la poussière et quelques images. restées là, pour les illuminés comme moi qui s’attardent. et ramassent le passé. pour en faire des prières. pour en faire des galets. je n’ai jamais pu m’y faire. je l’ai dit. ça n’a pas d’importance. je n’ai jamais pu me faire au départ des êtres. leur départ me brûle. et les vivants sont déjà en train de partir. C’est pourquoi jamais je n’ai pu m’attacher. C’est pourquoi je suis infiniment attaché sans qu’ils le sachent. C’est pourquoi je ne suis jamais surpris quand ils disparaissent. ils passent, déjà.

 

en cours de chute
dans l’avalanche muette
dispersés parmi les étoiles
à l’oeil nu
observables

Le reste : brume

Quoi que ce soit d’abondant blesse, quoi que ce soit précisément, délivre, emprisonne par la même occasion, retient ou extirpe, c’est du pareil au même quand, éloigné et revenu, étiré au loin, revenu au centre, dans un même élan brisé qui n’en finit pas, reparaît. L’âge creuse la sensibilité des rêveurs et leur fuite perpétuelle. Retrouvailles avec la même, le même, le tout, qui vient sans paroles donner des nouvelles d’autrefois et de maintenant. Merci infiniment pour tout ceci, je n’oublierai pas, je n’ai rien oublié, je l’ai gardé précieusement sous les combles, dans les caves, les points culminants, les aurores inattendues, tout ceci gardé caché, à l’abri, là où les rumeurs et les précipitations ne pénètrent plus. Quand parfois un de ces rêveurs vous appelle, il n’attend pas de réponse, il vous appelle seulement, cela suffit, il écoute l’écho lent qui se déploie dans la forêt attenante, et cet écho est la preuve même de votre présence, la preuve que cela existe toujours. L’espace autour, dedans. Vous êtes libre d’y répondre. Et puis le reste, rien. Le reste : brume.

Et où

Nulle part rien où quoi, rien. Rien. Néant. Non pas que l’envie manque, non pas qu’un feu ait cessé de hanter. non pas que les nuits ne soient plus riches, non, mais elles sont riches seules, seules, avec rien ni personne, ni trace de ce qui est parti et qui ne parle plus, ni mémoire, suffisamment précise pour combler le gouffre : quasi rien. Des voix en sont parti : une voix particulièrement. Une voix particulière qui ne parle plus et qui m’a laissé là, sans que je le veuille : sans que je ne veuille rien d’autre. Depuis lors, je fais mine de, puis comble, je comble, et puis fais silence : sans pouvoir parler, quand bien même j’aimerais parler, quand bien même je le pourrais aisément, étant dans un autre monde à-demi, mais n’ayant personne à qui parler : quand, et où, l’écoute ? Jamais, c’est dit. Jamais, puisque trop de bruits et d’agitations, jamais, puisque chacun doit parler, puisque chacun parle et puisque personne ne le fait ni ne dit quoi que ce soit, et puisque l’existence nous est étrangère il nous reste quoi, faire silence, s’éloigner, marcher, prendre le vent, aller, sortir d’où. Assez. Trop. Quand rien n’a encore débuté ? Dans un écrasement têtu ? Dans un lent déploiement de toutes ces choses. comment poursuivre, sitôt que la question est posée. Marcher, à nouveau marcher.

