Amuse-gueule

Ma grande frayeur était de voir mes amis graduellement se muer en coquilles vides, en automates qui ont à leur disposition un cortège de divertissements intoxicants, avec dans leur corps et leur esprit, un assemblage d’algorithmes capables de s’adapter à toutes (ou presque) les situations possibles. Plus le temps passe, hélas, plus je réalise que ma crainte de toujours est plus fondée que je n’osais l’imaginer. Mais c’est peut-être moi qui me résorbe, comment le savoir, peut-être est-ce moi qui me détache, comme un opercule, du grand cylindre évanescent et putréfié qu’ils appellent l’existence, dans un curieux et paradoxal renversement de la terminologie.
Ils vont bon train dans la vie comme dans un paysage éclairé par un nombre illimité de signaux versicolores, qu’il s’agit seulement de suivre, tandis que je reste fixé dans l’arrière-boutique des choses, sous le coup d’un effet retard que je n’ai jamais été en mesure de compenser, malgré mes efforts ou plutôt, il serait plus honnête de dire : à cause de mes efforts. Les signaux s’éteignent aussitôt que je m’en rapproche, plutôt que de courir vers le suivant, situé un peu plus loin, j’ai rompu le combat, pour me laisser porter par les courants de l’univers, qui me portent d’ailleurs bien mieux que ne le pourraient mes propres jambes. Dénué de volonté quand il s’agit de rivaliser dans cette course à bâtons rompus vers cessation et la mort. Mais le réconfort vient du fait que je ne m’y trouve pas seul, dans cette arrière-boutique, et que je ne me suis jamais senti véritablement seul, tout court. On a dit que les chats se cachaient pour mourir, vraisemblablement il n’en va pas de même pour les hommes, qui accumulent les chants du signe de leur vitalité et de leur intelligence, pour en faire ce brasier violent, éblouissant et sonore dont ils ont le goût. Je nourris pour ma part un petit feu sacré, à l’abri des phénomènes, avec tout ce que je peux offrir d’attentions et de soins ; il ne sert peut-être à rien, mais je le préserve tout de même, ce petit feu sacré auquel j’ai tout confié. Il brasille sous les étoiles.

Songe du chasseur

Un matin négatif, dénué de pensées, comblé de monologues intérieurs sans queue ni tête, je m’abats, sans y prendre gare. Je me lève et, sans recourir à un soleil quelconque, me dirige vers la cafetière, premier pas vers la dissolution de l’inconnu, je me dirige vers le rite, qui calmera les ardeurs angoissantes et mes penchants vers ce qui déborde de l’ordinaire. Ça ne sera jamais l’argent qui me fera lever matin. Ni rien. Et maintenant, quoi ? J’emprunte la voie du jour, levé déjà depuis bien longtemps, comme on emprunte un radeau exsangue, sans but d’aucune sorte. C’est l’abrutissement qui me monte dans les veines, un calme de pacotille pour suspendre une certaine forme de folie, la rendre moins visible aux yeux de tous. C’est une peur qui me tire hors du lit et de ma chambre, me fait marcher dans le froid pour un rien, pour oublier peut-être. En d’autres temps j’étais amoureux, et tout cela ne comptait plus. Je me confondais avec le rêve que j’habitais, l’avenir scintillait sur tous les murs, les ombres dansaient en ma compagnie. Je m’imaginais capable de maintenir cet état une vie durant, j’avais faim, la faim grandissait avec mes élans. Ne vous méprenez pas, je suis toujours affamé, plus que jamais peut-être, mais maladroit et sans discipline, je massacre le temps. J’attends, le vent, mon bon ami, j’attends la prochaine bouffée d’air, j’attends qu’un instant digne de ce nom m’enlève. Par attente je ne veux pas dire : me maintenir immobile sur le pas d’une porte, je veux dire autre chose, l’attente, toute une science de l’embarras… je souhaiterais pouvoir exprimer là toute ma gratitude, mais cela ne sera pas suffisant car je ne sais plus très bien parler, et ce manquement à la parole devrait suffire. Me devine t-on tout de même ? Merci, infiniment, je resterai toujours émerveillé par tout ce qui palpite en vous, je sens monter dans mes veines une fièvre salubre. Je n’ai pas eu droit à grand-chose quand bien même les apparences semblent me contredire, car je rêvais d’autre chose. Les feux d’artifices sont bien ternes, les fêtes, les nuées et les clameurs sont bien moribondes, comparées à ce que je porte en moi de sensations vigoureuses et entraînantes. Je me repais, mon être entier vibre de l’inaperçu. Je crois, oui, que je n’ai plus grand espoir et plus grand chose à perdre ni à justifier. Ce grand merci n’est pas un refuge, et c’est ce que je souhaite vous dire ce soir, merci, d’être vivants quand bien même nous ne verrons peut-être plus car je penche en direction d’un autre horizon, car je ne sais, pas plus que vous, où je vais. Je vous l’avoue : je suis égaré, ce fait ne devrait ni vous surprendre ni vous effrayer. Il ne s’agit que d’une simple vérité déterrée, une médaille dont on a ôté la couche de poussière, un cadeau ouvert sous le sapin, une fièvre, un miracle permanent, une brèche ouverte, où l’inouï se succède à lui-même. Je peux vous le dire : ne vous fiez pas à mes yeux car je suis heureux, ne vous laissez pas prendre au piège de la tristesse, je ne cherche rien d’autre que la joie de vivre. Cette grande inconnue familière.

Abri. Débris.

