Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.

Arctiques

En état de veille, des rêves puissants et anciens m’assaillent.

Tiraillement

Écartelé entre la musique, c’est à dire la pensée magique, et le bloc froid et lent de la pierre. Comment unifier ces influences opposées ?
Leurs collisions ordonnent et perpétuent ma léthargie.

Domaine

steichen-jardin

Je ne lis pas un écrivain. Je suis cet écrivain qui compose en temps réel les pages que prétendument je suis en train de lire. Je ne suis pas dans son esprit. Son esprit essaime dans le mien. L’auteur a-t-il les cheveux noirs ? Imperceptiblement, mes cheveux se mettent à noircir. La texture et la forme de mon visage se modifient lentement. A-t-il une voix nasillarde, faible, sifflante ? Ma gorge se met à produire un double son. Sur mon timbre de voix habituel, une tonalité supplémentaire semble s’être greffée. Je parle double. Me dédouble, m’achemine vers celui que je serai bientôt. Je ne suis déjà plus un autre mais moi-même. J’aime cet écrivain plus que tout. Il ressuscite. Son sang circule dans mes veines. Il semble se réjouir de sa nouvelle demeure. Il fait la connaissance de ses colocataires. D’autres caractères dans les mains desquels j’ai déposé cette clef qui est ma clef, qui est la seule clef qui vaille, celle-là qui ouvre le grand portail du domaine intérieur.

Le dispositif

Une pièce mécanique, quelque part (je ne cherche pas véritablement à savoir où) s’est brisée. Cette pièce mécanique n’était pas nécessaire au bon fonctionnement du dispositif. Je dirais plutôt que cette pièce était de trop : telle une clef de douze qui, coincée entre les dents d’un énorme rouage, en bloquerait la rotation.
Désormais les roues métalliques tournent de façon plus fluide et surtout, plus redoutable.
Le labyrinthe peut être entrepris à nouveau :
la patience et la volonté refont surface.

Bris

Je m’arrêtais auprès d’un château, à l’intérieur duquel des élèves abandonnaient des débris que je ramassais.

Journal

Il n’y a rien au monde que je désire plus que le soutien et l’affection. Pourtant rien au monde ne me ferait plus reculer de peur, révélant toute ma dépendance aux regards et à l’amour. Je crois mériter tout ce que je refoule de toutes mes énergies. Comment vivre de cette façon ? Je ne le sais pas moi-même.

 

Je joue avec des pensées qui ne sont plus.

Poussière

Ici. J’y suis libre. Après tout, personne ne me lit. Personne ne me lit et je souhaite que personne ne me lise. Tout est donc conforme. Tout est tranquille, mort, brûlé. Sécheresse du cœur. À nouveau aujourd’hui, quelqu’un est venu. Je n’ai pas répondu. Il me semble que je n’attends plus rien. Parfois, de vieux fantômes se promènent encore dans mon esprit. Je crois qu’on pense à moi. Non. Vieille lubie du nouveau jour.  J’habite une cellule. Dans les jardins, dans la rue j’habite une cellule. Je passe et vieillis. Le temps glisse sur moi. Comment en suis-je arrivé là ? Comment suis-je devenu si léger ? Quel chemin emprunté qui me rendit si malheureux, éloigné de chaque chose et de moi-même, à tel point que je ne me reconnais plus, et ne cherche plus même à me reconnaître ? Je pourrais détruire tout ce que j’ai construit avec une absence effrayante du moindre remords. Poussière, dès le commencement. Je plane. Poussière. 

De quoi pouvoir y aller

C’en est fini. Je n’aurais donc plus rien à dire. J’écoute ? J’éteins les machines. J’écoute ? Rien, un vrombissement lointain. J’aurais envie d’être seul. Qu’on me laisse aller dans mon ombre en paix. J’ai peur de cette solitude. Alors je veux y aller.

