Avoues

Ta véritable beauté naît, à mes yeux, lorsque, le visage encore essaimé de maquillages divers et variés tu décides, soudain, d’abandonner là, dans un pli de la nuit ton désir de plaire et que tu avoues, dans un murmure tremblant, que tu plais déjà, déjà et depuis bien longtemps même, quoi que tu puisses faire… Quant à moi, je ne suis jamais aussi roi que lorsque je me défais de ma couronne.

Je suis la lune oubliée

Je suis la lune oubliée qui te caresse sous les ailes, ce vague soupir qui va disparaissant, sans bruit en direction de ta nuit. Je suis tes anciennes vapeurs descendues du ciel et que tu as toi-même laissé retomber dans la rue, je suis celui que tu as oublié depuis des lustres. Je suis cette vieille étoile qui brille au conditionnel, qu’on ne voit plus souvent se distinguer des autres, dans tes yeux, je suis ce jeu désuet qui ne t’amuse plus, celui où tu joues avec tes mains attentives, à former des losanges avec tes doigts. Je suis ce souvenir impalpable, cette cellule grise dans ton cerveau qui ne se souvient plus de ton rêve, cette boîte d’allumettes vide qu’on a trop frotté, qui ne sent plus le soufre, ce reste de bois mouillé, autrefois grand incendie dans ta vie minutieuse… Je suis ces pantoufles poussiéreuses abandonnée sous le lit, dont on ne veut même plus le matin pour aller manger les biscottes (à la confiture de myrtille). Ce secret ressassé trop de fois et qui n’en est plus un, ce visage qui te fait mille et une grimaces et qui ne t’émeut plus, ce cendrier qui n’a pas été lavé depuis des semaines, ce rideau de douche où se sont agglutinées nos saletés, résultat de milliers d’heures passées à nous promener entre les trottoirs parisiens et les pollutions diverses et variées, en corolle déployées sur la peau comme des iris noirs de crasse.

La nuit

La nuit

 

Il m’est arrivé de fermer les yeux. L’ombre pousse l’ombre, qui pousse l’ombre elle-même
jusqu’à la nuit. C’est comme ça que le soleil se couche. Il va, il coule, ne prévient pas, il a fait son travail le soleil, il va s’étendre là bas dans son lit au loin, là où un autre jour commence. Une part de lui même s’endort avec la moitié du monde, tandis qu’une autre se ranime. Mais moi je m’endors avec la première, ici la lune prend possession de son abîme céleste. Dans l’air maintenant noirci s’agitent quelques fantômes éparses, les fées des ténèbres viennent ouvrir les yeux des hiboux, des lémuriens, des chauve-souris, de toute la faune nocturne mystérieuse qui attendait que le soir enfin lève son empire. La pupille des chats se dilate, ils chassent, non loin, des choses que nous ne voyons pas. Quant à moi je sors, les pieds nus sur l’herbe mouillée. Le monde dort-il ? Nous pensons moins, les portes sont fermées à clef. On aperçoit bien quelques lueurs derrière les fenêtres, mais le vacarme des hommes se tait, un moment l’imagination reprend le pouvoir. C’est un autre univers que nous devinons. Je fais quelques pas et j’abandonne la pesanteur derrière moi, mes sacs mouillés de chagrins et de soucis. Je laisse aux autres hommes le soin de nourrir l’épaisseur de leur désuétude et je suis seul, mais sans la solitude. Je trouve, plus loin, un grand arbre sous lequel la végétation est restée sèche, et je me couche dans ce lit végétal, comme dans la nuit. J’aperçois la lune dans sa plénitude, elle qui règne sur son ciel, entre les branches du pin cet astre blanc semble si silencieux, si discret. Elle n’a pas besoin de bruits pour régner sur son immatériel royaume. Il ne me reste plus en ce moment même, l’idée même de l’existence, le pesante existence qui a fait son temps. Il y a le soulèvement des sens, à cette heure tardive, tandis que le temps avance sans moi, je reste immobile et je regarde. Soudain, je me rappelle que mon esprit, habitué, endolori par la vie quotidienne, ne vivait plus, il subsistait. Radeau perdu, voyageur égaré passant d’une latitude à l’autre sans connaître le sens de son voyage, sous son ciel gris qui n’est plus ni l’enfer ni le paradis, mais le triste ennui, recouvert d’un verni faussement coloré. Maintenant je n’ai plus matière à m’ennuyer. Le mal s’est évaporé une nuit peut-être, dans les musiques insonores, les danses invisibles des fantômes et je devine, sous un air inanimé, comme un bonheur issu des ténèbres qui me console.
Je suis en exil.
Au loin je peux entendre plusieurs chiens qui aboient, ils semblent se répondre. Leur écho traverse la plaine jusqu’à moi. Contre quoi hurlent-ils ? Le savent-ils ? Ils aboient car il fait nuit, sans doute est-ce une raison suffisante à leurs yeux. Sans doute ont ils leur raison que la mienne ignore. J’entends le bruit étouffé d’un train de marchandises. La civilisation n’est pas loin. La civilisation n’existe plus. Elle est passée. Morte et enterrée. Un souvenir. Tout semble me comprendre, la fraîcheur de l’air elle-même semble être là pour me répondre oui, elle n’existe plus. Elle n’était rien qu’un peu de sable. Les larmes versées ici bas ont peut-être fait germer, bien loin d’ici, quelques fleurs au paradis. Et la voûte continue de tourner, tous les astres autour de l’étoile polaire, toupie infinie, ballet incessant, étrange, immense. La terre tourne elle aussi et comme les soucis, mesquins, ingrats, ne sont rien à côté de ceci. Nous sommes tous fous me dis-je. Nous sommes égarés, perdus parmi les amas de stupidités qui nous emportent dans leur manège et nous enfouissent, nous masquent l’abîme tout autant qu’ils nous masquent la vie.
Il m’est arrivé de fermer les yeux
Et de les rouvrir sous le soleil

Je devine le matin, la rosée. La nuit qui a laissé ses larmes sur l’herbe.

