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Il en faut peu pour qu’un feu d’artifices ne soit en fait un feu de détresses brouillé

Il en faut peu pour qu’un feu d’artifices ne soit en fait un feu de détresses brouillé

Encore une dépression carabinée qui vogue au-dessus, et puis au-dedans de moi. Je dis encore mais c’est toujours la même, en fin de compte, qui va et qui revient. Sans que j’en connaisse véritablement la raison, je crois que c’est tellement large, maintenant, que les raisons ne sont plus trouvables, dans cette confusion environnante. J’ai une situation plutôt confortable, je ne suis pas le dernier des malchanceux et pourtant, voilà. Peut-être faudrait-il que je change quelque chose dans ma vie, mais il me semble que je pourrais être au bout du monde, cela ne changerait pas des masses. Peut-être faudrait-il que je prenne des médicaments, sans doute n’ont-ils pas été inventé pour rien. Ou bien attendre, comme toujours, le court instant où les nuages s’écartent devant la lune, pour un moment passager de tranquillité, quand les fusées de détresse cesse. J’ai envie de tout, et puis je n’ai envie de rien. 2007, encore une année, je ne sais pas sincèrement si je la passerai, celle-là.

Par-devers moi

Par-devers moi

J’ai vécu longtemps dans ce mélange bizarre d’avenir et de passé, où rien ne se produit. Je me suis d’abord pensé différent, je l’étais. J’ai voulu croire que je n’étais pas malade, je le suis. Suite à une éducation malheureuse, où la mort et l’échec sont portés en flambeaux. Où je n’étais aimé que lorsque j’étais maladif et mort. Enfant à-moitié désiré, enfant produit d’un amour crépusculaire.

Je comprends maintenant que je ne vais pas bien, et qu’une distance énorme sépare l’apparence que je donne, de mon moi. D’où le sentiment que la vie est ailleurs, que je suis en-dehors. Je le suis véritablement, je flotte sur les choses, je m’éparpille en ivresses éphémères. Je chasse le bonheur, trappeur immatériel du désir, le bonheur indistinct qui me fuit. Et quand je veux le serrer et le faire mien, je l’écrase malgré moi dans le piège à loups . Je retrouverai ma liberté derrière les prisons singulières. Je retrouverai ma liberté sous le tas de poussière de ma vie, je le jure sur mille bontés et sur milles trésors. Fini les prières, je suis seul responsable de mon devenir. Sèche tes larmes, pauvre saule-pleureur. Je parcours les rues à l’abri d’une langueur hémisphérique, je parcours en pensée les millimètres qui me séparent de la sortie du labyrinthe de la citée interdite. Flâneur, butineur de cathédrales, en plein-champ de la caméra du soleil, je suis seul loin des choses comme je me sens toujours seul loin de la comédie de la vie. Mon triste désoeuvrement, je recouvrerai la parcelle, je creuserai la terre pour trouver mes solutions. Je ferai de toutes mes maladies des flacons enivrants, je placerai la couronne végétale autour de ma tête, comme preuve matérielle que je suis bel et bien, le butineur, c’est à dire : le chasseur de butins. Je creuserai dans le mur, je retrouverai mon chemin à travers les perditions. Je ferai bien les choses. Je me remettrai à écrire, l’écriture sera ma clef nouvelle.

Quelques petites choses

Pour une fois je dirais quelques petites choses.

L’étranger. Voilà une idée qui pourrait me réconforter ce soir. Voilà aussi ce que je suis, ce que je me sens être. Je n’aime pas l’argent. Je n’aime pas non plus la reconnaissance sociale. Je n’aime ni me montrer, ni me sentir meilleur que les autres. Je le fais pourtant de temps en temps, et je m’en veux à moi-même de faire cela. Je préférais autre chose. Je ne peux pas travailler, les récompenses ne m’intéressent pas. Je peux m’y adonner un temps, mais au fur et à mesure j’y perds mes forces, je m’ennuie. Incapable de réelle ambition.
La littérature en général ne fait que dans la littérature, c’est à dire dans les mots, et souvent cela ne me touche pas. Ou bien c’est surexcité, ou prétentieux. Ou ça cherche la phrase parfaite, pointue. On pond des citations pour trouver la gloire instantanée. Gloire de minable.
Quant à moi, 25 ans, et déjà mort. Mort pour avoir trop cherché la vie, va savoir. Mort car je ne parviens pas à être. Car je ne suis rien, et pas mal de choses à la fois, un être diffus, en décomposition lente. J’ai parfois des éclairs bizarres.

Mais si au moins je trouvais cette vérité de moi de temps en temps. En continu. Si je pouvais arrêter de me mentir. Mais c’est le monde qui nous apprend à nous mentir. Sans doute ai-je le privilège de m’en rendre compte, parfois, quand j’ouvre un oeil.

Je cherche, partout, dans les livres, dans ce que disent les gens, une chose dans laquelle je pourrais me retrouver. Je ne me retrouve dans rien. Ni dans la télévision d’ailleurs. J’écoute des discours qui ne me concernent pas. Et quand les choses devraient me concerner, la poésie par exemple, l’écriture, c’est pareil. Je n’ai pas d’idole vivante. Je ne me repose que sur moi-même et c’est bien difficile, croyez-le. Car je suis plutôt fragile, pour jouer le rôle de point d’appui.

Je suis hors de la vie pour de bon. Ce n’est pas une blague de poète maudit. C’est la vérité. Je suis ensorcellé. Et je crois que je perds mon intelligence. Drôle de feu d’artifices mouillé, voilà ce que je suis. Une promesse qui n’a pas été mise à exécution. Je mime la vie du matin au soir, faisant semblant de tout.

J’assiste à mon propre crépuscule avec une joie malsaine.

Le matin quand je me réveille, je laisse mon moi au fond de mon lit, sous la couette. Je pars, somnambule, en attendant le soir, récupérer ce qu’il reste de mon esprit.

Ce que les voleurs ne m’ont pas encore pris.
Je m’invente deux ou trois espoirs, en lesquels je crois, le temps qu’ils durent, jusqu’à ce que je me rende compte qu’ils ne sont que ceci, des espoirs.

Jamais je n’ai entendu mon père, ni ma mère parler de sentiments, de désirs propres. Jamais non plus, je ne me suis senti soutenu dans quoi que ce soit par eux. Mise à part ma deuxième soeur, celle qui habite à Marseille. La seule en fin de compte qui se soucie de mon sort. Celle qui n’a jamais pu travailler, et qui est malade. La seule qui ait un Coeur. J’ai une part d’elle en moi…

Deux forces contraires, continuellement au fond de moi qui avalent mes forces, et qui m’empêchent de voir le monde et d’être.

J’ai parfois des disputes avec les gens, mais très peu. Hélas.
Mais la vie est aussi dans les disputes, dans les tensions. J’aime me disputer car cela me montre à moi-même qu’il subsiste encore un peu d’énergie vitale. Oh je ne crie jamais, dans la vie. Je ne dis pas grand-chose. Quelqu’un qui marche dans le sens contraire du monde, ça ne devrait pas exister.

Peut-être que bientôt je ne sentirais plus rien. Peut-être serai-je amorphe, encore plus qu’aujourd’hui. Peut-être, au contraire, arrivé au bout de mon atonie, je toucherai de trop près la mort et que je reviendrai à la vie. Sans doute pas, j’ai déjà essayé cette stratégie.

C’est un rêve supplémentaire. Comme si je n’en avais pas assez. Qui se soucie ? personne.
Plus de goût pour rien.

