D’autres yeux pour voir, d’autres mains pour sentir

Mais peut-être faut-il traverser.

J’ai lu quelque part, qu’arrivé à certain stade de la sagesse, les rivières ne paraissent plus des rivières, on a touché à l’illusion des choses. Mais, une fois dépassé ce stade, les rivières redeviennent des rivières, et peut-être plus qu’elles ne l’étaient avant, on voit le monde sous un nouveau jour, sous un nouvel émerveillement. Peut-être en suis-je là, finalement.
Blaise Pascal avait dit aussi que quiconque n’avait pas connu ce néant que chaque homme porte au fond de lui, n’avait pas réellement vécu.
Voilà quelques paroles pleines d’espoir, et, ma foi, je serais bien enclin à les croire. Mais le vide, je veux dire, ce véritable vide, est toujours pire que ce qu’on avait crû et il me semble, malgré tout, que j’aurais préféré être ignorant de tout cela. Comme l’ignorant a de la chance ! La réflexion pose son poids sur la vie. A quoi cela sert-il de défaire, les unes après les autres toutes ces illusions qui constellent l’existence, pour après se retrouver peut-être, les yeux ouverts et lucides, mais sur le froid, sur les plaines gelées qui font tout le paysage entourant l’homme qui sait.
J’aimerais tant retrouver ces émotions qui sont au-dessus des émotions, cette plénitude. Ces chants qui endorment le monde.

Oh je n’aurai plus cette exaltation des premiers instants, l’émerveillement d’une sensation nouvelle. Car on s’habitue à tout, à la douleur comme à l’extase, et avec le temps, la vie s’aplanit. Comment défaire alors ce calme plat, faire d’un lac immobile, inerte, un océan à nouveau tempétueux. La solution se trouverait elle dans l’esprit, dans le corps ? On a dit que c’était par l’esprit, ce n’est que par lui qu’on peut toucher du doigt le ciel, à la verticale. Mais il me semble déjà avoir fait le tour des milliers de fois de ce puits dans lequel je suis prisonnier, d’avoir tâté chaque pierre, chaque semblant de fissure, mais rien, toujours aucune ouverture, aucune sortie possible. Alors, épuisé, je me suis assis, au fond de mon puits, à regarder le ciel. Mais cela ne suffisait pas pour m’en extraire, et dans la terre molle des éléments, aucune nouvelle fleur ne poussait, privées qu’elles étaient de toute lumière.

Oh mais l’innocence, une fois perdue, ne peut-être retrouvée. Et les émotions, une fois découvertes, ne peuvent être revécues comme lors de la toute première fois. Alors, les lampes s’éteignent, les comptoirs illuminés ont rendu leur âme et nous sommes seuls, dans la pluie et l’humidité. Enfermés dans un bocal, en proie à la putréfaction de nos yeux, de notre peau.

Peut-être qu’au sortir de cette nouvelle nuit, j’aurais d’autres yeux pour voir, d’autres mains pour sentir. Aussi, un tout nouvel esprit, que la nuit aura fécondé pour moi. Moi qui avais fait fausse route, je me glisserai à nouveau dans les bras d’un vent miraculeux que je ne connaissais plus.
Et les trésors perdus, que je croyais disparu à tout jamais, reviendront plus riches encore, éclairés de mille lumières, produits de milliers d’heures ténébreuses. J’aurai, pour moi, une inspiration renouvelée, un chant continu replié dans mon coeur, comme un talisman. J’aurai, finalement, ce que j’ai toujours désiré, la capacité de mourir pour mieux renaître. Et reconnaître, au creux de la nuit, ces fleurs renouvelées, que j’admirerai avec des yeux neufs, comme la toute première fois.

Jeanne d’Arc

J’ai revu une nouvelle fois la fin de jeanne d’arc ce soir et ça me fait réfléchir. Evidemment ce n’est pas le film en lui-même qui me fait réfléchir, mais ce qu’il reflète en moi. Une sorte de sentiment religieux que j’avais en moi et que je vois, malgré ou peut-être à cause de moi et de ma fatuité, s’effriter. Ce sentiment est devenu au-dedans comme un souvenir. Un souvenir sur lequel le temps vient accumuler les voiles, les uns sur les autres, de sorte qu’il en devient de plus en plus lointain, de plus en plus indistinct. Cette époque, mais peut-être est-ce moi même (pourquoi la faute devrait elle venir de l’extérieur, toujours ?), me paraît vide de sens. Sans âme.
On a perdu nos illusions, sans se rendre compte que ces illusions étaient belles, en fin de compte. Et tout rappel de ces sentiments là, lesquels auparavant me remplissaient de gratitude et de contemplation, me vexent désormais. J’ai perdu de vue le fait que, peut-être, je devrais m’occuper de mon âme, cette idée qui, à force d’être galvaudée pour un tout ou pour un rien, ne veut désormais plus rien dire. Cette perte non seulement m’a ramolli, mais m’a rendu dans une continuelle expectative, une attente indéfinie. J’avais auparavant un flot continu au-dedans de moi, qui me faisait savoir à quel point l’existence ordinaire et les préoccupations banales peuvent être futilités. Et il y avait toujours, au-dessus de tout le reste, cette idée du nuage, cette idée d’une chose qui importe réellement, ce soleil à côté duquel le reste me paraissent des satellites, des détails. J’ai crû vivre par cette idée, sans savoir qu’elle causerait ma perte, car on ne peut rester indéfiniment face à une abstraction, quand nous ne recevons plus de réponse, nous laisse au-dessus du vide, abandonné à une lente chute.

