Commentaires récents

Sélectionner une page

Course vers la vie V

Vêtue ainsi de sa tenue nocturne, nonchalamment belle à se damner, elle a retiré le maquillage qui ne lui est pas même nécéssaire, marche, créature luisante autour du lit. Photophore magique, attraction des astres. « Do you like me without make-up? » me demande t-elle, déjà parfaitement mise au clair de sa beauté. Son égo sacré n’existe que pour faire don de lui-même. Elle est un corps avec une flamme au bout. Elle transite sans mal de station en station, du sublime au sublime, avec ses mains, ses paupières, son visage figurine, et son âme d’enfant à protéger. Sa manière à elle de faire vibrer et la mort et la vie dans les limbes intérieures, il y a peu en moi encore éteintes et désespérées. Ce soir déracinées, comme prises de vertiges positifs, de mystères vivants non élucidés. J’attends le moment où je pourrai poser ma main sur son ventre. Elle tire les rideaux, les laisse légèrement entrouverts afin que l’obscurité ne soit pas totale. Il émane un substrat de poison de ses cheveux bruns et de son cou, que je n’ai pas fini de humer. De la stupeur extravagante de ses cuisses, de la matière à renaître le long de ses bras grands ouverts. Ses lèvres disent non, son corps déclare le contraire, cette contradiction me change par degrés en délicat prédateur. Elle garde sa main sentinelle près de la mienne, de façon à me contraindre si je vais trop rapidement chercher remède à mon mal. « No », elle retire ma main, je me réfugie dans sa chevelure, je tiens sa tête de poupée sortilège, la possède, la caresse comme on caresse amoureux un fauve assujetti. Sur son cou j’entends battre son cœur. Je mords le lobe de son oreille, serre son bras pour lui faire légèrement mal. À son tour de me saisir. Nous passerons de l’état animal à l’état sentimental tout au long de la nuit. Une comète utopie est tombée dans mon jardin pénultième. Un état de douceur émerge sur la mappemonde. J’entends courir le loup dans les steppes, libéré du piège des morts. Il hurle à la nuit, à la Lune, il hurle de recouvrer la vie. Son bien restitué. Mon corps avance dans le territoire consacré. Mon mental abdique avec l’assentiment des étoiles.

La course vers la vie IV

La première heure, elle osait à peine prononcer une parole. Je la savais adorable, je ne m’attendais pas à découvrir en elle un tel contraste entre la poupée innocente, fervente et la fille fatale, hyper sensuelle. Ce contraste me rendit amoureux sur-le-champ. À vrai dire il me semble avoir été amoureux d’elle bien avant d’avoir fait sa connaissance. À d’autres époques je l’imaginais tombée des étoiles, quelle espérance étrange. Elle était simplement là à m’attendre, inquiète, dans la salle des arrivées de l’aéroport. Dehors il fait zéro degré, la neige recouvre Kiev. Elle veut faire forte impression. Elle porte des talons hauts, des collants, elle est gelée, elle me brûle, je la prends dans mes bras sans réfléchir. Déjà l’odeur de sa peau et de sa chevelure me monte dans l’âme. « Putain François, comment tu t’y es pris pour trouver une fille pareille ? » je peine à estimer la réalité de ce qui se présente à moi. Elle fouille dans son petit sac noir, en extrait son téléphone. Quelques paroles en russe au taxi qui nous attend. Sa voix à la fois douce, candide, pourtant redoutablement sexuelle et franche présente le même contraste slave que son corps. Je sais bien que les slaves ne s’inquiètent pas plus que cela du silence. Ce silence est déjà riche et complice. Dès le premier instant nous avons vu l’avenir se dérouler sous nos pieds. C’est ainsi. Il ne peut en être autrement. Les étoiles coïncident. Nul besoin de parasiter une rencontre saine et entière de brindilles de mots vains. Il n’y a pas d’espace vide à combler de mots. Tout est plein d’un désir animal et humain, concordant, craintif et jouissif. Dans le taxi l’habituelle musique pop ukrainienne est trop forte. Nous ne sommes pas gênés plus que ça, car quelque chose de plus essentiel a lieu. Elle prend mes mains dans les siennes. Je souris, lui dit que je trouve ça adorable. Elle est rassurée. Plus tard elle me dira qu’elle avait hésité. « Dois-je le faire ? Ne dois-je pas ? ». Elle n’a jamais rencontré un français de toute sa vie. Elle n’est quasiment jamais sortie de sa ville perdue. Elle porte un vernis à ongles épais, fuchsia à paillettes tel que les françaises n’en mettent plus depuis longtemps. Je trouve ça charmant. Elle a vingt-cinq ans. J’avance dans la plénitude, en aveugle mais confiant, plus sûr de moi que je ne l’ai jamais été. Mon amour pour elle va bouleverser son existence. Je vais ouvrir son monde. Je suis là pour ça. Mon corps, ce sac d’émotions, est percé. La vie y reprend ses droits, elle circule, introduisant avec elle l’angoisse de l’air libre, et la réjouissance. La réjouissance, surtout, surpasse les angoisses éprouvées par le prisonnier recouvrant la liberté. Je regarde son visage. Elle est sublime. D’innocence et de dons. De lèvres, de joues, de paupières. Elle est si sincère, inaltérée, que j’ai envie de pleurer. Nous sommes issus de deux mondes radicalement différents. Il ne subsiste pas la moindre barrière entre nous deux. Ni la moindre méfiance ou résistance. Nous n’avons pas à mimer quoi que ce soit, nous cacher ou jouer tel rôle. Nous sommes deux enfants, d’ores et déjà. Éberlués de nous découvrir tels quels. Nous ne nous attendions pas à cela, et pourtant nous savions. Deux adultes instantanément déconstruits. Est-moi qui ai rendu cela possible ? Est-ce elle ? Aucune importance. C’est banal, mais rendu hors du commun par la moderne déshumanisation. Le naturel est devenu miraculeux. Mais le cercle du malheur a lui aussi sa fêlure. Il peut être brisé. Elle est un puits d’amour qui attendait cet instant précis pour enfin se déverser. Je la suis, je plonge, je meurs et renais.