Mais la nuit elle-même n’était pas si triste

Mais la nuit elle-même n’était pas si triste, peut-être. J’ai vu que la marée était une offrande de la mer rendue aux rivages, ce soir, emmenée par un vent lunaire, venu des étoiles, sans doute. Belle comme la nuit. Comme toutes les choses qui descendent des astres, j’ai vu une étincelle qui ne durait pas qu’un instant, mais bien plus. Les jours vont et viennent mais toi tu es toujours là, seras-tu attentive, avec mon âme dans tes mains. Entre dans mon monde, on ne s’y ennuie pas. Secrètement, je rêve de t’avoir près de moi pour toute cette vie, ainsi que celle qui suivra. Et je sais que tu as un rêve semblable au mien. C’est l’instinct qui nous dit que l’amour dépasse la mort, il doit bien s’y connaître, lui. Puisqu’il était là avant même avant notre éphémère présence au monde. Il avait tout prévu. La vie est trop belle ainsi pour qu’on lui donne un sens. Entre dans mon monde qui sera le tien.

Le navire immobile (Un jour)

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Etrange moitié de ma vie.
La joie de vivre est en partance, amarrée pour le moment, abandonnée aux lents balancements. Le capitaine crie au départ. Ce n’est pas encore l’heure. Je l’entends, il est seul. il ne s’en rend pas compte. Il a peuplé sa solitude comme il a pu. Chaque matin il répète le même cirque.  » Toutes voiles dehors ! Larguez les amarres ! « . Puis il se place sur la proue. Il lève son chapeau à la terre de chagrin qu’il croit enfin quitter. A chaque fois, il y croit dur comme fer.
Mais il est seul encore. Le paysage ne veut pas défiler.
Il attend quelques minutes, puis tombe en larmes, ses mains sur son visage. Il n’aura pas d’autres mains pour lui soutenir le visage, ce matin encore. Alors il retourne dans les cales de son navire. Puis s’enferme à nouveau dans son rêve. En attendant un autre réveil.

Je suis moi ce marin qui ressasse ses longs espoirs, et qui ne bouge pas d’un centimètre, paralysé par la promesse du bonheur.
La joie de vivre est en partance. Elle n’a encore jamais connu le périple. Remis à demain, toujours remis à demain. Jusqu’à la mort, peut-être.

Tropique

Friedrich_Caspar_David_Sunset

Pardon pour mes mots. Ils étaient faux, c’était du baratin. Ils étaient là comme un drap ignifuge pour couvrir le silence, cet incendie. Mais pensons à autre chose désormais. Ne lâchons pas l’emprise de nos mains. Ne nous désertons pas de nouveau. Je n’ai pas fini encore de dire ce que j’avais à dire.
Ah mais qu’importe, je m’habituerai désormais. Je serai un chien affectueux. Je baisserai la garde, je n’aboierai plus quand le vent se soulève. Puis je retournerai parler un peu de ces choses qui traversent les jours de part en part, et que nous ne voyons pas toujours. Je reprends ma route. Les émotions seront plus denses encore, et l’espoir plus grand. Regarde, j’ai rallumé l’espoir, le vois-tu ? Il ne fait plus aussi sombre depuis que je te parle.
Oh bien sûr je suis encore boiteux et maladroit, c’est que ce muscle n’a pas travaillé depuis quelques époques. Mais l’émotion est là, je l’ai bien ranimée. Quelques pincées de poudre aux yeux, puis, creuser en soi un petit trou pour que l’air s’y engouffre. J’ai vu que ton ciel intérieur n’avait pas pris l’air depuis longtemps, il est rance. Ah mais ça sent le renfermé en toi, depuis quand n’as-tu pas ouvert les fenêtres ? N’attends pas trop, les poignets finiraient par rouiller, et les vitres s’embuer, se salir de sorte que tu n’y verrais plus le paysage au-dehors. Ne reste pas là contre le mur, tourne le, ce visage, que je te regarde. Mais si tu es triste, et bien, crée-le cet air affectueux, tu as ton usine de métaux lourds, ces vieilles machineries qui t’attendent. Rebranche les câbles, rétablis le courant, nom de nom. J’aime te voir à la lumière. J’aime quand le tourne-disque recouvert de poussière reprend ses rotations et fait une espèce de barbe à papa tournoyante de toutes les toiles d’araignées qui l’embrassent. Allez, viens dehors, passe à travers l’écran des apparences, ça ne prendra pas longtemps. Oh mais ce n’est pas un paradis dont je te parle, c’est seulement une chose très banale, mais colorée et désireuse de toi. C’était ça, une chose banale mais qu’on peut colorer à notre guise, l’arbre de noël t’attend, il ne fécondera pas ses guirlandes tout seul, allons. Rien ne se déroule tout seul, même les serpentins, même les élastiques, ils ont besoin d’électricité, ranime-là cette fabrique à jouets inutiles mais magnifiques. La direction à prendre est celle-ci. L’entends-tu cet instant qui toque à la porte, prêt à entrer à grandes enjambées et lancer la musique pour faire danser tes heures ? Ah mais ça existe, la page blanche qui se remplit à ta guise. Tend l’oreille, les engrenages grincent, la vieille mécanique est accablée, douloureuse. Mais bientôt elle tournera à plein régime, dans les cales du bateau. Méfies-toi des vieilles machines fatiguées et rouillées. Ce sont elles qui poussent les navires vers les latitudes inconnues et qui se fraient un chemin à travers la calotte glacière. C’est une évasion demain nous retournerons au même point sans doute, au réveil, mais quelque chose dans notre regard aura changé. Nous aurons derrière nous mille soirs d’attente et d’ennui qui nous pousseront à bout de bras pour le grand saut à l’élastique. Pour la grande vision. La nuit sera coupée en deux et nous sauterons dans l’interstice. Et le mystère, cette flamme, nous ranimera.

J’ai parfois des frissons qui me parcourent la nuque

J’ai parfois des frissons qui me parcourent la nuque, et j’entre dans le délire. Persécution, abandon. Deux peurs qui n’ont sans doute pas de raisons d’être, mais je les sens parfois en moi resurgir. Soutenez-moi, car je suis seul. Ô je n’ai pas besoin de grand-chose, peut-être des doigts qui miment le piano, de l’indulgence. De la présence, surtout. Je vois bien, il n’y a personne. Soutenez-moi, car je suis seul et je reprend ma route.

Seul, dans le noir. J’ose un pas. A ma droite, à portée, un arbrisseau. Je l’entend se balancer légèrement. Et bruire. Un vent léger, frais sans être froid. Je tourne mes yeux vers le haut. J’y vois un ciel étoilé. La lune, un étroit croissant, entre elle et mes yeux, des nuages, frêles, qui la cachent par instants. Je reste, à regarder. Je suis debout. J’entend le bruit d’un torrent, au loin, très bas. Mes yeux se font à l’obscurité. C’est un chaparral. Cet endroit m’est familier. Je ferme les yeux.