Je sens un trop-plein d’émotions qui rend une mélasse. Un fouillis de regrets, de culpabilités, d’ennui. Je n’éprouve pas de plaisir. Le plaisir que j’éprouvais est intemporel, fantaisiste. Réminiscences bizarres. J’ai envie de rien faire. J’ai fini de me prendre pour le messie ou dieu le père. N’ai-je pas là perdu toute ma poésie ? Ma poésie ? Qu-est ce ? Une douleur.
Je deviens idiot. Dans l’œil de l’autre, je me vois. Ou plutôt, j’y vois un être. Un autre. Ai-je échoué ? Pour le moment, j’imagine qu’il n’y a ni défaite ni victoire. Il n’y en aura probablement jamais, au final.
J’ai peur d’entrer en dépression. J’ai froid, sans cesse. Je distingue ce noyau, ce métal au centre, rougeoyant.
Je le sens indestructible. Mais en souffrance. J’ai terriblement peur. Des blessures anciennes ont réapparu. C’est flou.
J’ai peur et donc je génère une angoisse pour ne pas faire face. Est-ce ceci, l’angoisse ? Un stratagème de l’esprit pour ne pas faire face à ce qui nous tourmente vraiment ? On tourne le dos. Réflexe de fuite. Trop de contrôle, c’est sûr… J’ai très peur. Je ne crois pas avoir jamais eu aussi peur de ma vie. Son objet ? Je ne parviens pas à caler l’image. Mais ce dont j’ai peur est une sensation de néant. D’inhumain. Sortir de l’humain, voilà ce qui me fout la frousse. Passer de l’autre côté, et ne plus pouvoir revenir. J’ai toujours eu la ferme impression que l’essence de l’homme, sous le vernis de la civilisation, de la raison, est monstrueuse. Toujours eu l’impression aussi que cet attirail de raison n’est pas indestructible. C’est tout ce qui nous fonde et à la fois, c’est étranger. Peur de devenir fou. Pourquoi suis-je devenu si craintif, si tremblant actuellement ? Je me suis éloigné de beaucoup de choses qui me pesaient, m’effrayaient ou creusaient des trous dans la toile de la vie bien rangée, bien à l’abris.
Faire confiance en l’âme. En l’esprit. Je ne peux pas tout contrôler. Je n’en suis pas le créateur. Je ne suis qu’un enfant qui ignore d’où il vient. Mon sang qui circule en tous sens dans mes veines, mon coeur qui ne cesse de battre. Tout ça est là. Toujours là. Pas pour l’éternité.
Impossibilité de pleurer. Désir de pleurer. Impossibilité de retrouver les cocons passés. Désir d’un lieu que la mort absente. Désir et ressenti de la vie.
Quelle est ma destinée ? Je suis perdu. Je pense avoir gâché, j’attends la punition. Le jugement. Un être supérieur me délaissa. Ou bien est-ce moi qui l’ai délaissé. Tout cela est-il supercherie ? Aucun moyen de savoir où se trouve une vérité. J’imagine que la vérité se trouve là où on se sent bien parce que c’est que comme ça qu’on peut vivre. Exténué. Peur de l’absence de solution.
Angoisse sourde. Parfois je l’oublie. Pas longtemps car soudain je me rends compte que je l’ai oublié. Je repose les pieds dans l’angoisse. Pourquoi placer la peur au centre de mon monde ? Pourquoi me remettre sur ce centre dès que je prends conscience que je m’en suis éloigné ?
Profondément malheureux au fond de moi. Détresse infinie. Envie d’en finir et de retourner à la vie se mélangent. Confusion continuelle. Émotions éclipsées.
Je suis fort pourtant. Je suis endurant. J’endure. Ça je sais faire, comme personne.
Il me semble que la mort m’apportera ce dont j’ai besoin. À portée de main.
Pourtant c’est du côté- ci de la vie que les fleurs et les animaux naissent, prennent maturité et meurent. Là-bas, de l’autre côté, ça n’est pas matériel. C’est la jouissance des souvenirs.
Je crois en la destinée. Je crois aussi au couronnement de l’âme. En la souffrance. Je ne suis pas sûr quant à la récompense. Je n’ai pas le sentiment de mériter quoi que ce soit. Je pense avoir tout échoué. Tout. Perdu ce qui m’était cher et que j’avais bâti avec tant de patience. Tout cela n’est que ruine. Une espèce d’illusion de château. En lieu et place de mon château, je vois cette colline ou traînent quelques murs écroulés. Les herbes remplacent les tours et les ponts. Et surtout, ce vent, qui règne sur cet endroit. Il n’y a que lui qui ait le droit de régner.

Chandelles

Parfois, le brouillard s’estompe. Un peu. Je vois trouble. Je marche, je m’écroule. Chaque pensée peut être un faux pas.
L’écriture doit-elle être outil de guérison ? C’est dégueulasse. On ne devrait pas la prendre ainsi. Pour soi, toujours pour soi. Je ne veux rien pour moi. J’ai eu assez. J’attends la mort, c’est tout. Non pas que je la recherche. Je l’attends.
J’aime la vie, plus que tout. Ce n’est pas incompatible. Ça va avec. Préférais-je la mort à la vie ? Certainement pas. Pas plus l’une que l’autre. Deux mystères. L’un n’est pas plus lointain que l’autre. Les deux s’engloutissent en moi. Magma qui se meut.
Comment en suis-je arrivé là ? Quel malin plaisir à gâcher les chances, les dons ? Aucun. L’attente. De rien. Pas de preuve à faire. Pas d’amour à même l’air. À déchiffrer, creuser. C’est une autre vie qui s’offre à moi. Pas mieux, pas pire. Différente.
Un arrêt. Mes yeux se fixent sur le vague, mon corps qui était transparent, soudainement existe. Il est lourd. Une agitation dans les viscères. L’automate se fige, se met en sourdine, tourne de force ses yeux vers l’intérieur. Quelle maladie peut-elle autant nous éloigner de la condition naturelle, pré-déchéance ? La réponse aux stimulis ne s’effectue plus. Un trou d’air. Une chute au-dedans. Sensation de la créer volontairement, et d’à la fois lutter de toutes ses forces contre. Une lutte, deux forces contraires, portées par moi, être multiple. Dualité. Le côté gauche du corps s’affaiblie.
Le courant fonctionne à nouveau, brinquebalant.
C’est la même énergie qui me fait aimer les ombres environnantes et qui fait s’ouvrir et grandir les fleurs. La même qui me fait m’asseoir un moment sur le bord de la route, et celle qui pousse les lions et les gazelles à boire au même moment dans le même bassin.
Une partie de moi ferme le robinet. Une partie consciente, affamée. L’autre, perdue sans le sol qui la retient, lâche les rênes de la terreur, de la pression et de la lutte pour la survie. Sa propre survie. Voici tout ce qu’elle veut et vers ce à quoi tendent toutes ses forces : sa survie. Coûte que coûte.
Une bête me mange de l’intérieur. Comme si l’homme était grignoté, à son insu. Comme s’il savait, indistinctement, qu’il ne sert que de pâture à une entité plus vaste que lui même. Il y a bien les fils qui nous remuent. Notre fuite vers le bonheur il s’en délecte.
Dans cette course on oublie tout, la nature magique des êtres, de nous même, des choses.
Arrêtons le cours un instant, et la mécanique de défense s’active. Il faut à tout prix que ça s’arrête. Il faut à tout prix revenir à la normale. Que la brume épaisse se dissipe. Que les formes noires aillent voir ailleurs. Comme nous sommes terrorisés désormais dans les territoires qui étaient autrefois nos maisons familières. Comme l’édifice est fragile. Et comme cette fragilité est masquée par ces milliards d’êtres qui ensemble retiennent de leurs mains cette porte. Pèsent de tous leurs poids afin qu’elle ne s’ouvre jamais.
C’est bien le refus absolu de la mort qui nous fait échouer sans cesse sur la même plage, comme un billot. Et la peur de toucher à la raison, cette prison de glace.
Il y a bien le corps qui porte en lui la mémoire des êtres passés. Je n’ai pas en moi qu’un nom, qu’une naissance, qu’une mort. Je porte en moi la naissance, l’existence et la mort de tous ceux qui m’ont précédé. Et je les devine, parfois. Parfois, je sens que ma chair connaît les réponses. Elle les connaît par l’expérience. C’est mon esprit qui s’invente une importance, une existence indépendante, une solitude. Je ne suis qu’une maille du tamis formé par les étoiles. Un point sur le tableau.