Ce que je pensais éternel en moi ne l’était peut-être pas. L’âge venant, les certitudes craquelants, je me suis retrouvé face à l’absurdité, la dernière des portes, derrière laquelle ne subsiste plus rien, après laquelle tout semble illusoire, perdu d’avance, mensonges. A force de croire en l’irréalité du monde, on devient immatériel soi-même, un radeau perdu sur l’océan, une errance, voilà ce que je suis devenu.
Peut-être suis-je devenu lucide, croyant avoir perdu mon innocence alors qu’au contraire, j’ai peut-être perdu des idées fausses, des présomptions. Pour autant, aujourd’hui, s’il me reste quelques énergies, je ne sais plus dans quelle tour les loger, vers quoi les lancer, car tout me semble vain, fausse route, prétention et inutilité. J’ai trop pris conscience de la futilité de toute chose et des erreurs omniprésentes, des gens qui se sacrifient pour une cause qu’ils croient juste, mais qui n’est elle-même qu’un ramassis de fantasmes, de duperies et de faux-semblants. Une religion devient fausse sitôt qu’on écrit sur elle, sitôt qu’elle est fixée. La seule religion possible est alors changeante, diffuse. Mais alors, aucun signe, aucune marque de croyance n’est plus possible. Pourquoi tel signe plutôt qu’un autre, pourquoi telle image, telle dénomination plutôt qu’une autre.
Après la sagesse, il y a la folie. Après la folie, il y a l’errance, l’abîme du dérisoire. La lucidité parfaite est la dérision totale.

Mais alors, un ange qui parlerait serait lui-même pris en dérision, tourné au ridicule, du simple fait qu’on ne croit plus en ce qu’il raconte, du caractère obsolète de ses paroles. La poésie elle-même alors ne serait plus qu’un jeu de mots, de mailles des phrases. Partout, je ne vois que tentatives de justifications d’un égo. Dans chaque mot, chaque action que commettent les gens, je ne vois qu’une vulgaire tentative d’exister, qui n’est jamais la vie.

Je suis arrivé à un stade où j’ai trop mis en question chaque chose, chaque pensée, à la poursuite d’une vérité dont l’idée même, maintenant, me semble être une plaisanterie. Après tout ça, après ce stade-là, il ne subsiste qu’une seule chose. La seule chose dont on est sûr, et qui survit à tout, c’est le néant. L’envie du néant. Il ne s’agit plus ici d’un désir de mort (pour désirer la mort il faut encore avoir une certaine énergie vitale), mais du néant, qui n’est ni l’âme, ni le nuage, ni la voie-lactée, ni le vide, ni le plein, ni le froid, ni le chaud, ni la vie, ni la mort, ni le bien, ni le mal, ni le silence, ni le noir. Rien de tout ça. Quelque chose qui n’est ni au-delà, ni en-dessous, ni à-côté. Et qui n’est peut-être, finalement, pas même le néant. Aucun moyen de poser un quelconque mot dessus, aucun moyen non plus de l’expliquer ou de ne serait-ce que pointer du doigt vers lui. C’est autre chose, mais qui n’est pas autre chose. C’est un inconnu, mais qui n’est pas un inconnu.

Mais courir à sa poursuite serait courir à ma perte. Car s’il faut l’avoir connu pour ne pas avoir complètement vécu pour rien, il me faut aussi vivre. Et vivre, c’est se lever le matin, accomplir des choses qui ne me sont pas agréables, qui sont même souvent contre ma nature. Accomplir des choses dans lesquelles je ne saurais pas mettre de mon âme, car je pense qu’elles ne le méritent pas. Alors, je les fais à-moitié. Je vis en handicapé en quelque sorte, incapable de saisir des concepts qui paraissent innés au commun des mortels. Incapable de regarder devant et autour de moi, car j’ai toujours les yeux pointés au ciel. Incapable de m’attacher réellement aux gens, car je ne suis attaché qu’à la voûte étoilée. Il y a, pour moi, une sorte de membrane posée sur chaque chose de la vie, et je plane. Peut-être parce que je n’ai pas perdu de vue que nous ne sommes que de passage, que nous ne sommes qu’une poussière infinitésimale, et que du moins, si j’ai l’occasion de regarder vers le ciel, je pourrais y croire, un peu. J’ai abandonné depuis longtemps l’espérance en des idéaux inventés par les hommes. L’idée même d’humanité, cela fait longtemps que je n’y crois plus. Alors, je vague, tâchant de ne pas penser plus qu’il ne le faut, de ne pas écrire plus qu’il ne le faut non plus. Je regarde les lumières des villes et des fêtes avec un oeil qui en sait trop pour être en mesure encore de s’émerveiller. J’attrape, par-ci par-là, quelques éclairs dont je laisse aux autres le soin de les lancer à travers les réseaux de l’ombre. Et je ne crois plus en rien, si ce n’est en une seule chose peut-être, en ce souvenir qui lentement va filer dans la nuit.