J’entrouvre les yeux. Je vois des lignes lumineuses, des scintillements. Des cierges. Un silence. L’odeur des encens me vient avant que j’ouvre les yeux entièrement. Je suis assis en tailleur, la tête inclinée vers le bas. J’aperçois des stries, c’est un carrelage. La pierre. Je lève mon regard, j’aperçois un autel, des fleurs. Des réceptacles en cuivre. L’endroit est vide, mais il était peuplé sûrement, il y a encore quelques minutes. J’entend une voix extrêmement bienveillante de femme, derrière moi. Je ferme les yeux.

J’entrouvre les yeux.

La noyée

ophelia
Rêves-tu toi aussi d’un avenir scintillant. Souffres-tu, maintenant, afin d’épuiser dès aujourd’hui, toutes les réserves de douleur, pour le reste de ta vie ? Aimes-tu la tristesse, dans l’espoir de ne plus l’avoir à tes côtés, un jour ? Que te dis l’avenir, quand tu regardes dans tes mains, quand tu regardes tes ongles, que tu ronges si souvent. Un souhait s’est-il abîmé, un matin, dans le puits du souvenir ? Le soleil tourne, chaque jour un peu plus vite autour de la Terre, en as-tu conscience ? Demain, nous serons vieux déjà. C’est le vent qui est venu me le dire. Hier n’est plus, le maintenant est déjà lointain, perdu dans les ressacs. Qu’est ce donc que cette nouvelle journée maussade, à se faire tant de soucis, à se créer des désordres pour un peu déloger l’ennui. Qu’attends tu, lorsque tu regardes le paysage, derrière ta fenêtre ? Qu’attends-tu, dis moi ? Où me loges-tu ? Quelque part, dans un coin mystérieux de ton coeur, comme une vague lueur. Un feu follet qui serpente devant toi et que tu suis, coûte que coûte ? Et si celui-ci t’emmenait dans les ruines, dans les lieux abîmés, le suivrais-tu tout de même ? Quel est ce rêve que tu préserves comme une flamme sacrée, au creux de ton sein, avec la prudence de tes mains ? Où est passée cette illusion, qui te tenait en haleine, et en laquelle tu ne crois plus ? Quelle est cette idée qui s’absente, et qui retourne parfois en toi, cette vague espérance d’un jour ensoleillé, loin d’ici. Ici, pourtant. C’est là que tu aimerais faire ton lit, tendre les draps délicatement, pour qu’il soit accueillant, pour que l’être aimé s’y sente bien, y reste à jamais. À quoi songes-tu, toi qui aimes plus que tu ne sais t’aimer toi-même. D’où venait cette vague qui est venue un matin tout emporter, pour ne rien te laisser d’autre que l’absence ? Mais les jours ont le goût de la cendre, alors tu fermes yeux. Et tu y vois alors tout un monde scintiller dans une farandole, cette promesse d’un été sans fin que le ciel ne peut pas tenir. Tu fermes les yeux et tu attends.

Comme un papillon de nuit…

Comme un papillon de nuit est attiré par une flamme. Toi aussi, es-tu un oiseau de nuit ? Où vas-tu, quand le soleil se retire ? Quelle piste vas-tu suivre, quand le dieu a éteint le monde, a rallumé les imaginations ? Quel est ce voyage, dis-moi. Il me semble que je ne te connais pas. Comme tu sembles toi-même ne pas te connaître. Sitôt que la lumière s’estompe, tu sembles t’évaporer. Qui es-tu, derrière le rideau ? Farouche, étincelante. Amoureuse de la mort. Accablée déjà par la vie, ne sachant vers quel point de l’horizon tourner les yeux. Te laisses-tu vaincre par la peur, imagines-tu des forces abstraites tracer un cercle de craie noire autour de toi, afin de circonscrire ton existence ? Et cette frontière, est-elle franchissable, n’est-elle pas qu’un dessin sur le sol. La peur de l’avenir semble te ronger. J’aurais, moi, les capacités de changer encore bien des choses, de les transcrire. Et de te rendre, face à toi-même, telle que tu es, en baissant les bras, en rompant les armes et les artifices. Car il me semble que tu n’es pas encore éclose. Peu sont ceux qui auront la chance de s’extraire de leur conformité, de leur fade doublure. Presque tous sont uniquement le produit inconscient du désir des autres, de l’uniformité ambiante, et ne sont pas eux-mêmes, mais des machines à mimer la vie . Mais toi, tu sembles perdue dans l’entre-deux, dans le brouillon. Pas tout à fait toi-même, pas tout à fait comme les autres. Mais je crois que ton coeur a déjà choisi quelle direction il voulait prendre.

Celle de la nuit, qui prépare doucement le lit du soleil.

Après les lieux, au-delà de la frontière adorable

Après les lieux, au-delà de la frontière adorable, se situait, absconse, la poudre aux yeux sur le point de se dissoudre. Mais, comme un désastre inaccompli, elle regardait, disjointe, se faire et se défaire les fleuves. Il en va ainsi des condescendances, et des appui-têtes. Et comme un soleil ignifugé, se rompait tout en redescendant, trois milles chemins d’un bonheur qui n’allait, décidément, nulle-part. Sous un ciel inutile, se fabrique l’averse…Sur le point de, sur le point de… Le voici donc ce secret qui, comme un éventail, se déploie et se referme tout à la fois dans son illusion d’optique, avant de réapparaître sous un autre visage. Ah mais qu’elle est belle, cette folie régnante. Il était temps, me disais-tu, qu’enfin il pleuve quelques larmes sur ses voeux-là. Somme toute, la nuit devient confuse.

Je décèle une telle tristesse dans ton regard. D’où vient-elle ? Il semble y avoir un long secret en toi, profondément enfoui. Moi qui ne t’ai pas beaucoup vu jusqu’à présent, car tu te caches tant, je le vois bien maintenant, cette tristesse, à laquelle je n’avais sans doute pas suffisamment prêté attention. Est-ce ma faute, est-ce mon influence ? Mes mots ? Je crois que oui, un peu. Mais je ne suis peut-être pas la seule cause. D’où vient cette mélancolie enfouie ? Dont tu ne sembles, toi non plus, ne pas très bien en connaître l’origine. Sans doute est-ce assez flou, mystérieux. Est-ce une ancienne promesse, non tenue ? Et qui t’aurait plongée trop tôt dans la désillusion ?
Mais je crois que cette tristesse dans tes yeux m’attire.