La mort et l’oubli

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Qu’ai-je oublié moi, tout. je ne me souviens pas. le creusement. Les mémoires. Elles se retirent. Vagues. Je n’ai pas de mémoire.
Disparues, voies lactées : disparues. Je file. ou coule le long. Le long. délicatement. détachement d’une mémoire , l’une après l’autre,
avec le vent. J’ai trop de mémoire. qui s’en va ? Qui s’en va encore ? l’un après l’autre. l’une après l’autre dans les mêmes pas qui se retirent.
Moi d’abord. Je suis parti moi d’abord. Trop-plein de mémoires. Je garde tout. Je n’ai rien gardé. Je n’ai jamais su rien garder du tout.
Un, c’est déjà trop. Je ne m’y ferai jamais. Je n’ai jamais pu m’y faire. J’ai fini par m’y faire. Je m’y suis habitué. Je ne m’y attarde plus.
Je ne m’en sors plus. Qui est voué à partir, à peine venu ? J’étais loin dès le départ. Je n’étais pas ici dès le départ. Je n’ai jamais été ici, ça s’entend.
Ça se voit. Les gens le remarquent d’emblée. C’est clair, d’emblée. Jusqu’à ce que je ne sois plus personne et que j’oublie. Que j’oublie
suffisamment seul pour commencer à me souvenir ? La mémoire valable ? Seule, et valable, et palpable, déchiffrable malgré qu’elle soit là d’emblée
sans rien dire, à marmonner dans son coin ? que lui dire ? quoi ?

L’os albâtre

Salvador Dali et Écrevisse

L’univers est peut-être une immense machine à répondre aux vœux secrets des êtres. La magie respire quelque part, quand bien même elle est absente. Elle est peut-être derrière le rideau, sous l’abattant du piano, dans les antennes du homard.
Nous pourrions dès lors mettre les couverts afin de préparer son retour, installer un bougeoir, une nappe blanche, une corbeille de fruits, un bouquet de myosotis sur la table.
Mais elle n’a plus besoin de venir s’installer, ni de s’asseoir ni de parler pour annoncer sa présence. Elle n’était pas bien loin. En fait, elle n’avait pas bougé d’un iota. Elle était là. À attendre. Sans attendre. Nous le savions bien.

Arctiques

J’ai réalisé souvent que j’étais incapable d’écrire pour moi-même et quand je le faisais, je jouais en quelque sorte un rôle qui n’était pas le mien, j’entrais dans une ironie, un mensonge comme si, en fin de compte, je devenais mon propre dupe. Je n’ai jamais été autant moi-même que lorsque j’écrivais pour quelqu’un d’autre et mes lettres ont à mes yeux plus valeur que les innombrables poèmes, écrits seuls, jetés, comme des feuilles au vent, dans les mares aux poissons. Je m’ennuyais à écrire à personne en particulier et souvent, ne pouvant, à chaque coup, m’inventer une présence jusqu’à réellement sentir son souffle tiède sur le revers de ma main, j’étais bon, une nouvelle fois, à jeter du sable sur le sable, de l’eau dans de l’eau, ennuyé, tournant en rond, seul dans l’ennui, seul. C’est que je tenais à écrire pour quelqu’un qui n’était pas là, n’éprouvant, à la manière de Desnos, de désirs illimités que pour ce qui n’était pas ici, étant fou amoureux de l’absence que je tentais de sacraliser, de faire mienne à l’aide d’une magie convulsive et poétique. Je n’étais pas, comme Proust, déçu par le réel qui, le plus souvent, si ce n’est toujours, m’a conforté dans ces élans magnétiques. Bien que n’étant pas déçu par lui, je n’étais pas en mesure de le maîtriser ni de le faire mien. J’étais surtout déçu de moi-même. Habitué à étreindre une ombre, à déceler la moindre parcelle vivante dans le vide des nuits, habitué à mes espaces, à mon territoire personnel, je ne savais plus, une fois dans le réel, gérer les innombrables évènements qui le constellaient, les informations étaient trop nombreuses, ou trop lourdes et mon imagination, capable de distinguer la lumière et la vitalité dans un trou d’ombre, ne savait comment se comporter dans le jour crû, ou il n’y a ni rideau ni parapet derrière lequel me cacher et réinventer le monde, de loin.
J’étais donc très maladroit, lâche, et le réel me déchirait.