Il m’arrive peu souvent de me plonger dans le passé

Il m’arrive peu souvent de me plonger dans le passé. D’y songer, comme une idée vague qui s’évapore aussi sec, oui, cela m’arrive continuellement. Mais d’y plonger véritablement, de me rappeler, de me souvenir, cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

Je me sens loin de moi. Je me sens loin des choses. Je ne sais pas si je suis en mesure d’écrire. La vie est devenu un rythme lent. J’attend. Je n’ai, actuellement, pas d’amis que je vois. Je flotte. Je réfléchis puis, comme je vois que cela ne sert a rien, je laisse aller. Le dos de la main sur le fleuve. Il me semble que je vois la vie de loin, ce que j’étais, ce que j’ai vécu, tout est ça est parti avec l’onde.
C’est Florian qui me racontait ça l’autre jour, et sa phrase m’a marqué. En avançant, la vie devient une sorte de rêve. Les jours défilent.
Je n’y saisis plus rien. Je me demande, à vrai dire, ce que je fais encore ici. Tout me semble si dérisoire, et perdu d’avance. C’est tragique de penser comme ça.
Je relis parfois ce que j’ai écrit et, au fond de moi, je ne sais pas si j’aime cela. Je ne sais pas si j’aime ce que j’ai écris.

Je me sens comme un spectateur, seul, enfoncé dans son siège, dans une salle de cinéma déserte, dans le noir. A moitié endormi, entre deux mondes, jamais tout à fait éveillé, jamais tout à fait en sommeil. Et je regarde l’écran de la vie, les images défilent. Certaines retiennent un peu mon attention, certaines sont tristes, mais aucune larme ne coule. Les émotions ne sont pas vécues de l’intérieur, elles s’éteignent tout en apparaissant.
Je ne regrette rien, je n’ai pas de remords. J’erre. Seulement.

L’avenir est déjà derrière moi.

Mais peut-être que tout cela, ce n’est qu’une part de moi. Et je ne vois qu’elle.

J’ai toujours les solutions. Mais les solutions elles-mêmes ne sauraient plus me sauver.

Preuve de l’inexistence de l’au-delà

Preuve de l’inexistence de l’au-delà : Alzheimer. Comment pourraient les esprits se souvenir alors que, même ici, il est possible d’oublier toute chose et de devenir ombre. Ombre qui ne sait plus et qui va se désintégrer, sans conscience.
Abominable vide qui nous attend ! Effrayant ! Et impossible, pourtant, d’autres preuves de l’immortalité de l’âme, je le sais. Je les ai moi-même vécu, à l’époque des sensibilités. Mais les vertiges eux-mêmes sont lassant et prouvent leurs sources toutes terrestres.

Tout à l’heure j’ai croisé un homme…

Tout à l’heure j’ai croisé un homme dans la rue. Il avait les cheveux droits sur la tête. Je l’ai entendu hurler de loin d’abord. Une espèce de cri d’animal primitif. Mais quoi de plus naturel, dans la jungle de cette ville.

L’homme criait des mots incompréhensibles, à moins qu’il ne parlait un langage préhistorique. Il portait très bien, d’apparence, son vieux pantalon bouffé de parisien.

Il marchait droit comme un piquet, les bras tendus de part et d’autre. En fait, je crois qu’il marchait comme un schizophrène. Vous savez, les schizophrènes, ils ont une façon particulière de marcher… Ils avancent comme des automates.

On peut d’ailleurs en conclure beaucoup des choses en regardant un homme marcher. On a vite fait le tour de sa personnalité. Sa démarche en dit plus long que son blabla. On ne parle pas pour dire des choses mais pour se sentir moins mal à l’aise. Pour remplir de mots le vase vide du quotidien, parce qu’on ne sait plus y mettre des fleurs. À son allure on peut savoir s’il est amoureux, auquel cas il a les lèvres crispés, asymétriques. Il a un air renfermé, souvent, il est habillé en noir, instinctivement, en tenue de deuil. Si tant est qu’on a bien compris que l’amour est la métaphore merveilleuse du suicide.
De toute manière, les gens se donnent toujours un air occupé, pour échapper à leur abîme. Ils font diversion.
C’est à ça que se réduit leur petite existence minutieuse…