Évocations

Évocations

Je songe à nouveaux à des paysages oubliés. Je pense avoir, malgré moi, pendant trop longtemps, mis de côté des choses qui m’étaient essentielles. Était-ce par lâcheté, faiblesse… Je crois que c’était plutôt par abandon. Un abandon qui prenait la forme vague d’une attente de la mort. J’avais perdu une part de moi. Peut-être, la seule part qui était vraiment moi, pour me confiner dans cette carapace sous laquelle s’enroulent les gens qui ne savent plus aimer et qui, indistincts, rejettent dans le puits intérieur ce qu’ils sont et tout ce qu’ils ont de véritablement unique et précieux. Ils deviennent argile durcie, cassante, sèche.

J’étais plongé dans l’habitude, dans un état de semi-oubli de la valeur sans mesure de la vie. Mais le passé, je le laisse là où il est. Il faut sans doute avoir pris conscience du vide pour apprécier la richesse et la variété, ainsi que l’infini promesse de bonheur qui vient briller, sans bruit, à notre fenêtre, ainsi qu’une espérance que nous ne distinguons pas toujours.

Nous avons si peu de certitudes en ce qui concerne la réalité des éléments, et ces sentiments font que l’univers entier pourrait devenir une simple évocation, inerte quand on ferme les yeux. Il est possible de réduire le monde à un souvenir. Il m’est arrivé de fermer les yeux, pour retrouver le simple plaisir de les ouvrir à nouveau, et d’être resté longtemps dans l’ombre pour mieux appréhender le soleil.

Et mon coeur, que je croyais vide, s’est révélé bien plus vivant que je ne l’aurais crû. Il existe des miracles en ceux qui ont toujours ce pouvoir d’aimer. C’est sous le soleil du désir que réapparaît le vrai visage du monde. Ce monde qui n’a alors plus besoin de mots pour justifier ou prouver son existence. Un lieu où existent toujours l’ennui, la tristesse, le tout mélangé à ce bonheur mystérieux, impalpable et pourtant familier et tellement présent.

Il n’y aura plus « un jour », ni même un passé à regretter, il n’existe désormais que le maintenant, tel qu’il me vient, et je ne demande rien de plus.

Je songe à nouveaux à des paysages oubliés. Je me vois moi, auparavant, à la poursuite de l’horizon. Je me rappelle les nuits que je passais accoudé à ma fenêtre, regardant la neige scintiller sous la lune. Et je m’émerveillais de voir que sous la lueur de cet astre nocturne, le paysage n’est plus le même, la vie n’est plus la même car elle n’est plus illuminée par la même source, elle est autre, et sa lumière blanchâtre racontait une tout autre histoire. Une histoire en noir et blanc. Je me souviens bien de cet émerveillement de la découverte, des commencements.
Puis j’avais refermé le rideau. Comme on referme un bocal et que les plantes qui y sont encloses, lentement périssent. Et ce que j’étais avant n’est plus. A la place, j’ai eu cette terre nouvelle, ce terreau enrichi de l’engrais de tout ce qui en moi a croupi. Dans cette nouvelle terre les végétaux poussent plus grands encore, plus vigoureux et, comme les arbres, semblent être là depuis toujours et voués à ne jamais disparaître.

On apprendra que les arbres peuvent être coupés par les ennuis qui nous assaillent, que les montagnes elles-mêmes peuvent rouler dans l’eau et se fondre dans les profondeurs de l’océan. Pourtant, à-côté, un rameau à déjà commencé à fleurir et annonce ma destinée.

Pendant tout ce temps où j’étais dans le noir, j’ai lancé vers le ciel cette lente promesse, cette graine prête à germer pour l’avenir. Là voilà, qui vient me rendre mon soleil que j’ai tant mérité.

Ainsi, ces paysages oubliés sont à nouveau devant moi, tels que je les avais laissé. Ils n’étaient jamais bien loin. Ils ont même quelque chose en plus maintenant. Et les choses qui m’étaient impossibles ne le sont plus.

La vie se mange avec les yeux.

Puvis de Chavannes, Le rêve

Je plonge une main dans le panier à bijoux…

Je plonge une main dans le panier à bijoux et à babioles, et je fouille. Je recherche ce qui pourrait bien me sauver. Je trouve une sorte de coquillage bleu, à l’apparence banale. Je le tourne entre les doigts, je pense. Me vient une idée, je l’approche de mes yeux, et je regarde dedans. Et, quoi ? Une longue plage devant moi, les pieds nus dans le sable, je marche.

Je me suis souvent surpris, le soir…

Je me suis souvent surpris, le soir, en fermant les yeux, à rêver d’équinoxes et d’épanouissements des frontières. Et j’en ai vu des silhouettes de danseuses s’affairer sur les losanges du parquet, ah ça oui… Une action en forme d’au-delà, absolument comme des yeux ouverts. Codes secrets au-dessus des cils. J’ai vainement voulu m’imaginer ce que tu pensais en ce moment-même, en tirant sur les persiennes pour faire entrer un peu de jour et de poussière. J’ai parfois rêvé de recevoir une lettre d’amour mais ça, c’est tout juste si je peux l’avouer tant les bruits que fait le monde m’embuent les oreilles. Me penses-tu quand c’est dans tes mains que s’endort la moitié de moi. Puis j’ai rêvé aussi de mélodies entraînantes, de pianos luxueux, pas très bien accordés, mais qui jouaient malgré tout divinement bien, comme les cordes qu’on a dans le coeur. On ira voir le désert demain, si tu veux, puis nous irons trouver des fractions de joie de vivre éparpillées pour les amonceler comme un trésor. Sous un nouveau jour. Pour nous. Regarde, les heures tournent et le cirque du monde continue.