Heureusement, maintenant, j’en suis arrivé au stade où je peux appréhender la mort de manière lucide et sans grande gêne. De la peur, oui. J’en ai encore. Beaucoup (une flamme que je n’aurais pas encore étouffé ?). De la crainte. Peur des relations, des sentiments. Des corps. Des conflits. Peur de la vie en fin de compte. Je parle seul, dans un puits, avec ma voix en écho pour unique présence, comme un mirage horrible.
Le mur est devenu trop haut, je crois que je n’en sortirai plus.

Des plaisirs, des joies, j’en ai peu. Je n’en ai pas. Je ne connais pas. Je ne suis pas encore venu au monde. Je ne sais plus pleurer non plus. J’aurais voulu créer quelques lignes qui valent le coup, mais elles ne sont pas à la hauteur. À quelle hauteur ? pourquoi parler de hauteur ? si seulement elles étaient fidèles à ce que je suis comme je le souhaiterais. Je ne voulais pas tricher. J’ai triché, pourtant.

Je remue ma peine au fond de moi, comme dans un creuset, jusqu’à la réduire en poudre obscurcissante. Où est la fée qui m’a promis un jour que la désespérance ne serait jamais pour moi ?
Moi-même je suis corrompu, maladif. J’ai perdu mon rêve, toute beauté.

Contre quoi se révolter ? Contre les moulins à vent ? Je n’en ai plus la force. Je ne crois plus au genre humain. Il me lasse. Le ciel lui-même me lasse.
Je n’ai de la joie qu’un lointain souvenir. Je suis là où je n’aurais jamais voulu être. Je suis là où je me suis rendu par ma propre volonté. Sans doute m’y a-ton poussé, un peu tout de même.

Je me soucie peu.
Je suis passé d’erreur en erreur. De la nuit vers une autre nuit. Cette vie est déjà révolue. Je devine déjà mon avenir, il me semble que tout ce qui m’y attend m’est déjà connu. Déjà vécu avant l’heure.
Je vais mourir à petits feux, comme j’ai déjà bien entamé le processus. Des petits feux avec parfois des étincelles fragiles qui seront vite oubliées. Je veux la mort, je l’attends. Voilà mon vrai désir au fond. Désir ignoble de celui qui s’est laissé vaincre par ce qu’il déteste.
Les musiques entraînantes n’ont plus que de maigres effets sur moi. Un semblant de joie sur un esprit épuisé de retourner toute sa force contre lui-même.

 

J’ai broyé le soleil quand j’avais dans les mains.

Et pas qu’une seule fois. Toute ma vie, je n’ai fait que ça.

Pourchassant un mirage.

 

Mais j’aimerais faire un voeu ce soir…. Je serai maintenant fidèle à moi-même. Peut-être pas tout de suite, je veux dire, pas d’un seul coup…Mais un premier lancer, pour commencer. Je ne dirai non pas ce que les autres attendent de voir de moi. Je désire être vrai. Il fût un temps où je ne croyais plus en cette vérité, où je me l’imaginais comme ceci… comme une pure élucubration de l’esprit. Maintenant j’y crois. Fidèle à soi. À son ressenti, quitte à ce qu’il n’y ait aucun ressenti. Accepter la mort et le seul moyen de faire entrer un peu de vie dans son coeur. La lumière n’en a que faire de vivre, si elle n’a pas l’ombre à ses côtés.

Je veux être celui qui n’a rien à perdre. Celui qui n’a plus à faire ses preuves, ni à justifier son existence, ni à justifier ce qu’il est. Justifier ce que nous sommes est la pire des rémissions. C’est le jeu des vrais morts. Je veux vivre tout en sachant que je suis mort. Je veux dire, non plus mimer la vie, mais accepter l’ombre comme une fidèle accompagnatrice. Pour ne pas inonder d’une fausse lumière ce puits où il n’y a que la nuit.

 

Je préfère être un champ de ruines, plutôt qu’une peinture faussement réjouie.

Nouvelles métamorphoses

Voilà, enfin, une période s’achève. Nouvelles métamorphoses.
Il y a quelques jours voilà ce que je disais à un très cher ami : La solitude, je la connais bien…je suis presque un expert en la matière, on pourrait dire. Mais maintenant, je suis épris d’un désir fou de présences humaines. A foison. J’ai creusé jusqu’au dernières limites le puits de la solitude, afin de ne plus avoir à y retourner pour tout le reste de ma vie. Un temps, j’ai chanté les heures solitaires, calfeutré le mur qui me séparait des autres. J’ai creusé la terre de l’isolement comme on creuserait sa tombe. Je ne parlais avec les autres qu’à contre-coeur. Même au milieu d’amis, je me surprenais à bailler et à sombrer dans une même rêverie, celle de l’attente, celle du moment où enfin je pourrai retrouver ma solitude contemplative.

J’ai envie de foutre en l’air les mélodies laborieuses.
Je rêve d’un nouvel air.
J’irai crever bien avant en hurlant ce que je désire, plutôt qu’en criant contre ce que je n’ai pas.
Je prends conscience de ce que je suis, sans oublier que je ne suis pas grand-chose, je veux prendre conscience de tout ce que j’ai accompli, qui n’est pas rien.
Ma personnalité que j’ai fabriqué pendant ces milliers d’heures de solitude et qui maintenant appelle la lumière du jour à pleins poumons. Si je reste seul, tout ce que j’ai fabriqué tombe en miettes.
Je veux devenir, sinon libre, du moins, délivré… chaque jour un peu plus.
Je veux être moi, demain plus qu’hier, être moi, c’est à dire… cet être changeant. Continuer dans ce que j’ai commencé, c’est à dire être ni écrivain, ni artiste, ni dessinateur, ni peintre, ni musicien, ni rien de tout ça… je veux être tout et rien, être moi, que ma personnalité suffise. Fais chier les étiquettes.

Enfin, je veux faire ce que je dis, au lieu de parler dans la nuit. Marre des vains voeux. Marre d’avoir toutes ces solutions et de n’être pas en mesure de les appliquer sur moi-même.

Auparavant je chérissais les nuits car chacune était un plein trésor. Je souffrais le jour mais ce n’était rien, en comparaison à cet épanchement nocturne, cet émerveillement des premiers moments. Je me sentais heureux lorsque j’étais seul. Maintenant à force de tourments je suis moins moi-même, chaque jour m’éloignant un peu plus, jusqu’à ne plus rien y trouver, dans la solitude. Alors… Il a fallu faire des efforts immenses car j’ai voulu vivre, malgré tout. Ne supportant plus la solitude, supportant mal les présences tout à la fois, je ne vivais plus guère…je subsistais…entre deux mondes, fuyant l’un, apeuré par l’autre. A la place d’une belle terre promise j’avais eu droit à un bel enfer.

Je veux la magie renouvelée. Je veux me fondre dans la poésie sans y mourir. Retrouver ce soleil après avoir suivi ses traces. Ce rythme qui fait danser la vie, qui lui fait taper des deux pieds sur le parquet. Je souhaite aller plus loin que la vie courante, plus loin dans l’enfer, plus loin dans le paradis.