Un franchouillard qui n’a, sans doute, jamais goûté à cette chose (ou peut-être dans son enfance mais il a déjà tout oublié) qu’on appelle parfois le paradis de la vie libre, et qui nous rend curieux des autres sans chercher à les détruire dans ce qui les différencie de la masse, s’est penché de sa fenêtre, comme un macaque de sa branche « Ta gueule, tu vas la fermer oui ! »
J’imagine qu’il voulait dire « J’existe ». Il était tout occupé à tenter de vivre alors ces cris le gênait dans sa concentration. Les gens aiment, instinctivement, gueuler sur les schizophrènes, un peu pour ajouter de l’ambiance à ce grand opéra-bouffe de la vie. Plutôt pour refouler d’un coup sec cette indistincte part d’eux-mêmes. S’ils étaient un peu plus schizophrènes, les gens seraient peut-être plus vivants.
Les hommes refoulent dans leur ventre jusqu’à ce que, parfois, ils débordent.

Je ne comprenais rien à ce qu’il disait, avec sa voix angoissante qui grésille. Mais à la fin, je décryptais quelques mots…Et là je compris que c’était un poète à sa manière, un Artaud démiurge, il hurlait : « Je haiiis (Avec une intonation extrêmement longue et marquée sur ce verbe), je haiiiis les hommes ! »

Je suis bien celui qui fait semblant

Je suis bien celui qui fait semblant.

Tu as rêvé parfois de te trouver dans une de ces forêts loin du vacarme et de rencontrer un vieux sorcier ridé, à la peau de bois noir, qui hurle en dansant autour d’un brasier plein d’étincelles. Tout ce qu’il disait était vrai, tu aurais vogué avec le monde des esprits n’est-ce pas, tu aurais vu que cela existe, et que ta petite vie matérielle n’est rien du tout, pauvre toi. Il t’aurait préparé une substance étrange, peut-être mortelle, tu aurais vu ta vie, celle que tu ignores, ta vraie vie qui se déroule en ce moment-même à ton insu. Je ne parle pas de celle-là quand tu te lèves le matin pour aller travailler, ce n’est pas de cette vie-là que je parle… Tu aurais peut-être vu le monde des esprits qui se dispersent entre les arbres, belle nature. Il est peut-être fini le monde, terminé…je parle de cette autre vie, peut-être prépares-tu quelque chose en silence, pour une vie future, tu l’as déjà entrevu, cette petite certitude qui rôde en toi, cette fée des marais… Et tu te déguises ce matin, tu as choisi le beau pull bleu qu’une amie t’a offert, pour te faire plaisir, sincèrement, tu as mis ces baskets, quelconques, chaque matin minutieusement tu vas choisir quel vêtement tu vas porter, on ne fera pas attention car aujourd’hui, tu ne verras personne et c’est tant mieux.
Ce matin tu as décidé de te déguiser en homme pour ajouter une journée supplémentaire, comme un galet sur le monticule de ta lente existence, existence impalpable, plus ou moins perdue parmi tant d’autres qui ont leur voix, elles aussi, comme des petites vies au creux du marais où rôdent les minuscules fées…Si tu avais rencontré ce vieux sorcier qui existe encore, mais pour peu de temps, tout au fond de la forêt amazonienne ou congolaise, ce sorcier capricieux tout attaché encore à son monde de spectres, il n’est pas capitaliste, lui, il n’a peut-être pas de métier, tout juste un nom emprunté aux arbres qui l’entourent et qui le bercent avec leurs lianes. Aimerais-tu y retourner, là-bas, sur la terre moite et sur la mousse aussi molle…Tu n’as pas mis de chapeau aujourd’hui, tu as pris seulement cette veste en cuir noir, comme le deuil, déchirée sur le côté mais ça ne se voit pas trop, tu as pris ton écharpe pour te protéger un peu de ce vent frais d’octobre parisien. en te réveillant ce matin une petite voix angélique est venu te dire à l’oreille, tu existes mon amour et tu te lèves et tu pars faire semblant d’exister et parsemer d’occupations diverses tes heures pas tellement bien remplies. Qu’est-ce qui te ferait plaisir, aujourd’hui…
Que ce jour avance comme les autres, avec quelques pensées tristes pour te consoler, tu les regardes ces yeux que tu croises et essayant de capter ce qu’elles pensent de toutes ces choses. Que disent-elles de ces choses…Ça va où tout cela. Ça trimballe des corps dans les forêts néo-coloniales de la splendide cité et ces arbres de plâtre et de ciment, ce sont peut-être des forêts elles-aussi, peut-être que cette femme aux cheveux châtains que tu vieux de croiser se trouverait bien tout au fond d’une jungle humide couleur émeraude, peut-être est-elle cela dans une autre vie, une femme nue avec des tatouages rouges sur le front, elle n’est rien d’autre qu’une indigène, la lance à la main à courir après les phares des volvos pour attraper des ouistitis ou des koalas, elle est ceci juste sous sa veste grise…C’est à ça qu’elle pense quand elle tapote les touches de son clavier pour tisser de longues phrases, comme moi, elles pensent aux arbres de la nuit, aux cris effrayants qu’on peut entendre dans la jungle, cet immense nappe verte et sauvage, en ce moment un petit mammifère donne l’alerte à ses congénères, un oiseau de proie s’est posté juste au-dessus du terrier, en haut de l’acajou, il faut que je prévienne mon amoureuse…