Habiter/Être habité

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Il existe certaines photos, ou toiles, que j’ai observé tant de fois, chaque jour, pendant toutes ces années que désormais, les personnages ne sont plus des personnages mais des êtres, lesquels, quand bien même ils n’ont pas ou plus d’existence propre ici-bas, semblent s’être infiltrer en moi, si bien que la mémoire que j’ai d’eux se mêle sans mal aux souvenirs des êtres que j’ai réellement connu. Ils n’ont pas de nom, ils n’ont pas même d’histoire, sinon des bribes, mais ils ont leur personnalité, et leur présence en moi est tout à fait reconnaissable et familière. J’éprouve, pour eux, des sentiments puissants, de la même façon que je pourrais éprouver des sentiments pour un auteur dont au moins un poème m’a bouleversé, que je n’ai pas connu autrement que par ses écrits, et dont j’aime les traces qu’il a laissé de lui sur la terre.

Bien souvent, j’obsèrve le même portrait d’une personne que j’admire, tentant de lire dans son regard, ce qu’il pense de moi, ce qu’il pense de ce que je deviens. Je tente de savoir si je suis sur la bonne voie, si je mérite sa considération, si je suis, de près ou de loin, digne qu’il me regarde. Peut-être comme un médium devine une réalité future ou présente dans une boule de cristal, dans les entrailles d’un animal, j’examine, mon propre devenir au fond du regard d’un être cher. Son expression n’est jamais la même, bien que j’aie conscience de mettre une grande part de mon état d’esprit dans son regard, de lire mes propres états d’âmes, espérances ou culpabilités dans ses prunelles, il me semble que ça n’est pas tout, il existe toujours, comme le marc de café au fond de la tasse, un vestige, un tremblement, une âme vivante qui nage, qui m’inspire, m’ordonne ou me guide, et que je dois suivre. Ainsi qu’un promeneur égaré la nuit, dans une forêt dense, part à la poursuite de la luciole fugace qu’il a vu au loin, parce que c’est l’unique lumière qu’il a aperçu, parce qu’il n’a nulle part ailleurs où aller, parce que sans elle il est perdu et pour obéir à son cœur, il doit suivre ce qu’il aime, même si ce qu’il aime est folie.

Tandis que j’observe ces représentations, je puise en elles, je laisse aussi une part de moi, comme un chat laisse un peu de sa salive dans une coupelle d’eau fraîche.
Il en va de même des êtres passés dont je croise parfois le portrait, qu’ils soient de ma famille, ou non. Non pas qu’ils me regardent, ils ne me regardent pas. Ils ne m’ignorent pas non plus. Leurs émotions, leur histoire, la rumeur qu’ils ont laissé, les convulsions, emportées par le vent. De ces corps ne subsiste que leur image, en ce moment ils ne sont ni au costa-rica, ni en allemagne, ni en chine, ni même dans la tombe, parmi les os qu’ils ont quitté depuis longtemps, ils sont là, devant mes yeux et dans ma pensée, comme ils sont peut-être dans les yeux et dans la pensée de quelqu’un d’autre, au même moment, que je ne connais pas. Après tout, l’idée que nous nous faisons de nous-même, des femmes ou des hommes, joue certainement un plus grand rôle dans les échanges sociaux, comparé à ce qu’ils sont réellement, si tant est qu’il soit possible de dire que nous « sommes réellement », quelque chose de tangible, de suffisamment solide et durable mais ça n’est pas le cas : les facettes des êtres sont innombrables et changeantes, kaléïdoscopiques, quelque part, monstrueuses, il n’est pas possible de les connaître toutes avec exactitude et pour toujours, dès lors, l’imagination joue son rôle vital, elle recrée sans cesse les êtres que nous côtoyons, elle vient peupler le monde intérieur, dont le réel est le reflet, imagination sans laquelle la réalité ne serait qu’un inextricable, un invivable brouillon et la communication entre les êtres, impossible. Il me semble parfois que ma vraie demeure est dans ce que je regarde. Il me semble aussi qu’un million d’êtres ont élu domicile dans le château intérieur de ma cénesthésie et je me dois, à chaque instant, de les remercier, indéfiniment, sans jamais cesser, de leur offrir mon sang, sous peine de voir la fuyante lueur à jamais disparaître.