Rhum et rouages

Je crois qu’elle faisait mine d’éclore. Elle tordait son crayon sur le papier. Griffait la page avec son hameçon, fleurant le vers à soi. Rarement elle mordait à l’âme mais quand ça arrivait, on pouvait dire qu’elle en avait braconné un beau, de poème millésimé, avec ses virgules incisives. C’était du feu d’artifice comme on en fait plus, les mots faisaient dans l’émotion, à n’en plus finir. Elle ancrait au bout de ses lignes des points énormes, des « points d’eau » qu’elle appelait ça. Tant est si bien qu’on avait envie d’y plonger dedans avec elle. Elle disait « Fini la blancheur inconsidérée… ce que je veux maintenant, c’est la partition… la symphonie. Je vais la noircir ma page avec ma musique ! ».
Ce qu’elle voulait c’était siphonner le ciel, avec les étoiles et tout le tralala, elle voulait des beaux poèmes, des bancs de mots fertiles, des phrases à s’en émouvoir la panse. Penses-tu elle n’y allait pas de main morte. Jusqu’à la ligne finale qui faisait tinter le carillon du coeur.  » C’est le collecteur de rêves qui m’inspire. Le porteur de lueurs. Le facteur. Mais le vrai. Celui qui a la clef de toutes les boîtes aux lettres. Surtout celles qu’on n’ouvre pas « .

Mais pas toujours. Certains jours ses poèmes ne me faisaient ni chaud, ni froid. À moins que ce soit ma faute. J’avais pas le coeur à lire, parfois.

L’heure

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Le matin, je m’éveillais souvent avant la sonnerie de mon téléphone portable, qui me servait de réveil ; comme si mon corps, la veille, avait retenu l’heure prévue du lever, l’avait inscrite sur son horloge interne ; comme si mon cerveau déchargeait, à plus où moins une dizaine de minutes avant l’heure dite, la Vie qui reprenait son cours dans mes artères, dans mes muscles. Tant est si bien qu’il m’arrivait extrêmement rarement d’être sorti du sommeil par mon réveil. Il me semble que, lorsque j’inscrivais l’heure sur mon téléphone, je l’inscrivais tout autant en moi-même. Il m’arrive de penser que celui-ci ne me servait peut-être à rien, pourtant, sans lui, la crainte de ne pas pouvoir me réveiller seule m’empêchait de dormir. Mes nuits étaient déjà bien assez difficiles, sans ajouter cet autre soucis par-dessus tous les autres. L’heure était toujours présente près de mon lit, mais elle n’était pas placée dans mon champ de vision direct, de sorte que je devais, au cas où, pendant une nuit incertaine parsemée de mauvais rêves, me redresser sur le lit afin de pouvoir la lire. Elle n’était pas facilement observable, en effet, le cadran étant suffisamment loin sur le meuble et derrière quelques autres objets qui le cachaient. Il me fallait parfois un peu de temps avant de la voir apparaître. Parfois je me surprenais à chercher l’heure depuis plusieurs minutes sans avoir réussi à mettre la main sur elle, finalement, je détestais l’heure je crois, tout autant que j’avais besoin d’elle en tant qu’axe central autour duquel ma vie entre en rotation. Tout autant que j’avais besoin d’elle pour ne pas glisser totalement en-dehors du monde.

Il y a longtemps, j’avais perdu l’heure. Je l’avais sur moi pourtant. Je la gardais dans ma poche, précieusement. Pendant mes longues heures de marche, continuellement je la caressais pour me conforter par sa présence, compagnon discrète, cette petite étoile de poche qui seule pouvait me renseigner précisément sur l’état d’avancement de mes journées. Je m’avançais vers un parc. L’après-midi était déjà mûr, mais le soir n’avait pas encore commencé à poser son voile sur les choses. Je passais près de la voie ferrée, l’ancienne voie rouillée sur laquelle ne passe plus aucun train, depuis bien longtemps. Je prenais le pont en fer et j’entrais dans mon parc. Situé en hauteur, je pouvais regarder la ville, les néons bleus des hôtels, les phares des voitures qui passaient sur l’autoroute et dont le bruit résonnait jusqu’à moi, à la manière d’un bourdonnement de mouches lointaines. De loin, le son produit par la ville finissait par faire naître dans mon esprit un rythme, une harmonie, une sorte de résonance grave, de machines, de conduits d’aération, un son étouffé, qui est bien plus fort qu’un bruit tel quel, brut, proche et bruyant. Un son léger, à la manière d’un parfum produit en quantité infinitésimale, devient plus intense quand, afin de compenser le peu d’informations reçues, le cerveau va demander de l’aide à l’imagination pour produire des couleurs, des symboles, et ainsi donner épaisseur à ces informations. L’imaginaire, excité par la carence à combler, par le vide à remplir, du plus petit et du plus informe des sons, produit une mélodie et la mêle aux désirs, la raison rendu silencieuse par la monotonie, le calme des objets et des fleurs qui nous environnent dans un parc, pénètrent notre rêverie et nous inspirent. Les quelques tulipes qui ont poussées sur le parterre, non loin de nous, et dont le parfum se fraie un chemin jusqu’à nos narines à notre insu, laissent germer dans notre âme la pensée d’une femme dont l’ombre aromatique serait déjà parmi les buissons et les ronces, près de ma main, passerait dans mes cheveux, allègrement se promènerait pour moi dans le jardin et remplirait l’espace qui sépare mon cœur de la lune naissante.

Je tâtais alors dans ma poche, toujours, mon heure, afin de ne pas rompre cette amarre qui me maintenait à la réalité des choses, afin de ne pas m’envoler trop tôt, trop vite et trop loin, je voulais caresser l’heure longuement, comme les moines caressent les perles d’un chapelet. Pourtant, ce soir-là, elle n’était plus là. Disparue. Je regardais dans la poche gauche de mon manteau, rien. Rien, dans la droite non plus. Je sentais mon pouls s’accélérer, quelque chose n’allait pas. Quelque chose me disait que je ne la retrouverai pas. Je tâtais avec les mains mes deux poches poitrine. L’angoisse s’emparait de moi. Je savais que je venais de perdre quelque chose d’important. J’avais beau tourner comme un fou, faire le tour du parc, regarder encore sous les bancs, repasser et repasser encore sur le chemin que j’avais emprunté pour venir ici. Rien. L’heure avait foutue le camp. J’étais seul alors. Seul et dans le noir.