La course vers la vie III

Elle tombe dans le sommeil comme une feuille. Moi je peine à le trouver. Un flux d’émotions depuis longtemps recelé se délivre par saccades, sous la forme de pleurs involontaires. Il faut croire que je n’avais jamais été aimé ainsi, si entièrement et si innocemment. À l’est on sait aimer. En occident l’innocence a rendu l’âme. Je ne pleure jamais. C’est précisément pour cette raison que je le fais dès à présent. C’est le corps au sortir du royaume des morts. Sa manière à lui de dire merci. Merci. Merci pour un million d’années. Il ne se souvenait plus de ce soleil là. Il lui a fallu une heure à peine pour le raviver. J’aurais pu traîner cet oubli avec moi jusque dans la tombe. Désormais je n’oublierai jamais. C’est la réciprocité qui ordonne aux étoiles. J’ai eu à cesser tout effort. J’ai eu à foutre en l’air vingt ans de poésie, afin qu’elle revienne à moi, vivante et réelle.

La course vers la vie II

C’est le petit matin, j’aperçois un visage de poupée russe près de moi. Il est éclairé, souriant et j’ai peine à croire qu’il est mien. Il est mien, elle vient de le réaffirmer. Je pense aux loup des steppes, qui a eu besoin de dormir avec une jolie fille afin de revenir à la vie. La lecture de ce livre a peut-être été pour moi un élément déclencheur. Ou bien l’ai-je relu car je pressentais ce qui allait advenir. Nous sommes deux enfants, je la pince, lui demande pour rire si elle est bien réelle. Elle fait de même. Je n’imaginais pas être le rêve de quelqu’un. Encore moins d’une telle créature. J’écris des poèmes. L’amour est son art. Il faut croire que j’ai fini par forcer la serrure du rêve. Il a débordé sur la vie. Il s’agissait finalement de s’en donner la peine. Moins penser. Plonger dans l’inconnu. La tête la première, sans armes et sans réticences. Elle rit sans cesse. J’ai le goût de son téton et de sa salive qui m’est resté dans la bouche toute la nuit. Elle prend ma main, la pose sur son sein. Sa langue me fait penser à un vibrant petit poisson rouge. Il frétille dans ma bouche, je bande instantanément. Je lui dit, elle rit de nouveau. Elle sait qu’elle est magnifique. Je lui répète tout de même. Je lui répèterai indéfiniment. Sa tendresse me donne le vertige. Notre sincérité nous magnifie tous les deux. Elle m’embrasse. Affirme que mes mains sont formidablement agiles. Elles n’ont jamais connu de peau aussi douce que la sienne. Sur son front je crois caresser un félin à la crinière lourde et parfumée. « Only for you » me dit-elle. Dans ses yeux en amande la candeur a dressé son empire. Une légère inquiétude aussi y papillonne. Elle craint que je l’oublie demain, que je m’en aille. Elle ne sait pas encore que je ne suis pas du genre à abandonner mon rêve sur le bas-côté.

La course vers la vie

Ce soir là j’avais prié les étoiles plus violemment que d’ordinaire. Elles ont commencé à trembler, dès lors. Je ne comprenais rien à ce rêve que j’ai continuellement tressé dans l’ombre et qui a fini par advenir, plus dense que le jour. Inconscient architecte. C’était amplement suffisant. C’est le ciel qui avait pleuré sur mon sort, ou bien était-ce moi qui débutait ma propre relève. J’avais donc prié longtemps, et cette prière ne contenait ni réclamations, ni doléances communes, seulement un long remerciement pour les choses présentes et à venir. À venir, surtout. Tant je le mérite, tant je l’ai contré, injurié, tant je l’ai hélé, travaillé qu’il a fini par fondre d’un seul coup sur ma vie. Plus beau, plus simple et réjouissant que le poème. Le voilà donc. La voilà. Et me voilà aussi.