 

 

Photo : Nora Ishiguro

Douceur du soleil régnant

J’aimerais bien te dire à quoi cela me fait penser.
D’ordinaire, je tais au mieux la pensée lorsque je lis un poème, préférant porter mon attention sur ce qu’il dégage, appuis de l’imaginaire, éclats de hasards heureux ; je tente le coup, je plonge, je marche, je n’ai pas d’expectations particulières, je donne simplement une chance au texte, chance de se montrer, de passer une tête par-dessus le muret, de me faire voir. En qualité de lecteur, j’attends, au coin d’une rue intérieure, que le poème s’approche, vienne à ma rencontre à l’heure du rendez-vous, l’effort de concentration est équilibré, pour ne pas ni le forcer, ni le rater, ni l’abîmer par un afflux de pensées étrangères, chargées et parasitaires.
L’attendre, ça ne signifie pas rester passif, le lecteur est lui-même le poème qu’il est en train de lire, il le crée au fur et à mesure, de la même façon, peut-être, qu’un rêveur est lui-même ce qu’il observe, et que ses yeux blanchissent imperceptiblement lorsqu’il observe et pense la lune. L’attendre, c’est sans doute seulement, lui donner cette chance pleine de respect, d’éclore au-dedans, dans un repli de la terre.

Si, une fois la lecture terminée, je réalise que le fil de la pensée n’as pas réellement été bouleversé, cela signifierait que j’ai raté le poème, ou bien que le texte est lui-même raté et ne révèle rien de vivant et de perçant, le harpon aurait manqué sa cible. Penser est ordinaire, la pensée à elle toute seule dans la poésie est atrophiante, je préfère plutôt sentir, m’imprégner, lorsque je suis prêt, ivre (non pas d’alcool) ou lorsque je me sens poète, cela est plus facile. Pourtant, c’est d’autant plus réussi, quand, alourdi par les rites journaliers avilissants, l’esprit n’est enclin ni à la féerie ni à l’exaltation, ni au soulèvement des choses intérieures et silencieuses. Lorsque, dans ces moments de défaite, le texte parvient tout de même à m’extirper, plus puissamment encore que la musique, il m’entraîne, je m’oublie, l’environnement taciturne et sans surprises cède la place au foyer multicolore, riche de possibilités, de nouveautés.

J’essaie de ne pas juger un poème selon que ses idées sont justes ou éronées, fondées ou non, que ses lignes soient parfaitement agencées, mais plutôt, je sais qu’un poème a été une réussite pour moi quand, après avoir terminé ma lecture, des personnages, des images, des sons ou des parfums, surtout des émotions, nagent dans mon esprit et commencent sans mal à faire du château intérieur un foyer favorable et fertile.
Saisir intellectuellement un poème n’est pas l’objectif primordial, mais disparaître en lui, me fondre dans le ressenti de l’auteur, le faire mien, le faire parler au-dedans, ou parler en lui, cela me semble infiniment plus intéressant. Ainsi, j’ai du mal à dire « voici ce que je pense du poème » c’est le poème qui, en quelque sorte, me pense, et mène sa vie dors et déjà en moi : dès lors, il reparaitra demain lorsque, en ouvrant machinalement la grille qui donne sur la cour intérieure de mon immeuble, j’apercevrai sur les pavés, dans une flaque d’eau de pluie, le reflet persistant du ciel crépusculaire, alors me reviendra en mémoire la « douceur orange du soleil régnant », ne sachant plus si je l’ai rêvé ou réellement connu, mais peu important, puisque la sensation est là, nette et persistante.
Si un poème est puissant et qu’il se rapproche réellement de ce que certains osent encore appeler l’infini, il est en mesure, dans un cœur qui n’a pas oublié, de faire taire le monde, l’espace d’un instant, comme pour mieux le réenchanter.

Ainsi, le poème ne me fait, véritablement, penser à rien de très précis, et c’est très bien, et c’est toute sa force. Il m’incite à écrire, à retourner, à rêver ou à aimer plus profondément, il ranime, rappelle, rallume une lampe, quelque part, ailleurs ou ici, derrière une fenêtre, ou sur une table de nuit.