Mimétisme

Le mimétisme, cette faculté propre à l’homme, en particulier à l’enfant, m’est anormalement restée. Ainsi je n’ai pas de difficulté particulière à être autrui. J’ai infiniment plus de difficultés à savoir qui je suis parmi tous les êtres que je porte en moi. L’idée seule de devoir choisir une identité parmi tous les possibles, m’enrage : ça n’est pas moi.

Note sur L’enfance nue de Pialat

François est un petit garçon cruel comme les autres. François est un petit garçon né de parents inconnus, malheureux, doux et instable. Un chat noir est tombé du quatrième étage. Il ne s’est pas relevé. François le tenait par les pattes, par-dessus la balustrade. Il a promis à la petite fille de le soigner. Le chat noir de la petite fille est mort finalement. François a caché le chat dans un coin d’ombre en attendant qu’il meure. Il aimait bien la petite fille. Il aimait bien le chat aussi, mais il ne le savait pas encore. François est placé dans une autre famille. La route sera différente. La trajectoire sera la même.

(à propos du film L’enfance nue. Maurice Pialat. 1968)

Réverbération

Angoisse de l’incapacité. Tenace intuition de sa nécessité absolue. Pénible raréfaction des manifestations intérieures, des élans créateurs. Frayeur à la contemplation de ma médiocrité.
Il doit subsister un manque. Ce manque peut se cristalliser dans une envie de cigarette, ou dans l’image projetée d’une femme. Il est évident que rien d’immatériel ne peut parvenir à me mobiliser pour le moment. Ni la pensée, ni le rêve, ni la musique. J’ai pensé recourir à des substances désinhibantes, mais je crains de mettre à mal mon atroce inertie, qui doit tout de même avoir sa raison d’être. Cette raison d’être m’est inconnue aujourd’hui. Je ne peux pas infirmer son existence pour autant. Une intuition me dicte qu’elle est peut-être sujette à certains miracles. J’ai en tête plusieurs exemples équivalents.
Premier exemple : miracle du timide, lequel, mis au pied du mur, est soudainement capable de magnétiser une salle entière.
Deuxième exemple : miracle de l’angoissé, lequel, mis au devant d’une scène de guerre ou d’un accident de la route, sera le plus lucide, le premier à porter assistance aux blessés tandis que les plus tranquilles ordinairement seront ou tétanisés ou fuyards. L’être le plus viscéralement angoissé sera habituellement le plus calme et le plus confiant devant la mort.
Troisième exemple : miracle du dépressif, capable, plus que n’importe quel optimiste, de profiter et de sentir pleinement en lui l’effet de l’amour ou d’un tour de montagnes russes.
Il est évident par ailleurs que je m’impose à moi-même cette force d’inertie, et que celle-ci contraste avec une ambition tour à tour ignoble et salutaire. Je réclame l’écrasement. Et la propagation de l’air, comme conséquence de celui-ci.

Il est toujours là

Le doute est le nom d’une caverne. Les parois sont des rasoirs. Elles sont couvertes de sang. Les dessins aux murs n’ont plus de signification. Les mains aux murs sont celles d’un autre. Pas de minéraux de valeur. Nulle pierre précieuse. Nulle cavité saline scintillante. L’obscurité en abondance. Une flamme, ancienne et muette, réside tout de même ici. Figure allégorique et fragile du soleil. Il ne faut pas la perdre. Le doute n’est pas une ruine, au sein de laquelle se côtoient araignées et lézards. Il n’est pas le plateau isolé et poussiéreux d’une mésa. Le doute est le nom d’une caverne. L’hésitation d’une naissance.

L’opossum

Fusillé au moindre tremblement. Au premier mouvement de doigt quand bien même involontaire. Je passe la tête par-dessus l’enceinte. Un tireur, depuis une lucarne au loin, m’atteint à la nuque. Je fais quelques pas dans une forêt inconnue. Un chasseur embusqué surgit d’un nid de mésanges et m’abat. C’est ma peau qu’ils veulent, ou mes ongles, comment savoir ? Ils ont placé autour de ma demeure des pièges de toutes sortes. Chacun plus ingénieux, chacun plus mortel que l’autre. Et quand je veux parler c’est un rideau de bruits, un entassement de machines, une avalanche absurde et vengeresse qui me recouvre. Je suis forcé de parler en mort, de marcher en mort. De faire le mort.