Ce matin j’ai pris mes clefs déposées dans le petit bol noir en fonte qui me sert de contenant pour tout un tas de choses, j’ai pris les clefs et mon téléphone portable avec toujours des messages non écoutés qui traînent, comme un refuge de présences au cas où. Je suis souriant je suis plein d’espoir, surtout quand je suis seul, dès qu’il y a quelqu’un, je ne parle plus et je prends un air triste comme si on enterrait la vie sous mes yeux c’est dans ma nature. J’ai pris mon vélo et j’ai longé la scène pressé d’effectuer mon travail du jour c’est pour en arriver à ceci, deux mille ans de civilisation. C’est pour les épiciers désespérés et les chiens rabougris, ce matin tu te dis il y a quelque chose qui cloche personne ne fait attention cet état c’est pas normal et tu presses plus loin tes doigts pour toucher la maladie du monde. L’infernal pantin qui pense vivre c’est un fantôme moi je le sais et moi-même je suis trop conscient de ces choses et je n’ai plus l’espoir d’en sortir, c’est trop tard pour la vie c’est déjà la crépuscule, le beau crépuscule sur Paris.
Enfin tu vas t’inventer un espoir de toute pièce comme une promesse, tu sais très bien qu’elle ne se réalisera jamais mais c’est tout dans la promesse…Quand tu es né on t’a fait une promesse tu as bien compris qu’elle ne se réalisera pas maintenant tu te venges à chaque minute. C’est ainsi que tu serres tes doigts autour des barreaux de ta cellule immatérielle avec un sourire d’ange et te disant voici le soleil mon amour, je le vois, de ma prison, le soleil bleu sur la grande nappe verte végétale et je sens d’ici la sève infiniment puissante des arbres aux racines en couronnes plantées profondément dans la glèbe. Tu devines l’odeur de la mangrove aux ongles plongés dans le noir affluent c’est un sac franprix qui a arrêté sa course, accroché par un pavé là où le chemin descend sous le pont Louis-Philippe. Et tu vas plus loin dans la jungle, triche un peu plus longtemps, petit esprit un peu abandonné dans le dérisoire, l’humanité est un mythe maintenant et toi-même, tu ne fais qu’en ressasser le lointain souvenir, c’est quelque chose que tu as perdu cet affluent rouge qui coule à l’intérieur cette fibre secrète dont tu n’as plus conscience, il ne reste personne tu parles seul dans ta cellule dans la coque de ton avenir à regarder par le hublot à espérer qu’il fasse nuit pour les autres comme toi, hypocrite comme une fleur, obsolète comme un chant religieux, suranné comme un nouveau-né, tu n’attendriras pas les chats, dors toujours, ton étrange rêve…

Novembre

Je vois souvent la clocharde depuis ma fenêtre, assise au même emplacement chaque jour de la semaine, mise à part le week-end et les vacances. La quarantaine, maigre. Si elle ne quêtait pas on la prendrait volontiers pour une femme comme une autre. Elle se trouve pile dans l’axe de ma vitre. Elle doit avoir, au moins, suffisamment d’argent pour s’être acheté (ou peut-être lui a t-on offerte ?) une montre puisqu’elle vient, chaque jour, précisément à la même heure. Et le soir aussi, son départ est minuté. Elle garde un air triste, elle est capable de rester une journée entière dans la même position sans bouger. Je me demande quelles circonstances, quelles faiblesses, quelles carences physique ou mentale l’ont rendu clocharde, sur le goudron puant, au beau milieu du marais. Je crois que les homosexuels sont plus généreux que les hétérosexuels, sans doute en raison d’une certaine libération de leur esprit et de leur mœurs. De plus, ils doivent sûrement, d’abord, penser à travers leur anus (c’est une manière comme une autre de voir la vie), alors ils songent moins à l’argent. Ils sont moins radins. Se placer là est, somme toute, une bonne stratégie. Je suppose, voyant à quel rythme surgissent les généreux donateurs, qu’elle doit gagner de quoi survivre. Ses habits, corrects, incitent à lui donner de l’argent. On accepte plus difficilement de donner notre argent à un poivrot pouilleux. Un pouilleux, il en existe un aussi du côté de chez moi. Je le vois souvent, le matin, sur le bord de la seine. Il souffre d’un affection aux jambes, elles sont constellées de nombreuses croûtes. Il se place au soleil. Sans doute un ami, clochard ancien médecin, lui a t-il conseillé de se placer ainsi, en plein cagnard, le pantalon relevé, pour que ses blessures puissent sécher plus rapidement. Chaque jour je le vois ainsi, gratter frénétiquement ses squames. Ce doit être terriblement douloureux et surtout, la démangeaison doit être insupportable. Je me demande pour quelles raisons il n’est pas allé voir un médecin ou même, pourquoi il n ‘est pas déjà à l’hôpital. J’ai pensé aller dans une pharmacie, afin de lui acheter un produit. Mais peut-être n’aurais-je pas acheté les bons, peut-être que le problème se serait aggravé par ma faute. Peut-être se serait-il bourré la gueule avec une solution alcoolique (bien qu’il soit peu probable que le pharmacien me conseille une solution à base d’alcool, qui pourrait aggraver les symptômes de sécheresse cutanée).
Dans ma rue il y a aussi un autre vagabond. Je le vois souvent discuter avec une vielle femme, qui tient avec elle, à chaque fois, un livre de philosophie. Lui, porte une casquette, il a le visage affreusement maigre et maladif, il marmonne, souvent, des choses incompréhensibles pour nous, simples mortels. Je le croise si souvent que maintenant, je pense qu’il peut vaguement discerner ma silhouette. A ses yeux je suppose être un de ces jeunes cons qui se fraient un passage, pressés, dans les boulevards vers on ne sait quelle existence pas tellement plus valable que la sienne.
Ou peut-être est-il généreux, peut-être qu’il aime bien ces gens qu’ils voient passer, sans nombre, devant lui. Le nombre incroyable de touristes. Il ne mendie pas. Dans mon quartier on trouve beaucoup de riches, je crois qu’il a quelques bienfaiteurs.