Quiétude

Quiétude

Nul grand frisson ni lourde peine, ce soir. Oh il y a bien un léger voile de peine sur les choses, mais si peu. Le chagrin devrait avoir pour nom le parfum, sur la peau de l’âme, en petite quantité. La peine donne du charme à la rêverie, quand elle ne devient pas trop acharnée, comme les plantes grimpantes. Je me sens bien et il me semble que je pourrais parler de tout et n’importe quoi. Les musiques sont douces, et l’air est plein de gentillesse et de fraternité. Depuis combien de temps n’avais-je pas ressenti cette quiétude ? peut-être me suis-je affranchi de quelques afflictions. Nulle crainte, nulle langueur. Peut-être devrais-je m’en inquiéter, justement. Mais non. Je n’ai pas envie de m’inquiéter ce soir, j’ai seulement envie d’être avec moi-même comme je serais avec un vieil ami. Un vieil ami qui a eu sa part de douleurs, sa part d’absences et de manques, de peaux à serrer contre lui. Sa part de remords, de culpabilités. Nulle animosité contre moi-même, nulle étincelle de l’ego non plus, aucune preuve à faire, de poème prétentieux à commettre. Rien de tout cela. il n’y a pas, non plus, de liberté sublime à féconder, ni de franchissement des frontières intérieures à accomplir. C’est, peut-être, le lent échappement du nuage qui suit la tourmente, cet instant entre le déluge et le beau temps. Cet entre-deux mondes. J’ai du temps devant moi mais, si je le craignais hier, cet avenir, aujourd’hui ce n’est plus la même histoire. Ce n’est pas non plus le repos de la bataille gagnée. Ou bien si, peut-être un peu. Il me semble que j’ai remporté une victoire sur moi-même. Un de mes démons, sans doute, qui a rendu l’âme. Oh des démons, je n’en ai pas qu’un seul dans ce champ de bataille qui me sert de coeur. Mais parfois, il y en a un qui tombe, alors, c’est le silence. C’est tous mes tourments pulvérisés. C’est le ciel lui-même qui me relâche en me disant : « Va, vis un peu, tu en as le droit… ». Alors, les mains délivrées de mes chaînes pour quelques instants je m’extrais de ma prison qui me voile la joie de vivre, le bonheur d’exister et d’être au monde. Les petites joies, qui étaient pour moi des insultes quelques instants auparavant redeviennent, le temps d’un laps peut-être, ou même bien plus longtemps (qui sait, si la quiétude ne va pas s’installer pour longtemps dans mon coeur ?), des beautés en puissance. Je vais goûter la promesse du bonheur qui n’est plus une promesse, mais plus un simple bonheur, pas grand chose, cette sensation d’être aimé à laquelle j’ai droit, sans avoir besoin pour la préserver et pour être sûre d’elle, de revêtir le costume de roi du monde. Cet amour n’a plus besoin de grandes preuves pour montrer qu’il existe. Il est là, c’est tout. Oh ce n’est pas un amour démesuré et tapageur, mais un amour discret, qui n’est plus une obsession. Un amour dans une vie réelle plutôt qu’un rêve évanescent. Une simple flamme sacrée et perpétuelle, plutôt qu’un bref incendie. Il n’a plus besoin de trop de mots, être lui suffit. Comme un arbre, finalement. Lequel serait fragile pendant les prémices de son existence, et qui aurait besoin de toutes les eaux, de tous les pleurs pour croître, et de tous les vents pour se fortifier contre eux. Arrivé à maturité, il peut enfin s’épanouir seul, sans avoir besoin d’une quelconque aide extérieure. Surtout, je ne suis plus inquiet pour lui, je sais qu’il a trop duré maintenant, qu’il est trop solide pour s’effondrer, quels que soient les tempêtes qu’il pourrait rencontrer désormais. Si le soleil est trop brûlant, il ira se rafraîchir dans les profondeurs de la terre où plongent ses racines. Si la nuit se prolonge, il ira puiser quelques rayons qu’il a préservé dans son coeur, en attendant le retour de l’aurore.

Note à Elle

« La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit. » (Oscar Wilde)

Note à Elle.

Je crois, au contraire, qu’il nous faut viser les plus grands rêves, afin d’avoir une chance d’en réaliser au moins des petits. On aura trop tôt commencé à deviner, au crépuscule de la vie, les regrets pointer le bout de leur nez, d’avoir visé trop bas. Et les blessures, ne forment-elles pas ces interstices, dans l’âme, à travers lesquels jaillissent de nouvelles sources ? On ne peut les enfouir, mais on peut les changer en une lumière, à la fois noire et lumineuse, des lucioles qui avancent devant nous et nous éclaire sur le chemin de l’avenir.

Ne faut-il pas rêver sans cesse, cultiver ces songes, les agrandir chaque jour, jusqu’à l’illimité ? Des rêves petits ne sont déjà plus des rêves. L’absence de songes appartient à la vieillesse, aux désenchantements. Les grands rêves amplifient l’existence.
Et c’est aussi parce qu’en moi ils sont grands, que je sais aussi me contenter des détails, des petites choses de la vie, qui n’en sont pas moins fastueuses et pleines de petits bonheurs qui ne demandent qu’à naître tour à tour. Mais les grands rêves ne sont peut-être fait que de ceci, un amoncellement de fragments de bonheurs qui en forment un immense.

A la poursuite du Paradis

A la poursuite du Paradis

Ce n’est pas un vain voeu. Dans les couleurs et les chants multiples, dans les grandes enjambées crépusculaires. Un long rêve sans doute, qui n’a pas fini d’être. Peu m’importe la direction que va prendre ma vie, je suis allé tâter du ciel aussi haut soit-il, de même que l’enfer, aussi profond soit-il. Et pourtant, je n’en ai exploré qu’une partie, pour le moment. J’aurais voulu tout goûter de cette vie, les plus grands tiraillements comme les plus grands bonheurs. Oh je sais bien que je n’ai qu’une seule vie, j’ai choisi d’abord de la vivre à l’intérieur. Tout ça n’est qu’un rêve, me dira t-on, et nous finirons tous par en sortir. Ce n’est pas une mauvaise chose, ce n’est plus une peur pour moi. Au moins, peut-être aurais-je ce privilège de ne plus avoir peur de la mort. c’est prétentieux et surtout, je ne sais si je n’ai vraiment plus peur. On pensera que j’aurais raté ma vie, au contraire, je dirais que je l’aurais goûté, que je l’aurais pressée, comme un fruit, jusqu’à la dernière goutte. L’existence est plus que l’océan, bien plus que la voûte qui nous surplombe.

Mais je n’en suis pas à la fin. Il me reste trop de choses à accomplir. Je dirais même que je n’en suis qu’aux balbutiements. Il subsiste tant d’or, encore, que je dois déterrer.

Je connaissais la vie bien avant d’avoir vécu. Peut-être la trace, au fond de moi, de milliers d’années d’évolution.

Immense mystère de notre présence au monde. Qui devrait nous surprendre à chaque instant. Où diable est passée la sagesse ? Pourquoi tout ceci, plutôt que le néant…Au moins, avoir fait la connaissance de soi, avant de nous éteindre.

N’oublions pas que la mort chez moi n’est plus morbide, c’est tout le contraire. L’idée de la mort ne m’est ni douloureuse, ni malheureuse. C’est un mystère supplémentaire, peut-être le plus beau des mystères. Mais n’y pensons pas, pour une fois. Pensons à la vie plutôt. Bien sûr elle en a elle aussi des secrets, et non des moindres.

J’aurais acquis, peut-être, une certaine liberté intérieure. Je suis quelqu’un de libre, voilà. Pas encore tout à fait délivré, mais libre au-dedans, libre de toute exploration, de toute expressions. Un de ces jours, ma liberté intérieure prendra le jour dans ses bras.

Oh je me suis bien entêté

Je parlais bien de la mort.

Oh je me suis bien entêté.