J’aurais peut-être pu le deviner

J’aurais peut-être pu le deviner. Je sentais, vaguement, qu’un certain changement allait se produire dans ma vie. Un changement, non pas d’ordre matériel, mais plus profond. Quelque chose se déplaçait tout au fond de moi. Quelque chose changeait d’endroit. Je crois qu’il était temps. L’air se faisait rare. Il me semble que je recommence à croire en quelque chose. Ce « il me semble » peut sembler pas tellement sûr de lui, c’est parce qu’il s’agit d’une chose tellement abstraite. La croyance est plus dans le doute que dans la certitude. Un peu comme de l’amour. Quand on balaye la terrasse, quand on change de peau. L’Homme n’a pas, comme les chenilles ou les serpents, la chance de muer et de changer de carapace. Mais il a une autre chance, celle de pouvoir changer les écailles, la tapisserie de sa chambre d’intérieur. Ainsi je pense, fermement, pour ce qui me concerne en tous les cas, que le changement est toujours possible, de fond en comble même. Je crois qu’il est possible de se construire, si tant est que nous sommes de la pâte à modeler, au fond, modelable pour les gens restés suffisamment frais, pour lesquels l’argile n’a pas encore définitivement durcie.
Maintenir l’humidité au fond de soi pour ne pas se dessécher, c’est tout un travail. Il faut savoir prendre certains risques, refuser le confort, aller au-devant. Après tout, la vie, c’est quand les choses changent. Sinon, c’est l’eau croupie.
Il faut, aussi, je crois, une certaine part de détestation de soi pour ne pas rester en place et changer continuellement. On hurle à tue-tête qu’il faut apprendre à s’aimer soi-même… Moi je dis qu’on s’aime trop, et qu’il faut, au contraire, cultiver une part de mépris de soi. Et surtout ne pas se rendre coupable de ne pas toujours s’aimer. C’est de là que vient la bonté, aussi.

Il me manquait un nouveau soleil et ce soleil, je l’ai trouvé, il se nomme Sabine Sicaud. Quelle découverte…Quelle souffle de vitalité cette découverte provoque en moi. Je serai éternellement reconnaissant envers Yves Heurté, qui me l’a faîte connaître.
C’est un rappel à l’ordre. Un signe des anges dans le ciel. Un véritable hymne à la joie de vivre, à la chance d’être là. C’est la poésie, telle que je la conçois. Instinctive, à la simplicité déployée comme un éventail multicolore. C’est la force de l’innocence. Je retrouve ce qu’on appelle parfois la sincérité, ce terme galvaudé, je me souviens tout à coup qu’elle existe, et que ce n’est pas du tout commettre un vain effort que de partir à sa rencontre, de la faire sienne. La sincérité, c’est exprimer les choses telles qu’on les ressent. Si on y ajoute la maîtrise de son art, on atteint à la beauté picturale. La sincérité, c’est pouvoir se croiser soi, enfant, et ne pas baisser les yeux.

Beauté de l’accident

Je tends le bras, j’allume la lampe halogène blanche qui repose sur mon bureau. Le bureau sur lequel je m’appuie est en aluminium, un aluminium d’industrie, avec des stries sur les côtés. Le bord est coupant, ces feuilles collées les unes sur les autres dont est faîte cette table parfois peuvent vraiment couper si on frotte trop l’intérieur de l’avant-bras (la partie la plus tendre de l’avant-bras). Mon regard croise un paquet de cigarettes qui traîne à droite, là où habituellement je pose mes objets utilitaires comme les clefs, le porte-feuille. Tous ces objets sont posés sur une feuille épaisse et granulée de dessin. On peut y voir un une figure tracée à la craie blanche que j’avais offerte à la fille et qui devait la trouver plus ou moins intéressante, dans le but de me souvenir, elle l’avait laissée-là. J’ouvre ce paquet et j’en sors une cigarette qui n’est qu’un détail dérisoire, tremblant de plaisir pour ce qui vient —la présence de cette joie, même distante, me fait déjà trembler, mais vous ne me verrez pas, je suis seul quand cela se produit – tout ça parce que je n’ai pas d’amoureuse — dans mes lèvres, attendant quelques minutes avant de l’allumer. Je commence déjà à réfléchir à la musique que je veux écouter. Je ne veux pas entrer dans cette sorte de transe, pas ce soir. Ça coupe l’inspiration, ainsi que les excès de ressenti, désamorcent le jaillissement. Et commence la promesse. L’espace d’une minute, peut-être, je fais appel à moi-même, je pose ma peau sur la table. Je ne suis plus rien alors et je ne parle plus car ce n’est pas à moi d’aller la chercher, c’est à elle de venir me prendre. Si elle le désire (car ses désirs sont changeants et fluctuent) et je prie un peu, au fond de moi, dans une sorte de langue instinctive et familière que le temps s’arrête, que toutes les heures de désespoir qui tissent mon quotidien fécondent les minutes de merveilleux. Je réfléchis et mon cœur s’accélère, sans raison apparente et la vie tout entière entre par la brèche comme un courant d’air frais.

Beauté de l’accident.

Aux yeux de la nuit le vent n’obéit jamais

Aux yeux de la nuit le vent n’obéit jamais

Je me souviens de ce petit chat roux qui se baladait sur les toits et qui venait, parfois, jusqu’à ta lucarne.
Ils ont placardé des affiches, ils l’ont perdu, paraît-il…Est-ce qu’ils l’ont retrouvé, depuis ?
Il me semble que ses maîtres lui avaient mis une clochette autour du cou, mais peut-être que je me trompe. Il avait le miaulement strident du jeune chat pas encore tout à fait mâle. Parfois je me dis que tu devrais prendre un chat, au lien de t’intéresser à ceux des voisins. Cela comblerait un peu ta solitude. Mince, on n’a pas inventé ces tigres miniatures pour rien, quand même… Un compagnon, même animal, ça n’a pas de prix. Seulement, il faudrait bien s’en occuper. Déjà que tu as du mal à t’occuper de toi-même, je te vois mal descendre dans le petit casino d’en-bas pour aller lui acheter des boîtes. Je le vois mal, aussi, ce chat, supporter l’atmosphère saturée de fumées de ta mansarde.
Quoi qu’il y a peu, lorsque j’étais chez Karen, la fille d’origine colombienne dont je t’ai déjà parlé, qui habite l’appartement où était née Edith Piaf (enfin elle était née en-bas, sur le trottoir, d’après la légende)… J’étais sidéré de voir qu’elle possède deux chats dans un petit studio de 20 mètres carrés dans la rue de Belleville, dans son abri. Cette fille, d’ailleurs, je crois qu’elle me manque, je pense souvent à elle. Je n’oserai pas l’appeler. Elle m’a proposé plusieurs fois de venir à une de ces soirées, chez elle. Mais j’ai refusé, prétextant une excuse bidon, tout ça parce que je suis sauvage et timide, si c’est pas malheureux. Ses chats étaient aussi dingues qu’elle, elle les faisait danser en les tenant par le ventre, comme des marionnettes. Ils avaient tellement l’habitude d’être bousculés dans tous les sens qu’ils ne bronchaient pas. Moi, tous mes chats ont toujours été sauvages. Peut-être que c’est moi qui les rends comme ça. Impossible de prendre un de mes chats dans les bras, ils n’aiment pas ça. Non pas qu’ils ne soient pas affectueux, au contraire, seulement, ils font les choses comme ça leur chante. Ce ne sont pas seulement de grosses boules de poils, ils ont gardé un peu de leurs gènes de vie primitive, la vie sauvage.
Ah si, peut-être, j’avais eu un chat roux, un gros chat, mais qui avait disparu, un triste jour. C’était un des rejetons de la chatte que j’ai toujours. Je l’avais peut-être gardé deux ans.
Il n’a jamais été très heureux, il me semble. C’est difficile de garder deux chats, deux, c’est la dualité, c’est la jalousie rapide. J’ai toujours préféré le premier, je crois. Les animaux le sentent, ce sont des experts dans le domaine de l’affectif, ils sentent vite quand ils n’ont pas la préférence, ils ont du mal à se faire à l’idée. Lui, il n’a pas pu et il a fini par décamper. A moins peut-être qu’il ne se soit fait écrasé par un bolide et que ma mère a choisi de ne pas me le dire. Ma mère est très forte, quand il s’agit de me cacher la vérité.