Songe du chasseur

Un matin négatif, dénué de pensées, comblé de monologues intérieurs sans queue ni tête, je m’abats, sans y prendre gare. Je me lève et, sans recourir à un soleil quelconque, me dirige vers la cafetière, premier pas vers la dissolution de l’inconnu, je me dirige vers le rite, qui calmera les ardeurs angoissantes et mes penchants vers ce qui déborde de l’ordinaire. Ça ne sera jamais l’argent qui me fera lever matin. Ni rien. Et maintenant, quoi ? J’emprunte la voie du jour, levé déjà depuis bien longtemps, comme on emprunte un radeau exsangue, sans but d’aucune sorte. C’est l’abrutissement qui me monte dans les veines, un calme de pacotille pour suspendre une certaine forme de folie, la rendre moins visible aux yeux de tous. C’est une peur qui me tire hors du lit et de ma chambre, me fait marcher dans le froid pour un rien, pour oublier peut-être. En d’autres temps j’étais amoureux, et tout cela ne comptait plus. Je me confondais avec le rêve que j’habitais, l’avenir scintillait sur tous les murs, les ombres dansaient en ma compagnie. Je m’imaginais capable de maintenir cet état une vie durant, j’avais faim, la faim grandissait avec mes élans. Ne vous méprenez pas, je suis toujours affamé, plus que jamais peut-être, mais maladroit et sans discipline, je massacre le temps. J’attends, le vent, mon bon ami, j’attends la prochaine bouffée d’air, j’attends qu’un instant digne de ce nom m’enlève. Par attente je ne veux pas dire : me maintenir immobile sur le pas d’une porte, je veux dire autre chose, l’attente, toute une science de l’embarras… je souhaiterais pouvoir exprimer là toute ma gratitude, mais cela ne sera pas suffisant car je ne sais plus très bien parler, et ce manquement à la parole devrait suffire. Me devine t-on tout de même ? Merci, infiniment, je resterai toujours émerveillé par tout ce qui palpite en vous, je sens monter dans mes veines une fièvre salubre. Je n’ai pas eu droit à grand-chose quand bien même les apparences semblent me contredire, car je rêvais d’autre chose. Les feux d’artifices sont bien ternes, les fêtes, les nuées et les clameurs sont bien moribondes, comparées à ce que je porte en moi de sensations vigoureuses et entraînantes. Je me repais, mon être entier vibre de l’inaperçu. Je crois, oui, que je n’ai plus grand espoir et plus grand chose à perdre ni à justifier. Ce grand merci n’est pas un refuge, et c’est ce que je souhaite vous dire ce soir, merci, d’être vivants quand bien même nous ne verrons peut-être plus car je penche en direction d’un autre horizon, car je ne sais, pas plus que vous, où je vais. Je vous l’avoue : je suis égaré, ce fait ne devrait ni vous surprendre ni vous effrayer. Il ne s’agit que d’une simple vérité déterrée, une médaille dont on a ôté la couche de poussière, un cadeau ouvert sous le sapin, une fièvre, un miracle permanent, une brèche ouverte, où l’inouï se succède à lui-même. Je peux vous le dire : ne vous fiez pas à mes yeux car je suis heureux, ne vous laissez pas prendre au piège de la tristesse, je ne cherche rien d’autre que la joie de vivre. Cette grande inconnue familière.