On côtoie souvent le songe, on croit s’inventer des vies, des relations d’ordres variés. Je crois qu’un morceau de mon horloge s’est brisé. Je tourne, depuis, dans le sens inverse des aiguilles du monde.

 

Le rêve du prisonnier

hairwater
 » Il est vingt-trois heures, extinction des feux ! « . Tu es sur ton lit de ferraille, les doigts croisés sur le ventre. Tu regardais le plafond au-dessus. Des sillons creusés par l’humidité dans le plâtre, des tâches vertes. Quelques secondes auparavant tu les distinguais clairement. Désormais il fait nuit, tout n’est plus qu’une empreinte rétinienne. Les tâches sont parties en le silence. Mais ça ne change pas grand chose, au fond. Tes yeux n’ont pas bougés. Ils sont fixes. Tu n’as pas vraiment sommeil. De toute manière, les jours et les nuits se ressemblent. Tu as bien une fenêtre près de toi, mais le rideau est tiré, il n’y a rien à voir. Alors tu réfléchis mais tu as déjà tant réfléchi, tu te dis que tu fais depuis longtemps déjà le tour de tes pensées. Les espoirs, tu les as creusés et taillés jusqu’à la moelle. De la sciure maintenant. Tu n’as plus vraiment la force de penser. Tes pensées ne te font pas mal, ce serait trop beau. Tu n’as plus assez de vie dedans pour ces choses-là. Tu attends, mais sans attendre. Pas même la mort. Rien. Le monde est, définitivement pour toi, sans étincelle possible. Tu ne joues plus aux jeux des hommes, tu as rendu le costume et les clefs des loges. Parfois tu te surprends à te rappeler qu’un jour tu as été un petit garçon, que ta mère a souffert pour te mettre au monde. Pour tout ça. Tes yeux habitués à l’obscurité distinguent une légère veilleuse un peu plus loin. Tu la laisses de côté. Un chien de l’autre côté de la route déserte aboie, lui seul sait pourquoi. S’il le sait lui-même, d’ailleurs. Décidément, tu n’as pas sommeil, tu ne pourras pas t’enfuir dans l’inconscience de sitôt. Alors tu restes immobile, tu n’as rien d’autre à faire. Rien n’agite ton esprit. Il t’a crû vaguement t’endormir, tu ne sais plus. Il y a quelques instants il t’a même semblé entendre un bruit, un bruit qui, certainement, ne t’était pas adressé, comme toujours. Pourtant le bruit est revenu, cette fois tu commences à le deviner, c’est un tapotement léger qui va et vient, le même. Il se fait plus insistant et soudain l’idée se fraie enfin un chemin jusqu’à ta conscience. Quelqu’un tape à ta porte, on entend à peine. C’est quelqu’un qui tape à ta porte, c’est sûr. Mais tu as un doute, tu ne sais plus si tu rêves ou si tu es éveillé. Tu forces un peu tes paupières. Le bruit revient, alors tu te redresses sur ton lit, tu jettes un regard en direction de la porte. Tu n’entends plus rien, tu te frottes les yeux. La déception pointe le bout de son nez, tu as dû rêver. Tu étais sur le point de te recoucher mais le bruit reprend. Cette fois tu te lèves et te rapproches de la porte de ta cellule. Tu colles une oreille et le bruit est là, tu te concentres dessus, il y a un bien des doigts qui tapent contre ta porte. Alors tu baisses les yeux et découvres une clef dans la serrure. La présence de cette clef ne te surprend pas le moins du monde. Puis tu la tournes, tires le loquet et la lourde porte s’ouvre. Une femme t’attend derrière. « Enfin, j’ai crû que tu ne m’entendrais jamais ». Elle se saisit de ta manche et te tire hors de ta geôle. Tu la suis, tu n’as pas vraiment d’expression sur ton visage, ton esprit n’a pas analysé encore ce qui venait de se produire. Il ne peut pas, c’est au-dessus de ses moyens. Il n’avait pas connu d’événements sortants de l’ordinaire depuis trop d’années, tu ne distinguais déjà plus la réalité du rêve mais là, tu ne distingues plus rien du tout. Tu suis. « Dépêchons-nous, n’attirons pas l’attention des gardes ». Elle court et tu fais de même. Vous longez le couloir maintenant, vers le hall central autour duquel tourne en spirales toutes les cellules. En chemin tes yeux croisent, au sol, un ours en peluche géant, assis contre le mur. Tu froisses les yeux. Tu lui cries « attends ! » tu jettes un regard en arrière, l’ours semble lever son bras pour te faire un signe d’au revoir. Tu es de nouveau traîné en avant. Tu commences à te demander si tu existes encore mais cette pensée, tu n’as pas le temps de l’approfondir, elle s’éclipse aussi sec. Vous descendez maintenant l’escalier, tu croises un panneau lumineux, avec marqué « sortie » dessus. Tu es à peine surpris. « Attention, on va passer devant le poste de garde » à droite tu devines une vitre éclairée de l’intérieur, un comptoir. Tu y jettes un oeil, tu y vois le gardien dans une posture étrange, la tête en bas, sur les bras, il faisait le poirier contre le mur, en regardant la télé. Tu remues le visage et fais une moue, l’air de ne rien comprendre. « On a pas le temps, viens ». Elle attrape la poignée et pousse la porte qui donne sur l’extérieur. Tu es éblouie, il fait jour et là, tu viens de te rendre compte que tu étais pieds nus, tu cours sur l’herbe. « Attends ! » Tu te tournes à nouveau pour jeter un regard sur le bâtiment que tu viens de quitter. Tu vois la mer. La luminosité t’éblouit. À cet instant tu décides fermement de tenter de savoir ce qu’il se passe. Mais tu n’as pas le temps. L’instinct a déjà pris les reines de ton corps, tu te mets à genoux, tu frappes la terre de tes poings, tu arraches l’herbe. Tu commences à hurler. La femme qui t’avait emmené jusque-là ne dit rien, mais elle te sert dans ses bras, et te relève. Tu es sans force, sans volonté. Elle te sourit, remet tes cheveux en place. Elle a esquissé un rire. Tu n’avais pas entendu quelqu’un rire depuis des lustres. « Allez viens ! » Elle te tire à nouveau, vers la rive. Le flux et le reflux de la mer. Soudain tu as les pieds dans l’eau. Elle te paraît froide. Tu prends peur. Tu n’avais pas eu peur jusque là. Elle met son bras autour de ta taille, avance doucement. Maintenant l’eau arrive au niveau ton ventre. Tu la regardes, elle est sur le dos, les bras écartés, elle flotte. Elle semble bien. Tu as envie de faire de même, alors toi aussi tu te mets sur le dos et tu vagues au grès de l’onde. Tu fixes le ciel, magnifique. Puis, le coeur soudain gagné par un bien-être qui te semble venu de nulle-part, tu t’abandonnes. Tu fermes les yeux. Tu t’es endormi.

