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Il me disait qu’il irait peut-être passer une année entière dans la région sibérienne, parmi les toungouzes :  » Là-bas je trouverai peut-être de quoi dégoupiller mes émotions et mon rapport à l’univers. Je finirai de chercher, je deviendrai force vive, feu brûlant. Vois-tu on existe comme on se retourne sur son lit d’hôpital, passant d’un angle à l’autre, d’un trottoir à l’autre, en attendant le sommeil qui ne vient jamais. J’enchaîne les visions sales. Et puis, ils parlent trop, j’aimerais connaître le silence, ne pas avoir à répondre, au moins une fois. Ne pas me soucier de la grande mélasse. Oh mais je n’irai pas pour m’enticher d’une expérience mystique quelconque, quelle prétention, n’est-ce pas ? J’irai pour me réhabiliter. Je ne voudrais pas acquérir une de ces sagesses végétales, je reviendrai tout plein d’une fureur goudronnée, prêt à en découdre avec la ville, et à rendre les armes devant tout ce qui épanchera mes nerfs, je serai dans un état amoureux perpétuel devant la vie.  »

Je lui répondais qu’il nageait en plein rêve. Il ne trouvera jamais, au grand jamais, ailleurs, ou que ce soit sur la terre, ce dont il manque en lui. Et la carence dont il souffre n’est rien d’autre qu’une lubie mystico-poétique. J’ajoutais que de toute manière, il ne partira pas. Absorbé par l’idée grandiose d’un départ, il en oublie les contrariétés matérielles, les absences causées par le lointain. Cette toute puissance de vitalité et d’apothéoses ferventes, c’est de l’imaginaire. C’est dans sa tête que ça se passe. L’homme ne se lève jamais totalement, il titube, somnole, crie par instants, se dresse, heureux d’être vu se dresser, puis s’endort jusqu’au prochain rôle à tenir. C’est un félin inaccompli, qui a perdu le contact depuis une éternité avec la primauté sauvage. Retrouver le lien, d’autant plus chez ce grand occidental conditionné et endolori, était chose impossible, un rêve, une lubie, un sentiment. Mais le projet était beau. Jusqu’au prochain qui n’aura rien à voir. C’est comme ça qu’il passe d’une excitation à une autre, qu’il pense s’évader de sa cellule invisible, comme un ivrogne s’imagine chasser sa vision trouble d’un geste de la main.