Disséquer les nuages

Je m’écarte un peu. Les sons variés du monde perdent de leur netteté. Un voisin referme une porte, tourne le verrou. C’est une note supplémentaire sur la partition de la nuit calme. Une voix, au loin, puis un rire se fait entendre. Mon esprit imagine le visage que recèle ce rire, avant que l’image ne s’évanouisse, à pas lents vers les profondeurs de la mémoire des choses abstraites. Le même visage surgira à nouveau dans d’autres lieux, dans d’autres sonorités. À l’intérieur d’autres pensées. Cette fois, c’est le son métronomique des gouttes d’eau sur les pavés de la cour intérieure. Je dissèque ainsi les modulations sonores qui se succèdent, comme je dissèquerais les nuages qui avancent en processions sur ma table de travail. Une léthargie monte dans mon sang, narcose induite par un flux d’événements sonores, hors de portée de mes yeux et qui vont se collisionner, puis ricocher à la surface liquide de mon imagination, avant de couler lentement, rejoindre l’abysse indiscernable où sont entassés les visages, les êtres, les voix, les choses. Ils vont rejoindre le fond cosmologique, le point aveugle du rêve, là où je ne peux plus les démêler mais d’où je devine distinctement, traversant les distances, une musique qui se joue pour moi.

Recherche sans objet

Tandis que mon corps se désagrège avec lenteur, que les jours semblent, eux, s’accélérer, je suis encore dans un rêve étrange que je n’ai jamais quitté. Je mène une seconde vie qui m’est étrangère.

Dès lors, impuissant, je ne puis qu’écouter. Qu’écrire, lorsque ça n’est plus moi qui pense. J’écoute et, vaguement, j’écris sur le papier des pensées qui me sont étrangères, sitôt déposées.

J’attends, qu’un autre naisse en moi. Devant une grille, sur le pas d’une porte, aux pieds d’une femme qui n’a jamais été. Un voyageur en moi dont je ne connais pas le nom, rapporte des provisions d’un pays lointain.

J’ai peur de ma fin. Cependant cette peur m’alourdi et ne semble pas venir de moi. À mon état naturel, qui est un flottement, je n’ai pas peur de ma fin, je me porte, confusément, dans un espace intérieur.

Être ce que je suis est une tâche impossible. Je ne suis pas. Une brume, peut-être, qui transite d’une ornière à une autre, silencieusement. Je suis égaré. Je n’ai pas, comme d’autres, la faculté d’oubli des métamorphoses qui entretiendrait l’illusion que j’ai toujours été moi. Je suis mélancolie. Je ne le suis plus, car je m’évade.

La nuit. Une sonate au piano. Le bourdonnement d’un moteur au loin. Les pas d’un voisin occupé, qui résonnent dans ma chambre. Les cris de quelques fêtards dans la rue. Tout cela m’est familier, mais semble relever d’une autre existence. J’écoute, la vie, qui veut entrer en moi, la vie quotidienne à laquelle je n’ai jamais bien su appartenir.

Il n’y a guère que l’immobilité qui me rassure, la répétition monotone des événements. Je pourrais revivre le même jour à l’infini, et m’y endormir, m’y intoxiquer, m’engouffrer dans les automatismes, pour ne plus jamais avoir affaire à ces renouveaux non désirés.

Je porte en moi la mémoire d’évènements qui n’ont jamais eu lieu. Je les retrace, les transcris, je les revis jusqu’à satiété, comme on revivrait perpétuellement un rêve choisi. La réalité glisse sur moi, et me parasite. Je n’ai pas tant besoin d’elle autrement que pour respirer et subsister. Pourtant, c’est elle qui me blesse le plus. C’est elle, ma servitude translucide.

Je suis arrivé au point précis où ma vie devait se trouver, à cet instant. Il n’est pas la peine de pleurer. La mémoire est mienne désormais.