Tout va pour le mieux

Chère mère,
Je vais bien vois-tu je me lève, avec le soleil au-dessus de ma tête, des mains invisibles sont là pour soutenir mon visage. Il faisait nuit il y a peu encore mais… La nuit des hommes a foutu le camp quelque part au fond de mon coeur. Prends-tu bien soin du canari s’est-il échappé de sa cage à l’improviste ? Dis moi si le jardin…
Le sais-tu nous irons mourir un jour, toi, moi et toutes ces choses qui nous entourent ne seront guère plus que des souvenirs entassés parmi les autres souvenirs, eux même chassés lentement par le temps, sûrement, implacable… Et lorsque nous serons morts nous seront bien contents. Il n’y aura plus le jardin les iris, ni toutes les autres fleurs mais nous seront consolés. Nous serons morts et satisfaits de l’être, pendant un temps nous écouterons les générations nouvelles nous pleurer, réclamer notre corps et notre esprit comme si, quelque part nous étions uniques à leurs yeux, uniques par l’odeur de la peau, par le timbre de nos voix par nos gestes. Vois-tu ils nous pleureront un moment avant de devoir trouver un travail parcourir la vie de long en large avec son lot de souffrances, ils deviendront comme tous les passants qui courent la mappemonde à la recherche de l’existence…ils nous pleureront un moment puis cette pensée qu’ils ont de nous ils la placeront dans un objet-souvenir inerte un espace vide à remplir de temps en temps de quelques souvenirs ressurgis avant de le laisser s’assécher et de le perdre ou de le laisser à l’abandon dans une vulgaire boutique ou dans un marché aux puces. Un étranger achètera cette trace de nous sans savoir que je suis moi-même dans ce vase enfermé tout entier ce livre cet oreiller en plume d’oie il en fera rien ou si peu de cet objet qui est tout ce qui reste de nous dans ce pauvre bas monde à la merci des oublieux…
Alors il faudra recommencer chère mère et tu seras peut-être un oiseau loin d’ici dans une jungle immense, et moi peut-être un chat ou un autre homme. Je me lasserai de la mort vois-tu j’aurai envie de regoûter à toutes ces choses j’oublierai petit à petit la sensation du soleil sur la peau la souffrance sera estompée j’aurai envie de recommencer le manège, la course à la vie juste pour voir une nouvelle fois, pour y regoûter, retenter le coup. C’est un jeu gigantesque la vie c’est insidieux on en a marre mais on veut tout de même recommencer le tableau sous un autre angle un jour où l’autre, sous d’autres latitudes des couleurs différentes.

Mais le sais-tu j’oublierai peut-être tout de cette vie comme j’ai tout oublié de la précédente, alors, ne m’en veux pas si je t’oublie, c’est le ciel qui a fait les choses comme ça nous passons nous tournons en rond jusqu’à en perdre la tête, le tournis, l’amour et toutes ces choses qui entraînent le monde vers on ne sait où, nulle-part et partout aussi loin que je puisse voir. C’était magnifique tout de même je te le dis déjà en avance, c’est magnifique même les jours où le soleil se voile même si tout est raté c’est toujours magnifique, malgré la mort, ces minutes et ces secondes qui se succèdent, serpentent s’enroulent et se perdent dans le temps.
Et vois-tu je pose un objet ici il ne ressemble à rien, c’est un vulgaire coffret avec quelques mots glissés dedans qui n’ont pas de valeur, pas plus de valeur qu’un poisson dans un bocal de verre, quelques feuilles dans un herbier issues d’une autre vie, je le pose là avec mes pensées près de toi si tu l’emporte dans ta jungle je le retrouverai peut-être dans une autre vie. Alors je n’aurai pas à refaire le même chemin je prendrai l’existence par le bout, j’aurai la vie dans mes mains sans avoir à la chercher dans le vide. Peut-être est-ce vain le penses-tu, mais au moins nous aurons cette trace de nous qui dira nous avons connu le soleil, pensé et même vécu parfois lorsque la teneur du monde était pleine de lumières et lorsque nos coeurs étaient plein de ce monde.
Je vais bien vois-tu je me lève, avec le soleil au-dessus de ma tête, des mains invisibles, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Empire

Ce qui me nuit n’est pas tant la voiture ni l’activité générale de la ville
Ce n’est pas le fond sonore, pas plus que la saleté des pavés ou l’absence d’air respirable
D’eau clair et d’amour fou, ce n’est pas non plus le prix des tickets de la foire
Ce qui me nuit n’est pas le visage blême ou la mine résolue des gens que je croise
Pas plus que les immenses appareils photos des touristes ou mes chaussures vieilles de trois ans
Ni de trop fumer ou de grossir, d’écouter en boucle la même mélodie qui ne me fait plus grand chose
Ce n’est pas de parcourir les souvenirs ou de me saouler, partir en vacances à Marrakech
Ce qui me nuit n’est pas de n’avoir jamais vu de volcans en vrai ou de ne pas vivre à la bonne époque
D’avoir les yeux qui me piquent, de ne plus avoir un rond dans la poche ou de croiser le regard d’un mendiant
Ce ne sont pas non plus les soirées branchées parisiennes ou les longs discours sur la poésie, ni le déclin de mon inspiration
Ou le fouillis du monde, ce qui me nuit n’est pas la crise ou la course au plein-emploi, ni d’écrire de mauvais poèmes
Ni de courir à ma perte ou d’attraper les maladies incurables ramenées de la lune par les innocents astronautes
Ce qui me nuit n’est pas l’absence de sacré ni la mort de la poésie étouffée par la vitesse du monde
Pas plus que la mélancolie désuète des romantiques ringards ou la télévision, ce n’est pas l’ennui ni la stupidité de l’être humain en général
Ce qui me nuit c’est cet horrible moustique assoiffé sur le mur