J’ai essayé divers costumes, mais aucun ne me convenait. Oh je ne suis pas dénué de talents, j’ai été plutôt gâté de ce côté-là, si on peut dire. Quoi que ces talents ne m’aient pas servi à grand-chose, dans le sens où ils ne m’auront pas sauvé. J’ai rencontré des gens qui ont souhaité m’aider, j’ai été très chanceux finalement. Une chance incroyable. Mais ça ne suffit pas, car la vie, je l’ai déjà avalée, bien avant de l’avoir goûtée. Oh j’ai toutes les possibilités, j’aurais pu être un grand orateur, un bon chef d’entreprise (quelle vomissure), un grand musicien, un grand romancier, qu’importe. J’ai ces dons là mais je n’ai pas la volonté d’en faire quelque chose avec mes mains.

Je ne sais pas, finalement, quel jour précisément je suis mort. Cela a dû se passer à mon insu, ou lentement. Pas du jour au lendemain, ça c’est sûr. J’ai compris très tôt que crier ou appeler à l’aide ne servirait à rien. On aide pas les autres, on les détruit. Je me souviens qu’à un très jeune âge, peut-être 6 ans, j’ai failli me noyer. Un garçon de seize ans environ m’avait sauvé la vie se jour-là, en venant me repêcher au fond de l’eau. Il était le seul à m’avoir vu me noyer. Je me souviens parfaitement de moi, en train de regarder les bulles au-dessus de moi, de voir la surface des flots s’éloigner. Je ne me rendais pas du tout compte que je mourrais, ou que j’étais sur le point de. Je me souviens de la mère de ce garçon, qui était contente, pas tant parce qu’une vie venait d’être sauvée, ça elle s’en fichait, mais parce que cela lui donnait une bonne occasion d’être fière de son fiston.

À l’âge de 9 ans environ lorsque nous étions monté à la sainte-victoire avec mon père, un ami à lui et ma soeur, j’avais abandonné tout le monde pour aller embrasser la croix qui trône là-haut, sur la montagne. Je l’avais embrassée sur les quatre côtés que forment sa base. Est, ouest, nord, sud, un baiser pour chaque point cardinal. Lorsque je suis redescendu, de loin j’avais vu mon père, son visage dans ses mains, il devait penser que j’étais tombé dans une crevasse. Ma soeur et l’ami de mon père me recherchaient, ils criaient mon prénom à pleins poumons. On voit bien que tout ça a commencé très tôt. Et les choses n’ont pas tellement changées, finalement. L’argile est faîte très tôt, et ne change plus par la suite, à de vagues détails près.

Oh à mon destin, on peut y ajouter quelques grande ailes d’ombre, et bien peu de lumières en veilleuses. Qu’il est dur et long de survivre, de voir les journées s’épaissir, chaque jour comme un tissu supplémentaire par-dessus moi, tout ça pour former cette opacité, cette ombre qui me hante.

Très tôt déjà j’étais en-dehors de l’existence, un pied au-delà. Je n’ai jamais été vraiment ici. La raison en est bien mystérieuse, moi-même, je ne la connais pas vraiment. Il n’existe aucune raison à tout ça. Mais il ne faudra pas tomber des nues, ou bien alors, il fallait être aveugle en me voyant. Peut-être que je n’aime pas la vie finalement. Ou peut-être au contraire, j’aime trop la vie, et tout mon malheur viendrait de là. Je ne peux rien y faire, l’ombre est là, j’ai épuisé tous les secours. Je parais frêle sans doute, mais au fond de moi, je suis bien solide. Pardon à ceux qui ont voulu me connaître, ces personnes vers lesquelles je ne suis pas allé, mais qu’elles ne le regrettent pas, ça ne vaut pas la peine de connaître un mort. Ils auront toute l’éternité pour la connaître, cette mort, qui était là avant, et qui reviendra après nous, reprendre son domaine.

Pour le reste, je pourrais dire sans crainte que je n’aurais rien compris à cette vie. Je n’en vois pas le sens. J’en ai croisé les fleurs, j’en ai rencontré les parfums. Des plus grandioses, sans doute. Mais ça ne pèse pas grand-chose, dans la balance au final. Des fleurs et des parfums, ça pèse rien, comparé à tout le poids immense de la douleur. Un être comme moi n’a, décidément, plus rien à faire ici, dans cette époque, parmi ces gens. J’ai beau regarder le monde, je n’y vois plus l’ombre de la trace de la vie.

On pourrait penser que c’est moi qui suis aveugle. On pourrait croire que je vois le vide partout, car je suis moi-même vide au-dedans de moi. Mais ce n’est pas le cas, croyez le bien. Je crois, et j’en suis sûr même, que la vie a désertée ce monde là. Avec les dieux, peut-être. Du reste, on peut toujours s’inventer des vies, faire semblant de…Se faire une occupation. Faire diversion. Fuir. Fuir quoi ? L’ennui ? Une immobilité, un silence qui signifierait la mort ? Quelle est cette vérité que l’Homme semble fuir à tout instant ? l’idée qu’il devra partir un jour ? Ce serait trop simple, je crois que c’est plus compliqué. Il fuit, il se bande les yeux. Mais il sait bien ce qu’il fuit, cet hypocrite qui fait semblant de ne rien savoir. Ce qu’il fuit, c’est la mort qu’il porte en lui, c’est ce cadavre, cette putréfaction qui était auparavant son enfance, un paradis blanc et pourpre. Alors il peut parler pour couvrir le silence, agir, se montrer devant tous pour justifier sa présence au monde. Quant à moi, je préfère rester seul.

Seul, parce que je ne sais rien. Je ne veux rien savoir, je ne veux rien dire. Je ne souhaite même pas qu’on me comprenne. Un peu d’affection et de gentillesse, ça je crois que je ne le refuserais pas. Si cela pouvait apaiser les tourmentes, ne serait-ce que quelques précieuses minutes. Le temps que la nuit, ma seule amante, vienne me prendre. Pour le reste, je n’ai plus d’yeux pour voir, je n’ai plus de mains pour sentir, ni d’oreilles pour entendre ; je veux seulement que le rêve s’endorme dans son rêve, lui même dans un autre rêve, jusqu’à l’infini.

D’autres yeux pour voir, d’autres mains pour sentir

Mais peut-être faut-il traverser.

J’ai lu quelque part, qu’arrivé à certain stade de la sagesse, les rivières ne paraissent plus des rivières, on a touché à l’illusion des choses. Mais, une fois dépassé ce stade, les rivières redeviennent des rivières, et peut-être plus qu’elles ne l’étaient avant, on voit le monde sous un nouveau jour, sous un nouvel émerveillement. Peut-être en suis-je là, finalement.
Blaise Pascal avait dit aussi que quiconque n’avait pas connu ce néant que chaque homme porte au fond de lui, n’avait pas réellement vécu.
Voilà quelques paroles pleines d’espoir, et, ma foi, je serais bien enclin à les croire. Mais le vide, je veux dire, ce véritable vide, est toujours pire que ce qu’on avait crû et il me semble, malgré tout, que j’aurais préféré être ignorant de tout cela. Comme l’ignorant a de la chance ! La réflexion pose son poids sur la vie. A quoi cela sert-il de défaire, les unes après les autres toutes ces illusions qui constellent l’existence, pour après se retrouver peut-être, les yeux ouverts et lucides, mais sur le froid, sur les plaines gelées qui font tout le paysage entourant l’homme qui sait.
J’aimerais tant retrouver ces émotions qui sont au-dessus des émotions, cette plénitude. Ces chants qui endorment le monde.