Such seem your beauty still

J’ai retracé des rêves anciens tout en les retraçant j’ai semé sans le savoir un jour nouveau qui contenait ce rêve rendu réel. Je ne sais pas comment c’est tombé sur la route par la suite au moment exact de ces réminiscences comme si, d’une certaine façon, des questions des ordres que je lançais dans un langage sans mots de façon parfaitement sincère absolument entier dans cette demande auxquels le vent les nuages les arbres les astres répondaient, interpelés, ils répondaient par l’affirmative parfois. La vie me semble être une succession de vœux formulés dans l’ombre. Je devine les seuls sincères s’exhausser les seuls qui voient le jour sont ceux-là qui sont véritablement sincères et la plupart de ces vœux nous ne savons même pas que nous les avons formulé, certains sont même néfastes pour soi mais nous les formulons tout de même du fond de notre culpabilité de notre rage : les astres perpétuellement répondent de façon tout à fait neutre. Et nous pensons tout de même vivre en enfer. Comme clairs, sobres et nets sont les éléments. Un jour peut-être il sera deviné que ce que nous nommons réalité est le produit de notre imaginaire un fruit de notre être, tombé de l’arbre immense, ce même arbre qui exhaussent les vœux de ceux qui ne savent plus parler.

Château de sable

Patiemment démonter le château de sable. Échouer. Recommencer. Se déplacer autour. Trouver un angle. Débuter par la tour. Par la fosse. S’arrêter. Pour voir la mer. La voir monter. Reculer. Reprendre.

Basculement

細江英公「おとこと女・・・そして

Photo : 細江英公「おとこと女・・・そして

Si je te lis, c’est pour regarder mourir l’heure, et l’ordinaire avec elle, au fur et à mesure de leur abolition voir apparaître et s’amplifier l’échappement déraisonné d’un millier de tremblements sans cause déchiffrable. C’est parce qu’il est temps, c’est parce qu’il est déjà trop tard, c’est parce que je ne sais plus, et que je souhaite me perdre, devenir, marcher à nouveau dans la tombée de la nuit avec toi, dans l’angle, dans les territoires à redéfinir, aller non par saccades, mais dans la chute même, trouver la vitesse nécessaire à l’émerveillement, à l’essor de libres et versicolores déversements. C’est pour ronger les barreaux de fer qui me divisent et m’éloignent, pour rompre le processus lent du délabrement, charges sourdes de l’obscurité et du mensonge au relais des tombes. Si je te lis, c’est pour arpenter ton mal qui dégénère en clartés. Envahir ton beau livre, d’un bataillon de soldats d’argile qui viennent, comme des pensées sensibles, se poser sur ton front et ta solitude, faire reculer les lignes et les ombres. Pour investir ta nuit, me fondre dans tes étoiles idoines, y demeurer, maculé de rayons cosmiques, de cendre, de pluie, de mots.

Petite flamme dans la nuit

Je cherche à retrouver mon écriture, du moins une écriture, désespérément je fouille, creuse dans les sillons, dans les caves, dans les angles du ciel, des plus clairs aux plus noirs, mais elle se fait plus capricieuse, fuyante et insaisissable que jamais. Tant est si bien que je me demande si elle n’a jamais existé. Je ne fais que, du fond de la lubie désespérée, de cet ensorcellement, l’assassiner sans cesse, la détruire, jusque dans ses derniers replis, jusque dans les dernières futaies où elle se cache, comme je me détruirais moi-même à travers elle, à la poursuite du miraculeux jaillissement qui suit le saccage et qui ne veut ni ne peut plus avoir lieu. Je me suis si souvent sabordé, misant tout sur l’improbable miracle d’une résurrection, je me retrouve avec une langue et une pensée pauvre d’éclopé, battant de l’aile, confuse, irrégulière, dans laquelle mon narcissisme et mon intolérance grandissent à mesure que s’affaiblit ma fertilité créatrice. Et les mots se désordonnent. Dans cette quête absurde je me trouble et conçois des écrits absolument dénués, pour me prouver à moi-même que l’écriture est bien morte, que ses derniers bataillons de soldats sont bien éteints, tout comme je le mérite, tout comme l’époque et l’univers entier le méritent. Parce que j’ai perdu ce qui comptait pour moi. Dès lors, je regarde mes écrits et m’aperçois non sans stupeur qu’il ne s’agit que d’un long et contradictoire processus de déconstruction, de délabrement, de rétrécissement, d’étouffement des élans primordiaux. Ces élans auxquels, pourtant, dans une horrible et morbide dualité, je n’ai jamais cessé d’appartenir, viscéralement. Alors, après tout cela, il restera tout de même, peut-être, une petite flamme quelque part dans la nuit, à la fin, c’est tout ce qu’il reste, à la fin quand on en a fini des saccages, la petite flamme dans la nuit qui ne veut pas mourir.