Une épaisse forêt

Depuis bien longtemps je n’avais pas vu ce sentiment apparaître en moi. Depuis quelques années, finalement. Les soirées que je passais avec Florian. Ces années je les pensais enfouies, entièrement, dans la terre, dans le passé, ce sentiment étant si vieux que je ne devinais même plus son existence ou sinon, vaguement, comme un être ensommeillé au fond de soi, au bout d’un ces couloirs tortueux qui constellent le labyrinthe intérieur. La présence ici de Lily me fait me souvenir de cela et faît naître de nouveaux paysages. Je lui ai dit déjà et je crois que cette pensée est juste, il me semble détenir, au fond de moi une forêt dont je ne soupçonnais plus l’existence, peuplée de toute la flore et de toute la faune, produits de l’imagination fertile ; mais cette forêt là, qui est une part de ma vitalité, je ne la voyais plus : elle était recouverte d’un voile de nuit. Une lumière s’est inflitrée dans une faille de la nuit, comme une utopie s’infiltre parfois dans une faille de la réalité, éclairant cet espace perdu et lointain ; et tous les animaux, tous les êtres en hibernation qui m’habitent, apercevant cette nouvelle lumière, semble recouvrir tout à coup ce qu’on ose parfois appeler la vie, la vitalité, étincelles, richesses et variété des enchantements. Des couleurs naissantes, des arcs, des pylônes, des architectures. C’est un nouveau matin dans le monde intérieur. C’est une émotion qui n’était pas perdue. Elle avait disparu de mon champ de vision, comme si quelque part, je l’avais enfoui, enterré vivante ; elle avait disparu de mon domaine, comme un cerf qui aurait sauté par-dessus la clôture pour aller retrouver son chez lui, ce nomade dont, à mesure que le temps passe, nous oublions le souvenir et le cuir de la peau.
Mais les traces étaient pourtant là, en sommeil, comme des fils d’Ariane, à mon insu. Parmi les herbes folles, les morceaux de gazon, les insectes et la poussière, tout cela s’était amoncelé, recouvrant cette étrange demeure. Encouragé par ce nouveau désir, je tirais toujours dessus et le suivais. À mesure que j’avançais je croyais reconnaître les paysages, je me disais bien que je connaissais ces lieux, ils m’étaient familiers comme peut l’être une maison que nous avons longtemps habité, une maison de confiance. Enfin.

Nous entrons dans une ancienne habitation faîte de bois, dont les occupants sont depuis bien longtemps parti pour un autre voyage, une maison fragile, entourée par la forêt épaisse et continue du temps. Certains arbres se nomment souvenirs et d’autres, plus clairs, vibrants, comme ranimés par la lumière soudaine du matin, tremblent des racines jusqu’à la cîme, touchés par un élément méconnu, le vent, qui n’avait pas soufflé depuis des lustres, guettant le moindre signe, lui qui est allé chercher dans ses cales d’or ses réserves d’air salutaire ; ces autres arbres, disais-je, s’appellent maintenant.

Je connais bien les intonations de votre voix

On pense parfois que je suis ensuqué. Que j’ai la tête ailleurs. Dans un autre monde. Il est vrai que souvent je semble penser à autre chose. Je ne peux prétendre le contraire. Mais je vois à travers. Je connais bien les artifices de votre peau et de vos membres, je connais bien les intonations de votre voix. Je connais bien les acteurs. Si je donne l’impression de ne pas écouter, c’est que je regarde à travers vox yeux, la vérité que cache la machine bien étudiée de votre être, votre composition, votre profil idéal et votre pantalon soigneusement enfilé le matin même. Je connais bien le jeu grâce auquel vous pouvez prétendre ne montrer que ce que vous désirez montrer. Mais mal, ou bien tombé, car je vois à travers. Je connais les croisements de vos doigts dans l’onde et dans les airs dont vous détestez le hasard de la vie et de la nuit, je crois deviner ce que vous pensez. Et je sais bien au fond que ce dont vous avez besoin et tout le contraire de ce que vous croyez vouloir. Vous pouvez bien appuyer certains mots séparés de vos longues paroles qui tombent de votre bouche comme des fils d’araignée, les lancer sur le bout de votre longue pour qu’ils rebondissent jusque dans le creux de mon oreille je n’en crois pas un mot, je sais que la chambre est vide, qu’il y a quelque chose d’absent au fond du corridor. Il est possible si vous le voulez nous pourrions aller nous promener dans le parc aux fleurs et je devine pourtant bien que c’est tout autre chose qu’un jardin fade et sans lumière que vous désirez les traîneaux les frontispices les musées et les films du dimanche soir. Vous pouvez si vous le désirez me présenter la couleur de votre constellation le pli du papier qui cache le poème la pensée que trahit la sinuosité de votre front, je me doute bien que vos yeux s’éclaircissent à la pensée de renouer avec la vie mais le bain n’est pas encore assez chaud, peut-être l’a-t-on laissé refroidir trop longtemps, peut-être a-t-on trop longtemps fait semblant de chasser les fées avec les mains et que la poussière laissée par les ailes des papillons sur vos paupières ne s’appelle pas mirage mais histoire d’une vie passée à attendre le soleil se lever au-dessus de votre paysage à des millions de kilomètres. Ce n’est pourtant guère plus qu’une illusion. Comme l’est la vie. Je sais bien que vous me devinez.

Il y a quelque chose de blanc

Il y a quelque chose de blanc et de bleu pastel qui passait devant l’étoile morte dont nous recevions toujours la lumière, entre les arbres la fée le principe l’électroluminescence, il s’agissait des choses dîtes, la file indienne des coléoptères le cadeau de noël c’était un jour d’été si je me souviens bien nous avions rangé dans un bocal divers papillons, des fleurs des mouches et des cantharides les ailes nacrées étaient jolies elles ressemblaient aux coquillages la paroi saline en moins, c’était h-4 avant l’heure dîte le rendez-vous était fixé entre les linges mouillés dans le coin du jardin où personne ne nous découvrira les traces de nos digitales sur la vitre peu avant l’aurore, pendant que les fruits étaient encore là avant que les oiseaux ne les emportent le déjeuner sur l’herbe dora maar au chat elle se tut discrètement le crayon glissait sur la ligne du dos, une fille nue ôtait ses bijoux posait devant les peintres et les poètes pour un instant réinventer la vie la corde était secrète l’intérieur était fragile les rideaux le catafalque la porcelaine posée sur ses genoux son paradis perdu aux quatre coins du monde partir à l’aventure au fond de l’inconnu pour un trésor qui n’est pas de l’or l’écho d’un piano violet épaississait la lumière où dansaient le bain turc la joie de vivre l’empire des lumières, la vie ça doit bien vouloir dire quelque chose les couleurs jeanne regardant l’aquarium les mains d’elsa recueillement auto-portrait de nuit nous ne sommes pas au monde il est temps, pousser le rideau entrer sur la scène se pincer voir si on est toujours vivants entrouvrir la grille la prison la coquille ramasser les hyacinthes pour en faire des chefs d’oeuvres réinventer le dessin l’écriture parcourir le monde la fourmilière amoureuse remettre en marche le phare poussiéreux en faire un différent de tout le reste, raconter des histoires rendre les autres illisibles le portrait vivant la tempête de sable la réalité le rêve voir si elle n’a pas disparue de la surface du monde un empire de poussière pour héritage du vent des raisons secs le chemin l’illusion la voie lactée l’interstice les constellations la rumeur des foules les sauts lents dans le vide, des perles parmi les billes de plomb du lait dans une nappe de pétrole la réinvention de l’amour du radio-réveil des rendez-vous le matin dans le froid sur la neige, les chemins de la liberté devenir entre les arbres sur les comptoirs la baie de papier les coupes de nuages sans faire semblant le sanctuaire le papier de verre les chevaux, devenir comme si hier nous étions morts nous n’existions pas tirer la ficelle de la lampe vivants le poids des regards en moins, le poids du langage de la mort devenir avant de disparaître vivants comme l’opposé du mouvement du monde où se perdre dans les territoires inexplorés, la cage aux canaris pour voir au travers de la peau la marée haute les papillons la demeure l’océan le château la cour le paysage naître