Élucubration

L’essence de la poésie, tout un programme. Que penser ? Que la poésie est le dernier temple vivant de la civilisation occidentale, sa dernière spiritualité, avant la nuit ? La poésie n’a t-elle plus rien à dire ? la poésie, ce mot momie. Mot mie. Comme un genre de fourre-tout. On y met ce qu’on veut dedans : des couchers de soleil, des tirs pleine lucarne de mateudi, des grappes de succédanés quand on veut dire qu’une chose est suffisamment belle, mais quand même un peu mièvre sur les bords. Pas seulement sur les bords d’ailleurs, même au milieu. Poésie est un mot quasiment terminé, fini. Il n’est pas le premier. D’autres sont morts avant lui, c’est comme ça avec les langues vivantes, certains meurent d’autres viennent. On a vu le slam, ce hoquet. Un genre de truc. Cette onomatopée de gifle molle, à confiner dans une bulle. Porter ce mot, comme un drapeau ? Face aux moulins ? Ou bien se ranger du côté des aquoibonistes ? renoncer ? recoudre ? reprendre la marche ? ressasser ? Les poètes jouent dans un stade vide, sous l’œil d’un technicien propreté qui ramasse les papiers gras. La poésie n’est pas morte peut-être, mais les poètes le sont c’est sûr. Après tout, peut-être que la poésie n’a pas besoin de nous pour exister, ou peut-être que la vie serait meilleure avec elle. Peut-être s’agit t-il d’un problème de structuration des cerveaux. Les cerveaux contemporains ne sont plus formatés pour accueillir ce truc qu’on nomme poésie. C’est physique. on n’abreuve pas les êtres qui n’ont pas soif.

Échanges avec hurlante nova

Nous ne sommes pas si différents dans ce cheminement, je le pense, car je m’y retrouve, j’y vois une sorte de miroir. Grossissant.
Mais je n’ai pas ta « nervosité », ta vitesse que j’envie, ta capacité à prendre le risque à prendre le pouvoir violemment, mais que je sais hors de ma portée et de ma nature.
J’écris pour me détruire et pour taire le monde.
Pour me détruire jusqu’à ce point où je me retrouve.
Pour taire le monde jusqu’au seuil où je le réinvente.
Pour chasser une peur qui me ronge.
Qui me fait fuir à tel point que je maîtrise l’évitement à la quasi perfection.
Et je coupe le cordon ombilical qui me lie au réel avec une atroce facilité.
mon travail d’écriture a pour but de m’affranchir de la terreur de disparaître de voir les autres disparaître y faire face
en allant droit par l’écriture vers ce que tout le jour on tourne le dos
et de mettre au monde une œuvre diaboliquement sublime que je sais porter mais dont je ne me sens pas toujours avec certitude
être capable de l’extirper effectivement car cela demande des forces des énergies phénoménales
un dépassement, une capacité d’écoute capacité ouvrière de transcription de ce qui se déroule dans les ondes et dans les cœurs