Je vois aussi une autre vieille dame, toujours dans ma rue, qui passe des jours chaque jour à nettoyer, avec une inexplicable minutie, le trottoir. Je préfère infiniment voir les vieilles ici, qui poussent délicatement, avec leur canne, les feuilles mortes ou autres déchets et mégots de cigarette dans les bouches d’égoûts, que dans une maison de retraite immonde. Ici, au moins, de l’humanité et même un peu de poésie.
Les regarder, réfléchir à la vie que mènent ces incroyables clochards est pour moi tellement plus enrichissant que des minutes entières passées à regarder la télévision. Je crois que j’y apprends plus sur le mystère de l’humanité qu’en regardant le vingt heures. Cette obsession d’être informé, cette distribution quotidienne des croquettes pour chats, matières fécales, des machines à nous foutre la trouille, le comptage obsessif et maniaque du nombre de morts, ça c’est vraiment pas beau à voir.
De l’autre côté du fleuve j’ai vu ce matin un hamac tendu entre deux arbres, sur les abords de la route qui longe la Seine. Je me demande comment il est possible de s’endormir près d’un tel bruit, sans doute est-il possible de s’habituer. L’Homme s’habitue à tout, comme disait le bon vieux Céline qui n’a, finalement, pas vraiment inventé la poudre (mais qui a su l’utiliser). Le pire, pour l’être humain, serait de ne plus avoir d’horreurs auxquelles s’habituer ou pour s’allonger à l’intérieur avec délices. L’occident est, en somme, profondément sadomasochiste, auto-destructeur. Difficile de s’en rendre compte, avec l’habitude, avec l’ennui, avec l’aveuglement, on ne voit plus grand chose. Cette propension est sans doute inhérente à l’Homme. On raconte que les peuples primitifs d’Amérique, les incas et les mayas notamment, obsédés par le sacrifice, ont vécu une véritable jouissance extatique en voyant leur civilisation anéantie par les espagnols. On raconte aussi que les français eux-mêmes, pendant l’occupation n’étaient pas tant malheureux de cet assaut contre leur ennui quotidien et leur mystère d’être au monde. Les écrivains qui sont plus sensibles à ces étranges, insondables mouvements intérieurs ont pu constater ce phénomène. Certains vont même jusqu’à cette pensée : lorsque survient la mort d’un proche, à notre insu, la fascination l’emporterait toujours sur la tristesse et la compassion, et nos pleurs seraient provoqués par ce rappel de notre propre mort à venir.

Le désir d’absolu nous manque peut-être, finalement. J’ai lu qu’il partait, à tous les coups, avec les jeunesse comme après un grand coup de vent. Comme si ce désir devait sur-le-champ signifier les choses impalpables, le ciel, l’infinitude alors que, somme toute, l’absolu, maintenant démodé, se trouve d’abord dans les éléments les plus dérisoires et banals et notre chemin quotidien. Si nous sommes naïfs au monde (et la naïveté, cette capacité ultime de l’esprit humain, se travaille comme les mathématiques), il est possible d’être sans cesse émerveillé. C’est un peu comme un fil qui nous tire vers le bonheur. Ce bonheur exaspérant, heureusement jamais atteint, il existe. On le trouve dans chacune de nos sensations, qu’elles nous semblent terribles ou jouissives. Je vais m’arrêter de parler du bonheur maintenant parce qu’il pourrait se vexer (il est jaloux et très possessif).