Oh je n’aurai plus cette exaltation des premiers instants, l’émerveillement d’une sensation nouvelle. Car on s’habitue à tout, à la douleur comme à l’extase, et avec le temps, la vie s’aplanit. Comment défaire alors ce calme plat, faire d’un lac immobile, inerte, un océan à nouveau tempétueux. La solution se trouverait elle dans l’esprit, dans le corps ? On a dit que c’était par l’esprit, ce n’est que par lui qu’on peut toucher du doigt le ciel, à la verticale. Mais il me semble déjà avoir fait le tour des milliers de fois de ce puits dans lequel je suis prisonnier, d’avoir tâté chaque pierre, chaque semblant de fissure, mais rien, toujours aucune ouverture, aucune sortie possible. Alors, épuisé, je me suis assis, au fond de mon puits, à regarder le ciel. Mais cela ne suffisait pas pour m’en extraire, et dans la terre molle des éléments, aucune nouvelle fleur ne poussait, privées qu’elles étaient de toute lumière.

Oh mais l’innocence, une fois perdue, ne peut-être retrouvée. Et les émotions, une fois découvertes, ne peuvent être revécues comme lors de la toute première fois. Alors, les lampes s’éteignent, les comptoirs illuminés ont rendu leur âme et nous sommes seuls, dans la pluie et l’humidité. Enfermés dans un bocal, en proie à la putréfaction de nos yeux, de notre peau.

Peut-être qu’au sortir de cette nouvelle nuit, j’aurais d’autres yeux pour voir, d’autres mains pour sentir. Aussi, un tout nouvel esprit, que la nuit aura fécondé pour moi. Moi qui avais fait fausse route, je me glisserai à nouveau dans les bras d’un vent miraculeux que je ne connaissais plus.
Et les trésors perdus, que je croyais disparu à tout jamais, reviendront plus riches encore, éclairés de mille lumières, produits de milliers d’heures ténébreuses. J’aurai, pour moi, une inspiration renouvelée, un chant continu replié dans mon coeur, comme un talisman. J’aurai, finalement, ce que j’ai toujours désiré, la capacité de mourir pour mieux renaître. Et reconnaître, au creux de la nuit, ces fleurs renouvelées, que j’admirerai avec des yeux neufs, comme la toute première fois.

Jeanne d’Arc

J’ai revu une nouvelle fois la fin de jeanne d’arc ce soir et ça me fait réfléchir. Evidemment ce n’est pas le film en lui-même qui me fait réfléchir, mais ce qu’il reflète en moi. Une sorte de sentiment religieux que j’avais en moi et que je vois, malgré ou peut-être à cause de moi et de ma fatuité, s’effriter. Ce sentiment est devenu au-dedans comme un souvenir. Un souvenir sur lequel le temps vient accumuler les voiles, les uns sur les autres, de sorte qu’il en devient de plus en plus lointain, de plus en plus indistinct. Cette époque, mais peut-être est-ce moi même (pourquoi la faute devrait elle venir de l’extérieur, toujours ?), me paraît vide de sens. Sans âme.
On a perdu nos illusions, sans se rendre compte que ces illusions étaient belles, en fin de compte. Et tout rappel de ces sentiments là, lesquels auparavant me remplissaient de gratitude et de contemplation, me vexent désormais. J’ai perdu de vue le fait que, peut-être, je devrais m’occuper de mon âme, cette idée qui, à force d’être galvaudée pour un tout ou pour un rien, ne veut désormais plus rien dire. Cette perte non seulement m’a ramolli, mais m’a rendu dans une continuelle expectative, une attente indéfinie. J’avais auparavant un flot continu au-dedans de moi, qui me faisait savoir à quel point l’existence ordinaire et les préoccupations banales peuvent être futilités. Et il y avait toujours, au-dessus de tout le reste, cette idée du nuage, cette idée d’une chose qui importe réellement, ce soleil à côté duquel le reste me paraissent des satellites, des détails. J’ai crû vivre par cette idée, sans savoir qu’elle causerait ma perte, car on ne peut rester indéfiniment face à une abstraction, quand nous ne recevons plus de réponse, nous laisse au-dessus du vide, abandonné à une lente chute.

Ce que je pensais éternel en moi ne l’était peut-être pas. L’âge venant, les certitudes craquelants, je me suis retrouvé face à l’absurdité, la dernière des portes, derrière laquelle ne subsiste plus rien, après laquelle tout semble illusoire, perdu d’avance, mensonges. A force de croire en l’irréalité du monde, on devient immatériel soi-même, un radeau perdu sur l’océan, une errance, voilà ce que je suis devenu.
Peut-être suis-je devenu lucide, croyant avoir perdu mon innocence alors qu’au contraire, j’ai peut-être perdu des idées fausses, des présomptions. Pour autant, aujourd’hui, s’il me reste quelques énergies, je ne sais plus dans quelle tour les loger, vers quoi les lancer, car tout me semble vain, fausse route, prétention et inutilité. J’ai trop pris conscience de la futilité de toute chose et des erreurs omniprésentes, des gens qui se sacrifient pour une cause qu’ils croient juste, mais qui n’est elle-même qu’un ramassis de fantasmes, de duperies et de faux-semblants. Une religion devient fausse sitôt qu’on écrit sur elle, sitôt qu’elle est fixée. La seule religion possible est alors changeante, diffuse. Mais alors, aucun signe, aucune marque de croyance n’est plus possible. Pourquoi tel signe plutôt qu’un autre, pourquoi telle image, telle dénomination plutôt qu’une autre.
Après la sagesse, il y a la folie. Après la folie, il y a l’errance, l’abîme du dérisoire. La lucidité parfaite est la dérision totale.

Mais alors, un ange qui parlerait serait lui-même pris en dérision, tourné au ridicule, du simple fait qu’on ne croit plus en ce qu’il raconte, du caractère obsolète de ses paroles. La poésie elle-même alors ne serait plus qu’un jeu de mots, de mailles des phrases. Partout, je ne vois que tentatives de justifications d’un égo. Dans chaque mot, chaque action que commettent les gens, je ne vois qu’une vulgaire tentative d’exister, qui n’est jamais la vie.

Je suis arrivé à un stade où j’ai trop mis en question chaque chose, chaque pensée, à la poursuite d’une vérité dont l’idée même, maintenant, me semble être une plaisanterie. Après tout ça, après ce stade-là, il ne subsiste qu’une seule chose. La seule chose dont on est sûr, et qui survit à tout, c’est le néant. L’envie du néant. Il ne s’agit plus ici d’un désir de mort (pour désirer la mort il faut encore avoir une certaine énergie vitale), mais du néant, qui n’est ni l’âme, ni le nuage, ni la voie-lactée, ni le vide, ni le plein, ni le froid, ni le chaud, ni la vie, ni la mort, ni le bien, ni le mal, ni le silence, ni le noir. Rien de tout ça. Quelque chose qui n’est ni au-delà, ni en-dessous, ni à-côté. Et qui n’est peut-être, finalement, pas même le néant. Aucun moyen de poser un quelconque mot dessus, aucun moyen non plus de l’expliquer ou de ne serait-ce que pointer du doigt vers lui. C’est autre chose, mais qui n’est pas autre chose. C’est un inconnu, mais qui n’est pas un inconnu.