Si tu prenais un chat je pense que tu t’ennuierais moins et que tu ne le regretterais pas. Peut-être que je me trompe. Moi-même je pourrais en prendre un, mais je suis trop attaché au félin qui habite la maison de ma mère pour en prendre un à moi. J’ai du mal à partager mon affection, je suis plutôt exclusif, en fait. Et puis chez moi, c’est petit, et les fenêtres ne donnent pas sur les toits, ce serait une vraie cellule, pour lui, malheureusement. Aucun moyen de lui faire prendre l’air. Toi, il te suffirait de laisser ta fenêtre ouverte pour qu’il puisse mener sa petite vie. Sa petite existence mystérieuse de félin, inconscient qu’il existe et pourtant, si serein, il passe de la vie à la mort, comme un cours d’eau.
Aux yeux des animaux, tout semble tellement naturel. Ils paraissent, toujours, dans une sorte d’extase de la vie. Comme s’ils savaient, secrètement, d’où ils viennent et où ils retournent.
Quant à l’Homme, il suffirait de voir où sa pensée l’a mené, à quelle civilisation il a abouti. Une bien malheureuse et laide civilisation, n’est-ce pas.

Les chats conviennent très bien aux caractères secrets et introvertis. Ils s’accordent toujours avec les créatifs, les romantiques. Quant à moi, je crois que s’ils n’avaient pas été crées, j’aurais été encore plus malheureux.

Il y a peu j’ai rêvé un étrange dialogue. Un ami, qui était une sorte de sage, me disait  » regarde, le chat qui se colle contre la vitre pour contempler les ombres qui passent. C’est le même chat qu’avaient connu tes grands-parents et même, dix générations en arrière, c’est le même animal. Il n’a pas changé « .
J’ai mis longtemps à comprendre. Au début j’ai trouvé ça ridicule, maintenant je crois que je commence à deviner ce qu’il voulait dire.

Quand certaines nuits…

Quand certaines nuits, tu ne sais plus vraiment quoi penser, quand arrivé au bout de tes efforts, tu ne retrouves plus le petit morceau de paradis que tu avais laissé-là, au milieu des jouets des mégots et des boîtes de conserves. Quand tu te dis mince j’ai dû le jeter à la poubelle sans faire attention…Et que tu te regardes, l’œil ahuri, à te sentir idiot, par le miroir pour tenter d’y trouver le réconfort d’une minute passagère…Mais non tu n’es même pas vraiment joli à regarder. Et tu n’as pas d’amoureuse. Tu n’as rien mise à part quelques promesses comme du sable scintillant qui colle entre les doigts. Arrivé au bout tu te dis qu’à trop vouloir être, tu finis par n’être rien d’autre qu’une vague invraisemblance. Soudain tu prends le parti de n’être rien…Tu saisis l’idée que tu peux être heureux infiniment pour une chose dérisoire même pas visible. Tu as rompu le rythme incessant des frustrations et des déchaînements. Tu veux vivre autrement, pas une vie comme ça, pas un coup d’épée dans l’eau…et tu as décidé, fermement, de dire ce qu’il y a au fond là…et qui bouillonne ici…comme un volcan…

Proust, La Captation

Selon lui, l’intelligence était superflue. Il fallait se souvenir. L’essentiel était dans la réminiscence. Il fallait creuser la solitude, soulever le loquet de la porte, le seuil du rêve, un univers sans artifices cérébraux. Le rêve, unique endroit où le chant est suspendu, seul lieu où il soit possible d’emprunter la route d’une musique, par la mémoire, ainsi qu’une main qu’on passerait sur un rayon de lumière, rayon laissé filtré par les persiennes, révélé par une atmosphère emplie de poussières. Cette poussière, vestige des souvenirs constellés, morcelés qui ne demandent qu’à se rejoindre.
La poussière du temps est l’élément photosensible de la réminiscence, à ne jamais balayer mais à laisser s’amonceler sur la mémoire.

Il voulait partir à la poursuite d’un étonnement sans cesse renouvelé, se séparer du monde pour y revenir, le vivre à nouveau, comme la toute première fois, creuser une nuit pour analyser comment le soleil se fraye un chemin même jusque dans profondeurs de la mer intérieure. S’endormir pour revenir à la vie, éteindre toute ardeur pour laisser le calme s’écrire, perdre son souffle pour en laisser venir un autre. Son royaume est celui où l’intelligence n’a plus lieu d’être, elle est dépassée, mise à mort par un élément plus vivant, plus débordant : la sensation même. La sensation plutôt que l’intelligence, le mirage espéré de revivre les instants les plus chers une deuxième fois, une infinité de fois. À la recherche de tous les moyens possibles de se réapproprier le temps passé, étrange matrioshka, ou le temps lui-même cache un autre temps, plus mince mais plus intense, plus éloigné en lui-même, qu’on ne peut évoquer qu’en rêve.
Dans son livre les personnages et les objets eux-mêmes sont des alibis, des prétextes à la ressouvenance, il parvient à faire d’un corps inerte un élément vivant.

Devant l’impossibilité de fusionner totalement la vie avec le rêve, il ne s’est pas arrêté. Il en a cherché les correspondances (dans la lancée de Baudelaire), les fils qui les relient. Ainsi dans cet univers intime, unique et immense, où toutes choses se mêlent entre elles, il est parvenu à capter le bruit que font les temps lorsqu’ils se cognent. Il a créé des étincelles d’éternité.