toutes ces forces dont je ne dispose pas naturellement et qui me pousse à recourir, à aller chercher aller voler dans tous ceux
susceptibles d’alimenter le feu qui me hante
exprimer la misère de l’homme hier, aujourd’hui, plus tard, la vie la mort des êtres
leur absence à eux-mêmes et la méconnaissance de ce qu’ils sont de ce qu’ils ont été
de ce qu’ils habitent
par le travail du style de la langue accordée parfaitement avec les fluctuations intérieures
j’aime à l’infini tout ce qui me rappelle que je ne suis rien de cet être conditionné et que « la vie est absente »
l’écriture est une arme de guerre contre ceci. une arme pour retrouver par une succession d’émergences
la mort de toute chose et leur renaissance féerique, lumineuse, multipliée démesurée
En ce sens la mort est ma primitive inspiratrice et recèle toute la grâce nue qui habite les cœurs, les gestes et le potentiel de beauté féconde dans les êtres.
Elle ne m’est jamais véritablement morbide.
Je te l’ai dit dans un message précédent, tu as la liberté intérieure et la douleur des déracinés (je ne connaissais pas ton histoire avant de dire cela), cela se devine.
Quand je dis déraciné je veux dire : déchiré, coupé, aux origines contradictoires, multiples
et ton travail semble d’abord consister à t’inscrire de toutes tes forces dans cette histoire perdue, à exister à rattraper les choses brisées
comme pour venger ou répondre au désir secret qu’un parent ou un aïeul a déposé en toi
je ne suis pas certain que tu en saisisses encore tout à fait le sens et la finalité
mais ça n’est pas plus mal parfois ne pas savoir tout de suite, savoir et saisir est souvent inhibant, amoindrissant en apparence
comme tout ce qui réellement libérateur et enrichissant nous pousse à nous taire
c’est aux autres d’abord de démêler l’histoire le pourquoi et le comment, de nous faire voir, on ne sait pas naître tout seul
Pour ma part j’ai le poids de tous les fantômes auxquels je suis enchaîné.
J’y suis enchaîné et pour rien au monde je voudrais couper ces chaînes.
Je suis inscrit coûte que coûte dans une continuité.
Je porte baudelaire dans mon ventre, pessoa, verlaine, aragon, beckett, rimbaud, tsvetaïeva, apollinaire, céline, proust…
et quelques autres vivants dont je tairai le nom
et quelques autres à venir
À tel point qu’ils semblent y vivre, ils habitent ma mythologie personnelle et si je ne suis rien que de la poussière
j’ai tout de même cette envie indocile de leur rendre hommage perpétuellement
dans un immense merci, absolument sincère et entier qui prendrait la forme d’un livre ou de plusieurs
pour ce qu’ils m’ont apporté pour tout ce qu’ils m’ont sauvé