Mais courir à sa poursuite serait courir à ma perte. Car s’il faut l’avoir connu pour ne pas avoir complètement vécu pour rien, il me faut aussi vivre. Et vivre, c’est se lever le matin, accomplir des choses qui ne me sont pas agréables, qui sont même souvent contre ma nature. Accomplir des choses dans lesquelles je ne saurais pas mettre de mon âme, car je pense qu’elles ne le méritent pas. Alors, je les fais à-moitié. Je vis en handicapé en quelque sorte, incapable de saisir des concepts qui paraissent innés au commun des mortels. Incapable de regarder devant et autour de moi, car j’ai toujours les yeux pointés au ciel. Incapable de m’attacher réellement aux gens, car je ne suis attaché qu’à la voûte étoilée. Il y a, pour moi, une sorte de membrane posée sur chaque chose de la vie, et je plane. Peut-être parce que je n’ai pas perdu de vue que nous ne sommes que de passage, que nous ne sommes qu’une poussière infinitésimale, et que du moins, si j’ai l’occasion de regarder vers le ciel, je pourrais y croire, un peu. J’ai abandonné depuis longtemps l’espérance en des idéaux inventés par les hommes. L’idée même d’humanité, cela fait longtemps que je n’y crois plus. Alors, je vague, tâchant de ne pas penser plus qu’il ne le faut, de ne pas écrire plus qu’il ne le faut non plus. Je regarde les lumières des villes et des fêtes avec un oeil qui en sait trop pour être en mesure encore de s’émerveiller. J’attrape, par-ci par-là, quelques éclairs dont je laisse aux autres le soin de les lancer à travers les réseaux de l’ombre. Et je ne crois plus en rien, si ce n’est en une seule chose peut-être, en ce souvenir qui lentement va filer dans la nuit.

Il m’arrive peu souvent de me plonger dans le passé

Il m’arrive peu souvent de me plonger dans le passé. D’y songer, comme une idée vague qui s’évapore aussi sec, oui, cela m’arrive continuellement. Mais d’y plonger véritablement, de me rappeler, de me souvenir, cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps.

Je me sens loin de moi. Je me sens loin des choses. Je ne sais pas si je suis en mesure d’écrire. La vie est devenu un rythme lent. J’attend. Je n’ai, actuellement, pas d’amis que je vois. Je flotte. Je réfléchis puis, comme je vois que cela ne sert a rien, je laisse aller. Le dos de la main sur le fleuve. Il me semble que je vois la vie de loin, ce que j’étais, ce que j’ai vécu, tout est ça est parti avec l’onde.
C’est Florian qui me racontait ça l’autre jour, et sa phrase m’a marqué. En avançant, la vie devient une sorte de rêve. Les jours défilent.
Je n’y saisis plus rien. Je me demande, à vrai dire, ce que je fais encore ici. Tout me semble si dérisoire, et perdu d’avance. C’est tragique de penser comme ça.
Je relis parfois ce que j’ai écrit et, au fond de moi, je ne sais pas si j’aime cela. Je ne sais pas si j’aime ce que j’ai écris.

Je me sens comme un spectateur, seul, enfoncé dans son siège, dans une salle de cinéma déserte, dans le noir. A moitié endormi, entre deux mondes, jamais tout à fait éveillé, jamais tout à fait en sommeil. Et je regarde l’écran de la vie, les images défilent. Certaines retiennent un peu mon attention, certaines sont tristes, mais aucune larme ne coule. Les émotions ne sont pas vécues de l’intérieur, elles s’éteignent tout en apparaissant.
Je ne regrette rien, je n’ai pas de remords. J’erre. Seulement.

L’avenir est déjà derrière moi.

Mais peut-être que tout cela, ce n’est qu’une part de moi. Et je ne vois qu’elle.

J’ai toujours les solutions. Mais les solutions elles-mêmes ne sauraient plus me sauver.

Preuve de l’inexistence de l’au-delà

Preuve de l’inexistence de l’au-delà : Alzheimer. Comment pourraient les esprits se souvenir alors que, même ici, il est possible d’oublier toute chose et de devenir ombre. Ombre qui ne sait plus et qui va se désintégrer, sans conscience.
Abominable vide qui nous attend ! Effrayant ! Et impossible, pourtant, d’autres preuves de l’immortalité de l’âme, je le sais. Je les ai moi-même vécu, à l’époque des sensibilités. Mais les vertiges eux-mêmes sont lassant et prouvent leurs sources toutes terrestres.

Tout à l’heure j’ai croisé un homme…

Tout à l’heure j’ai croisé un homme dans la rue. Il avait les cheveux droits sur la tête. Je l’ai entendu hurler de loin d’abord. Une espèce de cri d’animal primitif. Mais quoi de plus naturel, dans la jungle de cette ville.

L’homme criait des mots incompréhensibles, à moins qu’il ne parlait un langage préhistorique. Il portait très bien, d’apparence, son vieux pantalon bouffé de parisien.

Il marchait droit comme un piquet, les bras tendus de part et d’autre. En fait, je crois qu’il marchait comme un schizophrène. Vous savez, les schizophrènes, ils ont une façon particulière de marcher… Ils avancent comme des automates.

On peut d’ailleurs en conclure beaucoup des choses en regardant un homme marcher. On a vite fait le tour de sa personnalité. Sa démarche en dit plus long que son blabla. On ne parle pas pour dire des choses mais pour se sentir moins mal à l’aise. Pour remplir de mots le vase vide du quotidien, parce qu’on ne sait plus y mettre des fleurs. À son allure on peut savoir s’il est amoureux, auquel cas il a les lèvres crispés, asymétriques. Il a un air renfermé, souvent, il est habillé en noir, instinctivement, en tenue de deuil. Si tant est qu’on a bien compris que l’amour est la métaphore merveilleuse du suicide.
De toute manière, les gens se donnent toujours un air occupé, pour échapper à leur abîme. Ils font diversion.
C’est à ça que se réduit leur petite existence minutieuse…

Un franchouillard qui n’a, sans doute, jamais goûté à cette chose (ou peut-être dans son enfance mais il a déjà tout oublié) qu’on appelle parfois le paradis de la vie libre, et qui nous rend curieux des autres sans chercher à les détruire dans ce qui les différencie de la masse, s’est penché de sa fenêtre, comme un macaque de sa branche « Ta gueule, tu vas la fermer oui ! »
J’imagine qu’il voulait dire « J’existe ». Il était tout occupé à tenter de vivre alors ces cris le gênait dans sa concentration. Les gens aiment, instinctivement, gueuler sur les schizophrènes, un peu pour ajouter de l’ambiance à ce grand opéra-bouffe de la vie. Plutôt pour refouler d’un coup sec cette indistincte part d’eux-mêmes. S’ils étaient un peu plus schizophrènes, les gens seraient peut-être plus vivants.
Les hommes refoulent dans leur ventre jusqu’à ce que, parfois, ils débordent.

Je ne comprenais rien à ce qu’il disait, avec sa voix angoissante qui grésille. Mais à la fin, je décryptais quelques mots…Et là je compris que c’était un poète à sa manière, un Artaud démiurge, il hurlait : « Je haiiis (Avec une intonation extrêmement longue et marquée sur ce verbe), je haiiiis les hommes ! »

Je suis bien celui qui fait semblant

Je suis bien celui qui fait semblant.