Il s’est rencontré lui-même enfant, une nuit, regardant (ou se souvenant regarder) les reflets de la veilleuse multicolore sur le plafond, et son ballet de corps iridescents, dansants, il a laissé survivre la brillance de son enfance, dans la sensation proquée par la tasse de thé, les dalles irrégulières des cours, les églises, ou tous les autres détails inutiles mais scintillants qui font d’un ciel morne et noir un ciel étoilé.
Ainsi, une femme était facilement rappelée par un objet, un geste par une musique. Toutes ces femmes qui parsèment son monde intérieur, nous semblent à nous des corps n’ayant vécu autour de lui que pour lui offrir la chance un jour d’évoquer leur souvenir dans un beau livre, dans un livre magnifique qui ne dit jamais rien, pour laisser entendre, pour laisser deviner. Plutôt que de les voir vulgairement, il les a vu en rêves, en présences.
Si les femmes ont laissé de telles traces de doigts sur la membrane fragile et pourtant indéchirable de sa mémoire, c’est que pour lui, elles n’existaient pas en tant que telles, mais plutôt dans le dessin inattendu de le rappeler à ce soleil planté au milieu de son monde de féminités, autour duquel les choses, quelles qu’elles soient se satellisent. Ce soleil-là est sa vie antérieure. Sa vie démultipliée.
Force d’attraction de la vie antérieure, ou de la vie postérieure, dans un esprit si sensible, son corps, ses pensées, toutes abandonnées à la vie mal vécue parce que ressentie trop intensément.

Nul se sait vraiment s’il a vu ces choses en rêves ou non, mais comment savoir et faire la différence dans un cerveau ou tout est prétexte à maintenir la flamme, l’ardeur, de la seule sensation poétique. Il regarde l’éternité sans la brusquer, sans la toucher même, puisqu’il a compris qu’elle est d’une telle fragilité, d’une telle évanescence qu’il est impossible de la saisir sans provoquer sa fuite.
Il a enrichi mille fois les instants, les a laissé neiger de leur neige éternelle sur le papier, poudre d’or luminescente qui éclaire la nuit. Remontant le corps du temps comme une rivière, pour en filtrer l’essence pleine de parfum et pleine de visages, de la mystérieuse aurore, qui tient des promesses le matin, si rarement exaucées au soir de la vie.
Sauf pour lui, en qui l’éternité, presque atteinte, presque touchée de la main, est restée intacte et claire comme au matin.

Tagada

Dans certaines boulangeries on peut acheter pour un euro un petit sac de bonbons, sans réglisses de préférence. Je n’aime pas le réglisse j’ai jamais aimé d’ailleurs ma petite nièce dont je m’occupe presque quotidiennement n’aime pas du tout non plus, alors je suis bien obligé de les jeter par terre, dans la rue…je sais c’est du gâchis, mais bon, ce sera pour les pigeons. Elle n’aime pas non plus les oeufs au plat miniatures, à cause du jaune, alors elle me les donne et j’adore, c’est bien la seule chose qu’elle me donne, quand elle n’aime pas, sinon quand je lui demande une fraise tagada elle répond « non ! les fraises c’est à moââ, j’adore les fraises ! »

On peut, si on le désire…

On peut, si on le désire, aller récupérer mes pages, elles sont dans la corbeille ou peut-être, déjà, dans le conteneur en bas de la maison, ou dans le camion, ou même, dans le dépotoir ou brûlées dans l’usine de recyclage…À peine suffisantes pour renaître en sacs en plastique, en bouteilles d’eau, en cartons, prêts à l’exportation. Un peu comme nous à la fin, voués à la recycle, qui feront pousser des fleurs et des mauvaises herbes avec notre intimité quand elle sera toute endormie dans la terre, et changée en regrets, heu, en engrais.

J’ai trop parlé

J’ai trop parlé. J’aimerais rester seul maintenant. J’ai joué à la prostituée, j’ai emprunté les mimiques, maintenant je suis loin de moi. J’ai trop fait semblant. Ce que je devrais faire, c’est détruire toutes ces conneries. J’ai perdu une chose que je ne mérite plus de retrouver. Le mur est de plus en plus épais, le moment devra venir où tout cela prendra fin, ce ne sera pas une surprise. Je serai si cloisonné qu’on ne s’apercevra même pas de la chose. J’ai peut-être laissé pensé que j’étais heureux, parfois, mais quand j’y repense, je sais que je faisais semblant. C’est inutile…

Un soir je feuilletais les pages d’un livre (je suis amoureux de celle qui l’a écrit), et quelle ne fût pas ma surprise d’y trouver un long cheveux de femme, entre les pages un peu abîmées et vieilles. Il était là comme on comprime parfois des fleurs dans un cahier d’herboriste.

J’ai trop parlé.

Gâte t-on les choses en les exprimant ?

Gâte t-on les choses en les exprimant ? C’est Virginia Woolf qui le disait. Peut-être que de vouloir aller au fond des choses est une maladie. Sans doute valait-il mieux ne rien savoir et se taire. Si j’étais resté sain d’esprit, je n’aurais peut-être pas commencé à écrire. Écrire m’est ce qu’il y a de meilleur. C’est peut-être la seule activité qui soit restée sans partir. Le reste, ça part très loin. Ce sont de petites passions qui meurent et naissent tout à la fois. On ne peut rien serrer dans nos doigts, on peut seulement évacuer les choses, que d’autres saisiront et qui glisseront de leur doigts, à leur tour.