Échanges avec hurlante nova

cher hurlante nova, ce texte n’est pas médiocre, il n’est pas
mon meilleur non plus, je devine encore dans
ses cendres fumantes une odeur de bois qui fût
autrefois porteur d’enfants j’entends encore
leurs jeux dans ce bois mort
je sais qu’au moment de l’écrire, je me sentais boiteux
et que ce bruit de canne sur le parquet s’entendrait
très distinctement dans le texte et romprait le silence et le sort
je l’ai penché tout de même au-dessus de son balcon
en le tenant par la manche pour ne pas qu’il y tombe trop bas
je n’étais pas tout à fait léger
porté je ne voulais même pas écrire je me suis forcé
pour exister pour me venger des lâchetés du jour crû
dans le vide et dans le brouillard
sans lumière à portée j’ai provoqué le sort qui m’a répondu bégayant
tout crevé renfrogné qu’il était
joué au mime j’ai pas mis ma peau sur la table je le sais bien
c’est parce qu’il n’y avait que du néant de la pesanteur
que j’ai comblé comme je pouvais en mimant l’ascension
j’ai que du vent à foutre dans mes textes actuellement
trop de choses me gènent trop de choses aglutinées
et je m’extirpe doucement d’une certaine déchéance sentimentale
mentale ponctuelle et noire
et récente et bientôt évanouie
bientôt changée en lever du jour
bien agencé avec tout mon respect hurlante nova j’en ai rien à faire
peu m’importe l’agencement et que des wow s’agitent et poussent
sur la scène, dans l’esprit du lecteur quand
je n’ai pas moi-même été ensorcelé
pris dans une féerie centrifuge, svelte et rapide
sur ses lests, que je ne me suis pas rendu
à moi-même étranger, pourtant
extrêmement familier
j’ai conscience complètement de la valeur de ce texte
qui n’est à l’heure actuelle qu’un petit rien du tout
un foetus
qui n’a pas cassé le mur
à travailler travailler oui mille fois oui
peut-être mille fois peut-être
non mille fois non
jusqu’au prochain texte qui reléguera au placard
les étoiles et les mouches mortes cher hurlante nova toi qui as
le talent de mille écrivailleurs réunis je vois
que tu connais et exerce l’art du jeu, de la maïeutique
socratique me permettras-tu peut-être plus tard ou dès maintenant
to qui penses avoir connu tous les kamtchatkas de ton être je crois
qu’il reste encore quelques territoires ou aucun drapeau
n’a encore été planté dans ce qu’on appelle encore parfois
en tremblant la littérature aurais-tu le talent
dérisoire démoniaque et sacré d’aller les visiter
méfie-toi de l’image que tu te fais de moi tu me vois intelligent
quand je suis bête comme un clou
je sais que j’ai du feu à te voler un feu particulier
de folie fertile d’absence de craintes, de fluidité d’ampleur toutes ces choses
dont je souffre la carence
je voulais te dire je crois que tu te répands trop
je crois que ce qu’il te manque c’est quelque chose
d’ancestral de solide une histoire presque sacrée que tu la recherches
sans cesse et que cette absence de socle unifié est ta faiblesse
et ta force unique dans l’écriture je veux dire et donc
dans ce que tu crées et comme tu te crées toi-même sans cesse c’est de toi qu’il s’agit, tu cherches une chose
partout sauf là où elle se trouve pardonne moi si je me trompe
et cet état de choses te fait étinceler mais t’éparpiller
tu pars à droite à gauche tu fais doute dix choses à la fois
presque toutes taillées finies quand d’autres péniblement n’en font qu’une
ce qu’il te manque c’est une discipline de condensation, de
concentration de réduction comme par exemple
dire en dix lignes seulement des choses infiniment plus puissantes et raccords que dix pavés impressionnants
violents massifs convulsifs, sophistiqués mais en fin de compte
poudre aux yeux
poudre aux yeux
et ne résistant pas au temps car dénués de l’âme universelle dénués de sa simplicité primitive qui est
sa caractéristique première féconde et sublime
et disant ceci je me rends compte que tu parles beaucoup
de toi-même dans tes messages et c’est très certainement mon cas aussi
j’apprends aussi et construis au fur et à mesure
pardonne ce délire en réponse, je pourrais
répondre de façon tout à fait ordinaire et banale
tout à fait posément et de façon compréhensible
mais c’est pour faire croire au génie et parfois, ça marche

Disparaître

Fatigue
De parler, d’écrire. de chercher. de courir. de finir chaque fois. couché dans les gravats. à terre entre les mouches et le chiendent. de l’écran. des foules. de poursuivre ces lubies. de finir penché toujours. sur le côté. dans les bûches. les ronces. entêté. de vivre déchaussé. dans ces poèmes sales et. plein de poux. de souffrir. comme d’autres. et plus, peut-être. ma pudeur. au dedans. les nuits quand elles sont. peuplées de fantômes de mémoires de manques sans remèdes à avaler. de souffler les bougies. de ramasser. les miettes tombées dans le trou. avec les marées. diverses. des chutes. toujours après l’aube. de recommencer. tout laisser. là sur le bord. sur le recul. des lèvres fermées sans souhaits. sans souhaits et partir en silence. sans le retour. dans son lit. dans l’eau. comme ça.