Cendres

Si je meurs demain, sachez que je lègue mes cendres à l’eyjafjallajökull.

Toungouska

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Il me disait qu’il irait peut-être passer une année entière dans la région sibérienne, parmi les toungouzes :  » Là-bas je trouverai peut-être de quoi dégoupiller mes émotions et mon rapport à l’univers. Je finirai de chercher, je deviendrai force vive, feu brûlant. Vois-tu on existe comme on se retourne sur son lit d’hôpital, passant d’un angle à l’autre, d’un trottoir à l’autre, en attendant le sommeil qui ne vient jamais. J’enchaîne les visions sales. Et puis, ils parlent trop, j’aimerais connaître le silence, ne pas avoir à répondre, au moins une fois. Ne pas me soucier de la grande mélasse. Oh mais je n’irai pas pour m’enticher d’une expérience mystique quelconque, quelle prétention, n’est-ce pas ? J’irai pour me réhabiliter. Je ne voudrais pas acquérir une de ces sagesses végétales, je reviendrai tout plein d’une fureur goudronnée, prêt à en découdre avec la ville, et à rendre les armes devant tout ce qui épanchera mes nerfs, je serai dans un état amoureux perpétuel devant la vie.  »

Je lui répondais qu’il nageait en plein rêve. Il ne trouvera jamais, au grand jamais, ailleurs, ou que ce soit sur la terre, ce dont il manque en lui. Et la carence dont il souffre n’est rien d’autre qu’une lubie mystico-poétique. J’ajoutais que de toute manière, il ne partira pas. Absorbé par l’idée grandiose d’un départ, il en oublie les contrariétés matérielles, les absences causées par le lointain. Cette toute puissance de vitalité et d’apothéoses ferventes, c’est de l’imaginaire. C’est dans sa tête que ça se passe. L’homme ne se lève jamais totalement, il titube, somnole, crie par instants, se dresse, heureux d’être vu se dresser, puis s’endort jusqu’au prochain rôle à tenir. C’est un félin inaccompli, qui a perdu le contact depuis une éternité avec la primauté sauvage. Retrouver le lien, d’autant plus chez ce grand occidental conditionné et endolori, était chose impossible, un rêve, une lubie, un sentiment. Mais le projet était beau. Jusqu’au prochain qui n’aura rien à voir. C’est comme ça qu’il passe d’une excitation à une autre, qu’il pense s’évader de sa cellule invisible, comme un ivrogne s’imagine chasser sa vision trouble d’un geste de la main.

Animal propre

Lui, ou elle, entrant dans l’enceinte. C’était quoi donc ? Il avait pourtant bien fermé la grille. La serrure, à triple tours. Pour être sûr. Au cas où. Au cas où quoi ? il n’en savait rien. Le tout était d’être bien enfermé. Que personne ne puisse entrer surtout. Que personne ne puisse voir ce qui se trame, surtout. Le petit monde. Que personne, oh et puis zut. Il n’avait rien à dire, à personne. Certainement pas à l’intrus qui avait passé le seuil. Qui, et quoi, pourrait s’intéresser ? S’intéresser oh non, c’est pour l’abattre, c’est certain. Qui est venu l’abattre ? Il est à terre déjà, c’est suffisant. Les autres, c’est déjà trop. Le portail est ouvert désormais, il, ce fantôme, n’a pas refermé derrière lui. Qui vient donc l’emmerder à une heure pareille ? Le plein après-midi ? Avec le soleil ? un tortionnaire sous son air doux… C’est la fatigue de parler, le pire. Une femme ? Il rend les armes, prend le pli, ça y est.
– Bonjour ? C’est pour quoi ?
– Oh !
Elle entrait.
Plus tard, ils se mariaient.