L’instinct secret

« Tout ce que nous avons vu, connu, aperçu, entendu, tout cela existe en nous à notre insu. »
Diderot

Parfois, je me dis que certaines personnes ont une « vie intérieure » si intense qu’elles n’ont presque plus besoin des gens, des activités, des drogues, des ivresses faciles, du travail, du voyage, afin de s’oublier. Je veux dire par là qu’elles n’ont plus besoin de jouer à la vie, la vie est en eux et ils sont la vie.

Elles sont si légères, prêtes à s’envoler, qu’une simple phrase peut suffire à leur décollage.

Ces personnes, sensibles, nerveuses, regardent la vie par le hublot, comme si elles étaient un peu en dehors des choses.

Elles raffolent de la poésie, puisqu’elles baignent dedans. La poésie comme eux ne s’étend pas : un décollage bref, un long vol.

Notre vie est ainsi faîte. Parsemée, du soir jusqu’au matin, de soubresauts du souvenir, d’émergences momentanées, c’est ainsi que dans nos esprits creuse encore vers le ciel intérieur, le poème que nous avons lu il y a quelques jours.

Nous avons refermé le livre, mais l’oiseau a eu le temps de s’envoler des pages. Le parfum tourne autour de nous comme un fantôme. Notre existence quotidienne regorge de ses résurgences.

Pour eux une vue d’ensemble, même fugace, suffit à connaître en profondeur. Ce que nous inoculons dans la réalité, c’est nous-même.

C’est ainsi que Baudelaire, parti en voyage, les yeux parsemés d’étincelles, à voulu rentrer en catastrophe : le vase était déjà plein, c’était trop. Il avait de quoi faire pour mille ans.

C’est ainsi que Rimbaud, lui, est parti en catastrophe.

Je ne sais pas qui je suis. Mais qui, au monde, peut répondre à une telle question ? On peut être sûr de soi, sûr de son rôle à jouer.

Séparez une personne imbue d’elle-même quelques jours du confort, de la sécurité formée par les habitudes, loin de ses repères. Dans un environnement inconnu, au bout de quelques jours, elle ne saura plus qui elle est. Elle n’aura pas trouvé encore à quoi elle peut servir. Si elle ne sert à rien, elle n’est rien. Servitude volontaire…

Un poète, lui, dans un milieu inconnu, retrouvera son ressort. De même qu’il lui faut être prisonnier pour mieux décrire la liberté, il lui faut être sans cesse en contact avec l’inconnu, pour décrire, déployer, exploiter les plis de la réalité comme d’autres exploitent les mines d’or.

Pose magnétique

Un soir que j’errais lentement dans mes pensées, il m’est venu une illumination : c’est dans les champs magnétiques de la nuit que germe le désir amoureux. C’est là qu’il se fabrique. Plusieurs fois déjà j’en ai eu l’intuition, peut-être même toujours, mais désormais j’en ai la certitude. Ce n’est pas le jour que l’étincelle se produit. C’est la nuit, pendant le rêve. D’un coup, comme ça. Et je ne suis pas profondément amoureux tant que je n’ai pas rêvé d’elle. Cela est vrai aussi pour la musique, je n’ai vraiment aimé une artiste, de toutes mes cellules, que lorsque j’ai rêvé d’elle.

Après avoir rêvé d’une personne, elle reste en moi pour toujours. C’est une certitude. Une part d’elle est en moi, à jamais. Etait-ce son image fabriquée, que je voyais en rêve, qui n’aurait que peu de rapport avec la réalité ? Peu importe, puisque nous savons bien qu’en amour, l’être réel tient peu de place. Son âme m’a t-elle visitée pendant la nuit ?
Comme un magnifique vase de verre sculpté, coloré. Nous l’avons rêvé avant de la voir. Nous ne l’aimons non pas pour ce qu’il est, de la banale matière, mais pour tout le travail qui a changé la matière en œuvre, et pour le symbole. Et le symbole, c’est le monde du rêve.

Je suppose aussi qu’il en est de même pour tout un chacun. Pourtant, je n’ai encore jamais lu ça nulle part. Que le rêve pouvait exprimer le désir caché, oui, mais jamais qu’il en était l’origine.
Alors, à chaque fois que nous aimons, il s’est peut-être produit une de ces correspondances magiques, qui ont lieu parfois d’un pôle à l’autre.
Cette attirance qu’est l’amour serait le l’élément magnétique qui relie les deux pôles que sont le réel et le rêve.
Je ne considère pas le rêve et la réalité comme deux mondes distincts. Je suppose qu’ils sont les deux faces d’un même astre. Il n’y a pas la face clair et concrète d’un côté et la face inconnue, distante de l’autre, il y a seulement un voyage autour de la sphère, que nous effectuons chaque jour, de la même manière que les astres suivent une ellipse autour d’un centre de gravité, nous tournons. Nous gardons un souvenir plus clair et plus vraisemblable de la « phase éveillée », mais la « phase endormie » ne joue pas un rôle moins important dans notre vie. Nous n’en avons pas conscience, bien sûr, car il s’agit du monde de l’abstraction et que tous nos rêves sont comme dissolus dans ce que nous appelons le réel.
Il s’agit de la même chose.

