L’inventeur de la poudre aux yeux

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L’inventeur de la poudre aux yeux

 

J’ai pour vous une recette magique, madame. Prenez une journée, n’importe laquelle. Ça peut-être demain, après votre sommeil. Prenez cette journée comme aucune autre, dans le creux de votre main ainsi qu’une richesse scintillante, tombée de la source d’une nuit passée. Prenez-là, éloignez-là longtemps, à l’abri de nos heures vengeresses. Prenez-là comme un coeur qui palpite, séparez-là de vos autres jours, serrez-là contre vous, avec attention. Demain n’est pas un jour comme un autre car j’aurais décidé d’y déposer un secret, un de ces minces secrets légers comme une plume versatile. Oubliez hier, vous en avez le droit. Mettez demain de côté, il n’est pas encore arrivé et vous aurez bien le temps de le récupérer, à l’heure dîte. C’est maintenant l’heure de la moisson immatérielle et de l’oubli du temps.
C’est une journée parmi tant d’autres et pourtant, vous serez en-dehors du temps, c’est une journée mystérieuse. Prenez ce jour dans votre main, madame, car il ne sera fait comme aucun autre. Demain sera sans douleurs, ni ardeurs. Tout est beau, tout est magnifique, c’est une illusion, je le sais bien. C’est un mirage volontaire. Mais comme je vous l’ai dit, vous aurez bien le temps de retrouver tous les supplices de la vie, demain, après-demain peut-être. Maintenant n’est pas le moment, il s’agit de ces heures heureuses où tout n’est que légèreté. Il en est ainsi parce que je vous le dis. Fermez les yeux cette nuit, demain lorsque vous les ouvrirez, vous vous trouverez dans un champ magnifique, réchauffé par un soleil qui n’est pas brûlant, je vous parlerai de la beauté qui fait à chaque seconde le tour de monde, et que vous ne voyez pas toujours. Mettons la vie de côté, et la mort qui l’accompagne. Demain… demain sera un jour différent, car j’aurais décidé de vous rendre heureuse. Un seul être comme moi saura suffire à votre bonheur, croyez le bien. Une journée. Une journée seulement, mais qui sera la seule véritable, la seule vivante, brillante au milieu de la nuit de vos autres jours. Écoutez-moi, ce que je dis est vrai. Pensez que l’illusion est notre bien précieux, et que notre mirage est d’or.

Paul gauguin , D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? " , 1897-1898




07.11.06


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