J’habite un fascicule

Quant à l’élan dans les veines chaque nuit tambourinait plus fortement les secondes je les savais fortes au fond de mon coeur, je les gardais bien au chaud je ne perdais pas de temps je divaguais loin des choses et des gens et les heures me donnaient raison je n’avais pas à chercher bien loin les voeux que je formulais à voix basse parfois, je me disais mon dieu je me disais non, si la pluie est tombée hier ce n’était pas un hasard les choses se coordonnent précises comme les mouvements circulaires des aiguilles et le va et vient des flots des tristesses et des féeries le manège était beau il était fait pour durer je l’avais construit mon château de sable sec, auprès de quelques élégants oiseaux. Je regardais les scènes de la vie les discussions les passants quand je rencontrais cette fille un peu perdue je lui ai dit peut-être avez vous besoin d’un peu d’aide peut-être je me disais aurait-elle besoin de mon aide, j’aurais sans doutes quelques petites choses à lui donner qui pourrait lui être utile je fouillais alors dans mes poches elles étaient pleines de choses qui avaient de la valeur pour moi des petits papiers avec quelques mots griffonnés ça et là, quelques additions de restaurants des lendemains de fêtes et des envies d’aller au cinéma. Je me disais sans doute aura t-elle besoin de moi pour devenir sans doute est-elle malheureuse elle ne sait pas tout simplement elle ne regarde pas au bon endroit la vie ce n’était pas uniquement le générique de fin c’était aussi la scène du baiser, l’invention de la couleur et les silences entre les lignes, je lui disais doucement je lui chuchotais que nous allions mourir un jour mais que d’ici là il allait se passer quelque chose de beau peut-être les jours et les nuits ne sont pas sans magie malgré ce qu’on en dit souvent il suffit parfois qu’un poète raté comme moi lui dise quelques mots il reste des minutes encore qui vaudront la peine, je le dis en connaissance de cause l’univers n’est pas silhouette au fond de sa bouche je lui disais il faut être vivant encore au moins quelques instants encore avant qu’une autre saison ne commence, ces moments sont faits pour durer se brisent en fin de compte toujours le conte pour enfants auquel il manque une page qu’on a jeté au feu intentionnellement comme pour imprimer le soleil à jamais dans le coeur et l’amour heureux en bout de course toujours après être revenu à la charge la féerie souffle la fin de la fête parmi jours qui se suivent lorsque les mots que je disais passaient sur elle maintenant comme un air ordinaire celui des premiers jours ou l’or des minutes je continuais alors à fabriquer du mirage avec mes mains pour en faire une maison de paille où se retrouver nu les soirs d’hiver a peu d’importance. Je disais ces mots ce qu’il fallait c’était la réalité des choses et des êtres et la fin de la pièce déjà, le jour tournait court je le savais bien je ne savais rien faire d’autre je marchais je marchais loin sans doute le téléphone a t-il sonné le temps a passé plus vite me rapprochant de l’apparence du monde à ce moment-là je n’étais déjà plus qu’un fantôme une illusion dans un coin de la mémoire, un élan comme pour combler la solitude un espace vide au-dedans du coeur un cimetière à poèmes une trace mais j’étais déterminé je me disais le temps me donnera ma chance j’ai inventé quelque chose je ne suis pas encore tout à fait obsolète je déposais alors quelques pensées dénuées comme un millier de ballons vers le ciel sans préciser l’heure et le jour pour ne pas flétrir le filigrane et la frêle opacité de mes mots je laissais libre cours à l’enchantement tandis que déjà un autre manège plus grand et plus rapide avait pris le dessus des pensées plus vivantes qui n’avaient pas de nom encore je n’étais donc qu’une mémoire je me tenais debout entre deux incendies quand la nuit me surpris un autre instant sans le vouloir j’étais passé aux environs de son corps et lui disant bonjour, je crois que je vous aime.

Les Vivantes

J’ai toujours aimé les femmes bizarres, les folles, les solitaires, les moches aux yeux des autres, les addictes. Les énervées, les passionnées, imprévisibles. J’ai toujours aimé les femmes au tempérament détestable, les obsessionnelles, les dépressives. Les cinglées. Créatives. Les beautés étranges. Maladives. J’ai toujours aimé celles qui n’aimaient pas l’amour ou qui en avaient peur. Les déraisonnées, les « mal faîtes ». Les naïves. Les lectrices. Celles qui pensent parfois à la mort (parce qu’on ne peut aimer profondément la vie sans aimer la mort). Celles en qui quelque chose ne tourne pas rond. Les complexes, complexées, fissurées. Les oubliées, mises de côté. Troublées, esseulées, aux goûts enchevêtrés. Qui croient dur comme fer en leur « truc ». Les trop fragiles pour ce monde. Perdues. Multiples. Contradictoires. Les exilées sur terre. Assombries. Talentueuses. Chanceuses infortunées. Suicidées passives. Incomprises. Les « dans leur monde ». Fainéantes, frénétiques par intermittences. Mystiques. J’aime celles qui sont prises pour des ratées, folles à lier ou illuminées. Celles qu’auparavant on brûlait pour sorcellerie. Les à-côté de la plaque. Celles qui vont tout au bout de leurs mirages, jusqu’à les rendre vrais. Mystifiées. Confuses. Fidèles à elles-mêmes. À leur déraison.

Par amour du différent, de ce qui subsiste parfois de vitalité, de souffle naïf, tout au fond des êtres et qui n’est pas perdu.
Cette despotique rébellion, cet intime tumulte, cette voix discordante, désordonnée, au fond d’elles qui lutte convulsivement pour la vie.
Ces êtres en qui la déshumanisation n’a pas pu terminer son travail morbide. En qui ça a cloché. Celles en qui quelque chose de l’enfance est resté qui ne veut pas mourir.
Les poétesses. Et ce mot n’est pas léger en moi. Il est lourd de profondeurs et de symptômes.
J’aime pour toujours. Celles qui ne sont pas l’ordinaire. Qui ne sont pas la conformité. Je les trouve magnifiques. Les vivantes.