Prenez un lézard, par exemple. Ce lézard n’existe pas. Il mène sa petite vie minutieuse, nous ne savons pas d’où il vient, ni où il va. Nous ne perçons jamais le millième de son mystère, du mystère de toute sa vie d’écailles vertes et de chasses aux insectes. Il n’existe pas. Nous pouvons le saisir, évidemment. Nous pouvons lui parler : il ne nous répondra pas. Il n’est pas dans le même monde que nous. Savons-nous s’il appartient à un monde quelconque ? N’est-il pas étranger à ce concept, inventé par l’homme pour se donner un pied à terre un tant soi peu solide dans le grand abîme de mystères qu’est la vie ? Il est venu, il va s’éteignant. Il a fécondé une fille-lézard, il a déjà préparé sa descendance. Celui qui viendra à sa suite, qui n’est rien d’autre qu’un clone à nos yeux, n’aura rien de plus à nous dire, lorsque nous lui poserons nos questions. Ainsi se déroule la pièce magique, le grand mouvement de va et vient de la vie. Il n’existait pas car il était symbole. Le symbole de ce qu’il y a du lézard en nous.

Je crois que je parle trop de Morphée. Bientôt je me consacrerai plus aux choses terre-à-terre.

Les chaînes qui me maintiennent…

Les chaînes qui me maintiennent dans la tourmente sont faîtes de papier. Epictète, repris par Montaigne a dit : « Les hommes sont tourmentés par l’opinion qu’ils ont des choses, non par les choses mêmes ». Comment se tourmenter, après avoir saisi cette phrase ? Alors, le calme vient quelques instants. Quelques instants seulement, puisque déjà ennuyés par cette absence de tourmentes et de désastres, nous nous ruons sur la pensée à nouveau. Nous ne pouvons cesser de nous interroger, de malaxer les éternelles questions, de creuser l’abîme. Il nous en faut plus. Sans cesse, plus encore. Plus encore.

Arborescence

Pendant que j’écris je suis comme un enfant devant son château de légos, ou un joueur d’échecs. Symboliquement, je me sens au centre du monde. Son avenir dépend de moi, de ma façon d’avancer les pions. L’écriture est ainsi une véritable arme contre le monde que j’habite. Je me sens en plein centre de celui-ci et j’y suis effectivement. Qui pourra me donner la preuve du contraire ? Ainsi pendant quelques instants je règne et j’ai tout le loisir d’effectuer les bouleversements dont je rêve, je renverse l’ordre, je malaxe le réel comme un vulgaire papier, je le jette à la mer, je le fractionne. Je laboure les champs de mes illusions, je fais une seconde de 3000 ans d’histoire humaine. Plus que le monde, j’invente le lieu où vont les morts, je les déloge de leur atonie, je fais appel à eux, je test leur réflexes, leurs pensées, dans une catharsis chamanique je leur demande d’entrer en moi. Car ils vivent. Pendant que personne ne songe à ces choses-là, je ne remets pas en cause l’immortalité de l’âme. Sur une planète vidée de toute spiritualité, je conçois ma religion, je me sens libre de la créer moi-même, je fabrique mes idoles, mes temples. Ma mythologie. Mon arborescence.

Une fois le travail fini, une fois que ma folie se tait, je retourne au réel et m’adapte. Le cerveau possède une capacité d’adaptation incroyable, et ma pensée, mon ouverture d’esprit est plus grande encore. Je pense à mille choses à la fois. Ainsi, libéré de tout conformisme.

Quelle heure est-il…

Quelle heure est-il…
– Il est l’heure d’aller dormir
– Mais pour aller où ?
– N’importe, ailleurs
– Toujours voyager, sans cesse, il le faut. Voyager dans tous les gens. Dans toutes les pensées. C’est idiot. Dormir, est-ce voyager en soi, ou en dehors ?
– Dormir, c’est aller. Sans penser à revenir. Comme la mort. C’est faire ce que les gens ne font pas suffisamment, palper du bout des doigts la mort avec innocence.
– Si je ne suis pas ici, où vais-je, lorsque je dors ? J’aimerais savoir, car je crois avoir habité plusieurs années déjà ce royaume. Royaume inconnu. Royaume familier.
– Ta raison ne le connaît pas, mais ton esprit, lui, y vogue comme en territoire connu et conquis. Abstrait comme une étoile. Ton esprit mène sa propre vie et tu n’en as pas conscience. Il prépare le lit sur lequel va s’allonger ta vie future.