Tu as rêvé parfois de te trouver dans une de ces forêts loin du vacarme et de rencontrer un vieux sorcier ridé, à la peau de bois noir, qui hurle en dansant autour d’un brasier plein d’étincelles. Tout ce qu’il disait était vrai, tu aurais vogué avec le monde des esprits n’est-ce pas, tu aurais vu que cela existe, et que ta petite vie matérielle n’est rien du tout, pauvre toi. Il t’aurait préparé une substance étrange, peut-être mortelle, tu aurais vu ta vie, celle que tu ignores, ta vraie vie qui se déroule en ce moment-même à ton insu. Je ne parle pas de celle-là quand tu te lèves le matin pour aller travailler, ce n’est pas de cette vie-là que je parle… Tu aurais peut-être vu le monde des esprits qui se dispersent entre les arbres, belle nature. Il est peut-être fini le monde, terminé…je parle de cette autre vie, peut-être prépares-tu quelque chose en silence, pour une vie future, tu l’as déjà entrevu, cette petite certitude qui rôde en toi, cette fée des marais… Et tu te déguises ce matin, tu as choisi le beau pull bleu qu’une amie t’a offert, pour te faire plaisir, sincèrement, tu as mis ces baskets, quelconques, chaque matin minutieusement tu vas choisir quel vêtement tu vas porter, on ne fera pas attention car aujourd’hui, tu ne verras personne et c’est tant mieux.
Ce matin tu as décidé de te déguiser en homme pour ajouter une journée supplémentaire, comme un galet sur le monticule de ta lente existence, existence impalpable, plus ou moins perdue parmi tant d’autres qui ont leur voix, elles aussi, comme des petites vies au creux du marais où rôdent les minuscules fées…Si tu avais rencontré ce vieux sorcier qui existe encore, mais pour peu de temps, tout au fond de la forêt amazonienne ou congolaise, ce sorcier capricieux tout attaché encore à son monde de spectres, il n’est pas capitaliste, lui, il n’a peut-être pas de métier, tout juste un nom emprunté aux arbres qui l’entourent et qui le bercent avec leurs lianes. Aimerais-tu y retourner, là-bas, sur la terre moite et sur la mousse aussi molle…Tu n’as pas mis de chapeau aujourd’hui, tu as pris seulement cette veste en cuir noir, comme le deuil, déchirée sur le côté mais ça ne se voit pas trop, tu as pris ton écharpe pour te protéger un peu de ce vent frais d’octobre parisien. en te réveillant ce matin une petite voix angélique est venu te dire à l’oreille, tu existes mon amour et tu te lèves et tu pars faire semblant d’exister et parsemer d’occupations diverses tes heures pas tellement bien remplies. Qu’est-ce qui te ferait plaisir, aujourd’hui…
Que ce jour avance comme les autres, avec quelques pensées tristes pour te consoler, tu les regardes ces yeux que tu croises et essayant de capter ce qu’elles pensent de toutes ces choses. Que disent-elles de ces choses…Ça va où tout cela. Ça trimballe des corps dans les forêts néo-coloniales de la splendide cité et ces arbres de plâtre et de ciment, ce sont peut-être des forêts elles-aussi, peut-être que cette femme aux cheveux châtains que tu vieux de croiser se trouverait bien tout au fond d’une jungle humide couleur émeraude, peut-être est-elle cela dans une autre vie, une femme nue avec des tatouages rouges sur le front, elle n’est rien d’autre qu’une indigène, la lance à la main à courir après les phares des volvos pour attraper des ouistitis ou des koalas, elle est ceci juste sous sa veste grise…C’est à ça qu’elle pense quand elle tapote les touches de son clavier pour tisser de longues phrases, comme moi, elles pensent aux arbres de la nuit, aux cris effrayants qu’on peut entendre dans la jungle, cet immense nappe verte et sauvage, en ce moment un petit mammifère donne l’alerte à ses congénères, un oiseau de proie s’est posté juste au-dessus du terrier, en haut de l’acajou, il faut que je prévienne mon amoureuse…

Ce matin j’ai pris mes clefs déposées dans le petit bol noir en fonte qui me sert de contenant pour tout un tas de choses, j’ai pris les clefs et mon téléphone portable avec toujours des messages non écoutés qui traînent, comme un refuge de présences au cas où. Je suis souriant je suis plein d’espoir, surtout quand je suis seul, dès qu’il y a quelqu’un, je ne parle plus et je prends un air triste comme si on enterrait la vie sous mes yeux c’est dans ma nature. J’ai pris mon vélo et j’ai longé la scène pressé d’effectuer mon travail du jour c’est pour en arriver à ceci, deux mille ans de civilisation. C’est pour les épiciers désespérés et les chiens rabougris, ce matin tu te dis il y a quelque chose qui cloche personne ne fait attention cet état c’est pas normal et tu presses plus loin tes doigts pour toucher la maladie du monde. L’infernal pantin qui pense vivre c’est un fantôme moi je le sais et moi-même je suis trop conscient de ces choses et je n’ai plus l’espoir d’en sortir, c’est trop tard pour la vie c’est déjà la crépuscule, le beau crépuscule sur Paris.
Enfin tu vas t’inventer un espoir de toute pièce comme une promesse, tu sais très bien qu’elle ne se réalisera jamais mais c’est tout dans la promesse…Quand tu es né on t’a fait une promesse tu as bien compris qu’elle ne se réalisera pas maintenant tu te venges à chaque minute. C’est ainsi que tu serres tes doigts autour des barreaux de ta cellule immatérielle avec un sourire d’ange et te disant voici le soleil mon amour, je le vois, de ma prison, le soleil bleu sur la grande nappe verte végétale et je sens d’ici la sève infiniment puissante des arbres aux racines en couronnes plantées profondément dans la glèbe. Tu devines l’odeur de la mangrove aux ongles plongés dans le noir affluent c’est un sac franprix qui a arrêté sa course, accroché par un pavé là où le chemin descend sous le pont Louis-Philippe. Et tu vas plus loin dans la jungle, triche un peu plus longtemps, petit esprit un peu abandonné dans le dérisoire, l’humanité est un mythe maintenant et toi-même, tu ne fais qu’en ressasser le lointain souvenir, c’est quelque chose que tu as perdu cet affluent rouge qui coule à l’intérieur cette fibre secrète dont tu n’as plus conscience, il ne reste personne tu parles seul dans ta cellule dans la coque de ton avenir à regarder par le hublot à espérer qu’il fasse nuit pour les autres comme toi, hypocrite comme une fleur, obsolète comme un chant religieux, suranné comme un nouveau-né, tu n’attendriras pas les chats, dors toujours, ton étrange rêve…

Novembre

Je vois souvent la clocharde depuis ma fenêtre, assise au même emplacement chaque jour de la semaine, mise à part le week-end et les vacances. La quarantaine, maigre. Si elle ne quêtait pas on la prendrait volontiers pour une femme comme une autre. Elle se trouve pile dans l’axe de ma vitre. Elle doit avoir, au moins, suffisamment d’argent pour s’être acheté (ou peut-être lui a t-on offerte ?) une montre puisqu’elle vient, chaque jour, précisément à la même heure. Et le soir aussi, son départ est minuté. Elle garde un air triste, elle est capable de rester une journée entière dans la même position sans bouger. Je me demande quelles circonstances, quelles faiblesses, quelles carences physique ou mentale l’ont rendu clocharde, sur le goudron puant, au beau milieu du marais. Je crois que les homosexuels sont plus généreux que les hétérosexuels, sans doute en raison d’une certaine libération de leur esprit et de leur mœurs. De plus, ils doivent sûrement, d’abord, penser à travers leur anus (c’est une manière comme une autre de voir la vie), alors ils songent moins à l’argent. Ils sont moins radins. Se placer là est, somme toute, une bonne stratégie. Je suppose, voyant à quel rythme surgissent les généreux donateurs, qu’elle doit gagner de quoi survivre. Ses habits, corrects, incitent à lui donner de l’argent. On accepte plus difficilement de donner notre argent à un poivrot pouilleux. Un pouilleux, il en existe un aussi du côté de chez moi. Je le vois souvent, le matin, sur le bord de la seine. Il souffre d’un affection aux jambes, elles sont constellées de nombreuses croûtes. Il se place au soleil. Sans doute un ami, clochard ancien médecin, lui a t-il conseillé de se placer ainsi, en plein cagnard, le pantalon relevé, pour que ses blessures puissent sécher plus rapidement. Chaque jour je le vois ainsi, gratter frénétiquement ses squames. Ce doit être terriblement douloureux et surtout, la démangeaison doit être insupportable. Je me demande pour quelles raisons il n’est pas allé voir un médecin ou même, pourquoi il n ‘est pas déjà à l’hôpital. J’ai pensé aller dans une pharmacie, afin de lui acheter un produit. Mais peut-être n’aurais-je pas acheté les bons, peut-être que le problème se serait aggravé par ma faute. Peut-être se serait-il bourré la gueule avec une solution alcoolique (bien qu’il soit peu probable que le pharmacien me conseille une solution à base d’alcool, qui pourrait aggraver les symptômes de sécheresse cutanée).
Dans ma rue il y a aussi un autre vagabond. Je le vois souvent discuter avec une vielle femme, qui tient avec elle, à chaque fois, un livre de philosophie. Lui, porte une casquette, il a le visage affreusement maigre et maladif, il marmonne, souvent, des choses incompréhensibles pour nous, simples mortels. Je le croise si souvent que maintenant, je pense qu’il peut vaguement discerner ma silhouette. A ses yeux je suppose être un de ces jeunes cons qui se fraient un passage, pressés, dans les boulevards vers on ne sait quelle existence pas tellement plus valable que la sienne.
Ou peut-être est-il généreux, peut-être qu’il aime bien ces gens qu’ils voient passer, sans nombre, devant lui. Le nombre incroyable de touristes. Il ne mendie pas. Dans mon quartier on trouve beaucoup de riches, je crois qu’il a quelques bienfaiteurs.