Voir

Je ne le regarde pas. J’essaie de le voir. Je parle peu. J’écoute. Non pas les mots qui ne sont que des coquilles vides. J’essaie d’écouter ce que dit l’imperceptible. Ça n’est pas par la pensée que l’on peut lire dans quelqu’un, il faut en quelque sorte le faire entrer en soi par le ventre. C’est par une sensation une introduction que sa nature se révèle. Une personne est un animal une voix un enfant emmitouflé dans l’écorce plus ou moins épaisse.
L’écorce n’a aucune importance elle est à jeter.
C’est lui qui parle, c’est lui qui laisse émerger quelques fines paroles, quelques signes. C’est lui le vivant. L’enrobage c’est le cadavre. La répétition des mêmes folies. C’est ce qu’il force à éclore pour s’harnacher à son monde. Cette force native cet enfant est plus ou moins proche de la surface. Le plus souvent il est enfoui lointain. Il exerce à peine sa magie de vitalité de fluctuations, de pouvoirs d’influences d’échanges sur les cœurs. L’homme ne sait pas qui il habite. Il sent parfois sa voix vivante surgir de façon amoindrie, dénaturée dans les jeux idiots, dans les jouissances de pacotilles dans les lubies ou les ivresses mortes. Les menus plaisirs. De morceaux de pain sur le chemin vers la mort. La mort sans s’être connu sans avoir été entier au moins un instant dans sa nature mystérieuse inconnue familière. Je vois l’homme égrainer les mots que lui dictent le cadavre qu’il porte en lui quelque part dans le cœur. J’essaie de ne pas l’écouter, mais de le sentir le deviner, faire entrer la part sauvage, pas encore dénaturée, tremblante extrêmement craintive, extrêmement faible, affamée vivante pourtant.

Grand bois

J’ai souvent cette pensée étrange, ce rêve de départ qui ne serait ni l’abandon ni la fuite, mais plutôt le grand saut dans cet inconnu auquel je suis voué et qui n’a pas de nom pourtant – je rêve de lui comme d’un grand voyage. La vie n’aurait peut-être pas encore débutée et j’erre – de simulacres en simulacres, de songes en songes, d’une rue à l’autre sans savoir où je vais, sans savoir quel habit je dois porter. Je ne sais où je vais et me perdre pour de bon me permettrait peut-être de le savoir. Je rêve de grands bois de solitude et d’amour. Et de maîtres qui époussetteraient la neige, les cendres sur le manteau de ma condition. Ils n’existent plus, sans doute. Cher instant je ne comprends ta langue que par intermittences.

Exil

Voilà mille ans que je rêve. le rêve d’un autre. celui d’un animal pris au piège dans ma boîte crânienne. je cherche à lui parler parfois. un vocabulaire d’avant l’heure. un vocabulaire perdu. qui me permettrait de le lui dire. qui lui permettrait de me répondre. je lui adresse la parole. il remue. il attend la minute propice. devant la grille. à la porte. l’indigène. le veilleur. d’aplomb. échu. le voilà qui maintien le désordre. le voilà qui me pousse dans les draps sales. pour me remémorer. me désaltérer. il n’est pas loin. et je devine son souffle bien souvent. son approbation. sa volonté. son angoisse. la mienne. son amusement. il n’a que faire de mon hystérie. la mer me rentre dans le crâne. il ne demande rien que la nuit tombée. que la chute des défenses. et ces mots un à un lui passent à travers. Je n’ai rien d’autre. puisque ce monde est construit. de la base au sommet. puisque je ne peux m’en extraire. ce feu maintenu. je colle mon oreille sur son âtre. j’entends le bruit de son sang. le col de ses signaux. je l’entends couler sur le mur. se faire jour. de l’autre côté. celui où je ne peux aller. la vie semée. au versant interdit.

L’Animal

« J’ai fait un rêve », me dit-elle. C’était beau. et tellement simple, logique. Terrifiant. Dans ce rêve. un animal me ronge, je ne le distingue pas. il puisait sa force dans mon anéantissement. Il passait. et mes yeux ne suffisaient pas pour le voir. il m’habitait. je m’habituais. et je tenais à lui comme à un ruisseau. au milieu de la terre aride. il ne m’écoute pas. il boit. tout simplement. et me ronge à mesure que je regarde les étoiles, croyant les voir. à la fin je me disais. c’était donc ça. l’horizon. la beauté. il m’habitait. si entièrement. qu’il alla jusqu’à prendre mon nom. voyager pour moi, partout dans le monde. c’était donc lui qui faisait tourner le globe. qui nous rendait fous. je pu comprendre son mécanisme. à peine. en deviner l’ampleur. et je compris le sens du mot : s’affranchir. Un peu plus tard, tu te réveillais.