Je l’ai pensé impossible, hors d’atteinte, vain et définitivement perdu. Comme les autres poètes ont largement fui ce qu’ils désiraient plus que toute autre chose, ils ont confondu leurs œuvres dans un vaste empêchement. Je leur ai tourné le dos. J’ai trouvé la rive. La voilà donc.

Publication Papier

La publication papier est essentielle. C’est un certificat d’existence. Tamponné, pressé, avec code barre, ISBN et tutti quanti. Le problème est que je ne me sens pas écrivain, ou alors par de courtes intervalles, lorsque je suis parvenu à rendre hommage suffisamment à un écrivain que j’aime, lui retournant un morceau de son corps d’écriture fait mien.

Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.

Tiraillement

Écartelé entre la musique, c’est à dire la pensée magique, et le bloc froid et lent de la pierre. Comment unifier ces influences opposées ?
Leurs collisions ordonnent et perpétuent ma léthargie.

Domaine

steichen-jardin

Je ne lis pas un écrivain. Je suis cet écrivain qui compose en temps réel les pages que prétendument je suis en train de lire. Je ne suis pas dans son esprit. Son esprit essaime dans le mien. L’auteur a-t-il les cheveux noirs ? Imperceptiblement, mes cheveux se mettent à noircir. La texture et la forme de mon visage se modifient lentement. A-t-il une voix nasillarde, faible, sifflante ? Ma gorge se met à produire un double son. Sur mon timbre de voix habituel, une tonalité supplémentaire semble s’être greffée. Je parle double. Me dédouble, m’achemine vers celui que je serai bientôt. Je ne suis déjà plus un autre mais moi-même. J’aime cet écrivain plus que tout. Il ressuscite. Son sang circule dans mes veines. Il semble se réjouir de sa nouvelle demeure. Il fait la connaissance de ses colocataires. D’autres caractères dans les mains desquels j’ai déposé cette clef qui est ma clef, qui est la seule clef qui vaille, celle-là qui ouvre le grand portail du domaine intérieur.

Le dispositif

Une pièce mécanique, quelque part (je ne cherche pas véritablement à savoir où) s’est brisée. Cette pièce mécanique n’était pas nécessaire au bon fonctionnement du dispositif. Je dirais plutôt que cette pièce était de trop : telle une clef de douze qui, coincée entre les dents d’un énorme rouage, en bloquerait la rotation.
Désormais les roues métalliques tournent de façon plus fluide et surtout, plus redoutable.
Le labyrinthe peut être entrepris à nouveau :
la patience et la volonté refont surface.

Bris

Je m’arrêtais auprès d’un château, à l’intérieur duquel des élèves abandonnaient des débris que je ramassais.

Journal

Il n’y a rien au monde que je désire plus que le soutien et l’affection. Pourtant rien au monde ne me ferait plus reculer de peur, révélant toute ma dépendance aux regards et à l’amour. Je crois mériter tout ce que je refoule de toutes mes énergies. Comment vivre de cette façon ? Je ne le sais pas moi-même.

 

Je joue avec des pensées qui ne sont plus.

Poussière

Ici. J’y suis libre. Après tout, personne ne me lit. Personne ne me lit et je souhaite que personne ne me lise. Tout est donc conforme. Tout est tranquille, mort, brûlé. Sécheresse du cœur. À nouveau aujourd’hui, quelqu’un est venu. Je n’ai pas répondu. Il me semble que je n’attends plus rien. Parfois, de vieux fantômes se promènent encore dans mon esprit. Je crois qu’on pense à moi. Non. Vieille lubie du nouveau jour.  J’habite une cellule. Dans les jardins, dans la rue j’habite une cellule. Je passe et vieillis. Le temps glisse sur moi. Comment en suis-je arrivé là ? Comment suis-je devenu si léger ? Quel chemin emprunté qui me rendit si malheureux, éloigné de chaque chose et de moi-même, à tel point que je ne me reconnais plus, et ne cherche plus même à me reconnaître ? Je pourrais détruire tout ce que j’ai construit avec une absence effrayante du moindre remords. Poussière, dès le commencement. Je plane. Poussière. 

De quoi pouvoir y aller

C’en est fini. Je n’aurais donc plus rien à dire. J’écoute ? J’éteins les machines. J’écoute ? Rien, un vrombissement lointain. J’aurais envie d’être seul. Qu’on me laisse aller dans mon ombre en paix. J’ai peur de cette solitude. Alors je veux y aller.