Je vois aussi une autre vieille dame, toujours dans ma rue, qui passe des jours chaque jour à nettoyer, avec une inexplicable minutie, le trottoir. Je préfère infiniment voir les vieilles ici, qui poussent délicatement, avec leur canne, les feuilles mortes ou autres déchets et mégots de cigarette dans les bouches d’égoûts, que dans une maison de retraite immonde. Ici, au moins, de l’humanité et même un peu de poésie.
Les regarder, réfléchir à la vie que mènent ces incroyables clochards est pour moi tellement plus enrichissant que des minutes entières passées à regarder la télévision. Je crois que j’y apprends plus sur le mystère de l’humanité qu’en regardant le vingt heures. Cette obsession d’être informé, cette distribution quotidienne des croquettes pour chats, matières fécales, des machines à nous foutre la trouille, le comptage obsessif et maniaque du nombre de morts, ça c’est vraiment pas beau à voir.
De l’autre côté du fleuve j’ai vu ce matin un hamac tendu entre deux arbres, sur les abords de la route qui longe la Seine. Je me demande comment il est possible de s’endormir près d’un tel bruit, sans doute est-il possible de s’habituer. L’Homme s’habitue à tout, comme disait le bon vieux Céline qui n’a, finalement, pas vraiment inventé la poudre (mais qui a su l’utiliser). Le pire, pour l’être humain, serait de ne plus avoir d’horreurs auxquelles s’habituer ou pour s’allonger à l’intérieur avec délices. L’occident est, en somme, profondément sadomasochiste, auto-destructeur. Difficile de s’en rendre compte, avec l’habitude, avec l’ennui, avec l’aveuglement, on ne voit plus grand chose. Cette propension est sans doute inhérente à l’Homme. On raconte que les peuples primitifs d’Amérique, les incas et les mayas notamment, obsédés par le sacrifice, ont vécu une véritable jouissance extatique en voyant leur civilisation anéantie par les espagnols. On raconte aussi que les français eux-mêmes, pendant l’occupation n’étaient pas tant malheureux de cet assaut contre leur ennui quotidien et leur mystère d’être au monde. Les écrivains qui sont plus sensibles à ces étranges, insondables mouvements intérieurs ont pu constater ce phénomène. Certains vont même jusqu’à cette pensée : lorsque survient la mort d’un proche, à notre insu, la fascination l’emporterait toujours sur la tristesse et la compassion, et nos pleurs seraient provoqués par ce rappel de notre propre mort à venir.

Le désir d’absolu nous manque peut-être, finalement. J’ai lu qu’il partait, à tous les coups, avec les jeunesse comme après un grand coup de vent. Comme si ce désir devait sur-le-champ signifier les choses impalpables, le ciel, l’infinitude alors que, somme toute, l’absolu, maintenant démodé, se trouve d’abord dans les éléments les plus dérisoires et banals et notre chemin quotidien. Si nous sommes naïfs au monde (et la naïveté, cette capacité ultime de l’esprit humain, se travaille comme les mathématiques), il est possible d’être sans cesse émerveillé. C’est un peu comme un fil qui nous tire vers le bonheur. Ce bonheur exaspérant, heureusement jamais atteint, il existe. On le trouve dans chacune de nos sensations, qu’elles nous semblent terribles ou jouissives. Je vais m’arrêter de parler du bonheur maintenant parce qu’il pourrait se vexer (il est jaloux et très possessif).

L’instinct secret

« Tout ce que nous avons vu, connu, aperçu, entendu, tout cela existe en nous à notre insu. »
Diderot

Parfois, je me dis que certaines personnes ont une « vie intérieure » si intense qu’elles n’ont presque plus besoin des gens, des activités, des drogues, des ivresses faciles, du travail, du voyage, afin de s’oublier. Je veux dire par là qu’elles n’ont plus besoin de jouer à la vie, la vie est en eux et ils sont la vie.

Elles sont si légères, prêtes à s’envoler, qu’une simple phrase peut suffire à leur décollage.

Ces personnes, sensibles, nerveuses, regardent la vie par le hublot, comme si elles étaient un peu en dehors des choses.

Elles raffolent de la poésie, puisqu’elles baignent dedans. La poésie comme eux ne s’étend pas : un décollage bref, un long vol.

Notre vie est ainsi faîte. Parsemée, du soir jusqu’au matin, de soubresauts du souvenir, d’émergences momentanées, c’est ainsi que dans nos esprits creuse encore vers le ciel intérieur, le poème que nous avons lu il y a quelques jours.

Nous avons refermé le livre, mais l’oiseau a eu le temps de s’envoler des pages. Le parfum tourne autour de nous comme un fantôme. Notre existence quotidienne regorge de ses résurgences.

Pour eux une vue d’ensemble, même fugace, suffit à connaître en profondeur. Ce que nous inoculons dans la réalité, c’est nous-même.

C’est ainsi que Baudelaire, parti en voyage, les yeux parsemés d’étincelles, à voulu rentrer en catastrophe : le vase était déjà plein, c’était trop. Il avait de quoi faire pour mille ans.

C’est ainsi que Rimbaud, lui, est parti en catastrophe.

Je ne sais pas qui je suis. Mais qui, au monde, peut répondre à une telle question ? On peut être sûr de soi, sûr de son rôle à jouer.

Séparez une personne imbue d’elle-même quelques jours du confort, de la sécurité formée par les habitudes, loin de ses repères. Dans un environnement inconnu, au bout de quelques jours, elle ne saura plus qui elle est. Elle n’aura pas trouvé encore à quoi elle peut servir. Si elle ne sert à rien, elle n’est rien. Servitude volontaire…

Un poète, lui, dans un milieu inconnu, retrouvera son ressort. De même qu’il lui faut être prisonnier pour mieux décrire la liberté, il lui faut être sans cesse en contact avec l’inconnu, pour décrire, déployer, exploiter les plis de la réalité comme d’autres exploitent les mines d’or.