Je ne comprends pas comment subsiste l’instinct des femmes de faire des enfants dans ce monde. Pour moi c’est assez proche du crime, finalement. C’est mettre au monde un être qui va d’abord rêver et puis qui va, fatalement, un matin, se réveiller face à la vie. C’est ce moment-là qui le tue. Il va devoir construire sa vie sur cet abîme qu’est l’enfance. Rimbaud avait dit, peu de temps avant sa mort, dans une lettre (à sa mère) de Marseille « pourquoi venons-nous au monde ? », ce trou à rat.
J’ai commencé aussi à songer à écrire un livre sur Baudelaire. Je sens, au fond de moi, que j’ai infiniment de choses à dire. D’abord, il me suffirait surtout de parler de moi. On ne parle jamais des autres, on parle surtout de soi, en tout premier lieu. L’autre est un prétexte. Mais il peut tout de même être bien utile si nous souhaitons savoir comment vivre et sentir. Je dirais plutôt, comment savoir bien mourir. Puisque la littérature, finalement, nous mène surtout à ça, comment savoir bien mourir. Comme les films, comme la musique. On voudrait savoir quel type de soleil fixer au-dessus de ce corps qui nous a servi de carosse. Serait-ce un crépuscule, la lumière du matin ? La nuit, où l’astre brûlant du plein midi… Ou encore la pluie, on a que l’embarras du choix. S’éteindre hystérique, sage, seul, seul avec une autre, après avoir beaucoup bavardé dans de très longs livres…Penser être ci, être ça…Et puis n’avoir pas vraiment penser ni vécu, finalement, avoir crû le faire. Avoir crû.
Je désire, sincèrement, m’éteindre avant le prochain coucher du soleil. J’y pense assez souvent. A force de s’entraîner à la solitude, on a de moins en moins peur de mourir. Peut-être parce que je sais que je laisse quelques lignes dérisoires derrière moi. Je ne pense pas être aimé de mon vivant. Je suis un de ceux qui ne peuvent être aimés, puisque chaque fois que la possibilité apparaît, j’ai tout un tas d’anciennes souffrances qui me reviennent. Ce qui est bon habituellement à l’homme me plonge, moi, dans le désespoir.
Je crois que je n’ai pas serré un corps depuis tellement longtemps, que je ne saurais plus le faire. Je suis maladroit. Quand je serre un corps j’ai le sentiment de faire semblant, je ne sais pas le faire. Il y a peu de raisons qu’on puisse m’aimer puisque, moi-même, je ne sais pas si au fond, j’aime qui que ce soit ici, dans ce monde. Je n’aime pas les autres.

L’amour est un jeu d’acteurs, on se pousse à y croire, on agit dans le mirage. Si on est innocent on peut facilement prendre ce mirage pour une pièce de théâtre bien réelle. Moi je ne sais plus. Je ne sais plus si la pièce de théâtre est bien réelle, là, sous le soleil. Je ne suis pas fou. Si je disais le contraire, je mentirais. J’ai les pieds sur terre, je sais comment fonctionne l’économie humaine, j’aurais suffisamment la connaissance des règles pour prendre part au jeu. Mais quelque chose m’en empêche, cette chose vient de moi et non pas de l’extérieur, qui me fait dire, à chaque fois, qu’absolument tout ce qu’entreprend l’Homme est vain. Sauf certaines choses. Parmi ces certaines choses il y a la poésie.
J’aimerais compter, avec mes doigts, les choses qui maintenant m’offrent une raison de continuer la vie. Ce ne seront jamais des choses réelles, seulement des promesses. Ce n’est certainement pas l’amour, mais la promesse de l’amour qui pourrait me maintenir. Je me sens comme une éléphant tiré vers l’avant par une carotte, qui s’éloigne de son point d’origine à mesure qu’il avance. Ou un chien qui entre en rotation pour tenter de mordre sa queue. Pour le reste… promesse d’un jour avoir de l’argent (j’en aurai beaucoup, je le sais). Mon travail qui m’offre la possibilité de rencontrer des gens. Ma famille, voir cléo grandir (quelque chose au fond de moi me dit que cléo sera le seul enfant que je verrai grandir, puisque je n’en aurai, sauf grands bouleversements, aucun). La malheureuse désagrégation de ma deuxième soeur, que je n’ai finalement, jamais réellement connu.
Ce ne sont que des promesses personnelles. Il ne me viendrait pas à l’esprit de dire : je veux continuer parce que je crois au prochain gouvernement, en une révolution future anti-consumériste (quel ridicule), au feu d’artifices technologique à venir, les mille gadgets. Ces choses peuvent m’amuser quelques secondes, mais j’aurais vite fait de retourner en moi-même, c’est à dire dans la vie lente, éclipsée.
Voyons…Suis-je satisfait de ma vie présente, ici, maintenant ? Je parviens à en être ni satisfait ni mécontent, parfois, quand j’oublie et me laisse entraîner par le courant de l’existence. Mais, fondamentalement, je n’attends rien de cette vie. Non pas que j’étais fait pour une autre vie ou un autre temps, cette pensée est stupide. Non pas que je suis mécontent d’avoir cette âme, ce cœur…Je ne suis pas malheureux d’être moi, je ne pourrais pas l’être, c’est impossible. Cette pensée est un sacrilège, une injure jetée contre tout ce qui m’est le plus cher. Je peux être mécontent de ma façon d’agir, ma façon d’utiliser ce moi, mais pas de ce moi en lui-même. Peut-être est-ce une des choses qui me sauvent.

Assis près de la lisière…

Assis près de la lisière, les bras en cercle autour de tes genoux tu regardes les araignées d’eau. Finalement, tu te sens comme elles, leurs mouvements épileptiques, ce flottement, cette petitesse, c’est un peu toi. C’est sûr que toi aussi tu manges les bactéries et tu es tout aussi léger. Ses pattes sous douces pour cette étendue d’eau sans mouvements. Elles ne la percent pas. Tu ne veux faire aucun bruit, rien d’autre qu’un très léger bruissement, tu ne veux rien bousculer. Au fond, tu recherches ta mince vie minutieuse dans les plis de l’eau. Tu n’offres aucune résistance, en proie à l’obéissance. Aux courants marins. Demain matin il y aura une brise et tu seras transporté un peu plus loin. Tu pourras attendrir légèrement les poissons polychromes qui viendront te caresser le ventre. Une membrane te sépare d’eux et d’une certaine façon tu n’es pas dans le même monde.

Il nous reste peu, en fin de compte.

Il nous reste peu, en fin de compte. C’est comme si, finalement, tu avais peu connu la vie. Auparavant tu étais dans l’attente. Parfois la tristesse se venge dans une soudaine giclée de bonheur. Je te l’avais dit, il me semble, il faut y croire encore. Si tu t’agrippes à mes doigts je t’aiderai à te reconnaître dans ce paradis amoncelé. Ne me perds pas surtout, je leur parlerai de toi. Soulève un peu ce scaphandre, je crois que, lentement, tu commences à devenir toi-même. C’est ainsi qu’on s’abandonne à l’existence. C’est un bel opéra, on peut entendre des comiques faire leur comptes sur leur fabuleuse médiocrité.
A aucun moment tu n’as songé que c’était impossible, maintenant le jour vient, c’est l’heure.