Un rêve

Étrange rêve cette nuit, tu sais, et je m’en souviens bien. Pas dans les détails naturellement, mais dans les grandes lignes tout de même, et surtout la fin. Peu de mots. Beaucoup de sensations, beaucoup d’images. Je me trouvais dans un lycée ou, du moins, dans un lieu qui y ressemblait. Je m’y baladais, me trouvant dans cette fac ou ce lycée sans raison particulière, et certainement pas pour apprendre ou même mettre le pied dans une salle de classe. Cela se passait dans une cour puis je découvris un vendeur de cacao. Dans mon rêve ce mini magasin qui n’en était pas vraiment un avait un nom, « au bon cacao » ou un titre s’approchant de près. Car oui, aussi surprenant que cela puisse te paraître je me souviens bien, des mots, des titres, des paroles souvent, au mot près. Celui-ci proposait aussi des cafés. On ne sait par quelle bizarrerie issue de ces royaumes oniriques, je me retrouvais soudain moi-même le vendeur de chocolats chauds et de cafés, à l’accueil. Il y avait la queue devant moi, les gens me réclamaient des chocolats mais je n’en avais plus. Je me souviens qu’une femme me demanda pourquoi, si je suis un vendeur de chocolats chauds, je n’en ai pas ! Celle-ci pointa du doigt en direction de ce qui paraissait un récipient à cacao, de couleur vert foncé, en métal, sans mots imprimés dessus. « Et là-dedans, il doit bien y en avoir ! » me dit-elle avec un regard interrogateur mais gentil, je le regardais et me dit « tiens, j’avais oublié qu’il était là celui-là ». Mais soudain il me revint à l’esprit que cette boîte n’était en fait qu’un artifice. « Ça c’est du décor, il est vide ». À la suite de cela je me trouvais toujours dans la même boutique, mais cette fois, il y avait des matelas au sol, il y avait toujours du monde. J’étais couché et je dormais à moitié sous une lourde couette. Il faisait jour et des rayons de soleil perçaient à travers une fenêtre, atteignaient les draps, touchaient mon visage. J’étais au milieu d’amis, de gens biens, je me sentais incroyablement bien. J’aimais tous les gens qui étaient autour de moi. Mais surtout il y avait à-coté, près du lit, réveillée, une fille qui était ma femme dans ce rêve. C’était l’inouïe. Je ne dormais pas vraiment, mais je m’amusais à la regarder. Un à un les autres gens qui parsemaient la pièce s’étaient comme évaporés. J’aimais sa présence. Je la regardais faire, mener sa petite vie et je sentais en moi un sentiment d’affection immense pour elle. Je la regardais qui se coupait les ongles, qui s’habillait, qui marchait un peu partout, faisait chauffer de l’eau. Je me souviens aussi qu’elle passait plusieurs fois par-dessus le matelas qui était en plein milieu de la pièce, en faisant très attention à ne pas me marcher dessus, cette attention m’amusait et et me faisait l’aimer encore plus.
Petit à petit je me rendais compte que je m’étais réveillé.

Tu n’es pas à vendre

Tu n’es pas à vendre tu n’es pas même un simple papier chiffon déposé là, sur une armoire poussiéreuse, sur une étagère sans vie. Tu n’es pas l’objet inerte, le décor de mon imagination ni le mannequin figé dans la boutique de souvenirs. Je suis un moustique, un éphémère je viens à peine de naître et je serai mort peut-être ce soir la vie est courte alors je cherche un peu ta lumière et tes mains encore car là où j’habite il n’y a pas de lueurs il n’y a pas de couleurs, je veux juste sortir un peu de ma nuit et je veux partager un peu de ta lumière avant que le soir ne retombe à nouveau et que le crépuscule ne brûle mes élytres. Je suis l’insecte que tu n’as jamais nommé et que tu gardes sous ta manche, qui ne doit pas apparaître au grand jour, mais qui ne doit s’éloigner trop loin non plus. Je parle des abandons pour mieux conjurer le sort, des oublis pour mieux me souvenir et des absences pour mieux vouloir les combler. Je suis celui qui empêche les choses de sombrer dans l’oubli. Je suis l’insecte qui a peur d’être oublié et de perdre le morceau de soleil qu’il a à peine touché, à peine respiré, à peine aperçu dans une sorte d’intermède musical. Le rêve est beau mais jamais autant que la réalité dans toutes ses gênes et dans toutes ses peurs, ses craintes, dans tous ces mots qui ne sortent pas, et choses qu’on ne voyait pas comme ça, et toutes les choses tellement plus belles. Le rêve est beau mais jamais autant que la réalité dans toute sa maladresse, dans tous ses bruits, dans tous ses mélanges et ses battements de cœur.

Réminiscence

Au fond de nous les souvenirs apparaissent, recelés par la nuit, sous la forme d’insectes -ou de fées de papier- phosphorescents, qui s’agitent par milliers parmi les branches, les écorces, les feuilles des pensées ; éléments évanescents, fugitifs, le plus souvent insaisissables et qui peuplent, jusque dans les derniers recoins de l’esprit, tous les couloirs, toutes les chambres, tous les balcons, de l’immense demeure intérieure qu’on appelle parfois la mémoire. Certains passent à notre portée, le temps d’un éclair, et se trouvent déjà bien loin de nous lorsque la missive envoyée par la prunelle secrète, vers notre cerveau, vers notre conscience, a parcouru son chemin, il est déjà bien trop tard et le souvenir est passé déjà, depuis longtemps il est retourné se cacher derrière un arbre, derrière un tableau, insaisissable, à l’abri du regard curieux. Il n’est alors plus qu’une image sans sensations, une photo froide et sans visages familiers, comme une de ces feuilles d’un journal intime déchiré qui s’évadent emportées par le vent, d’un trottoir vers un autre, foulées par les passants ignorants, inconscients, qui viennent à l’instant de fouler un fragment de vie, un secret, une histoire.

Pourtant, lorsque je laisse parfois divaguer mon esprit aux confins des souvenirs, à la manière d’un radeau égaré au milieu d’un océan. L’espace d’un soir, je laisse de côté le présent, cet amalgame de soucis, de tremblements inquiets. Je pose le sac de mes pensées à mes pieds et j’entreprends le voyage, l’espace d’une minute peut-être, une heure, peu importe. Cette minute, cette heure, je l’offre à l’égarement, je l’offre aux pensées sans tourmentes.
Me vient alors une musique indistincte, une mélodie lointaine qui semble m’appeler, prononcer un nom qui n’est pourtant pas le mien, mais que je reconnais comme tel, peut-être mon véritable nom dans les entrailles primitives et naturelles de la vie mystérieuse. Peut-être chantent-elles véritablement, les sirènes qui peuplent les profondeurs et qui remontent parfois à la surface de la mer intérieure, et nous ramènent à des choses oubliées. C’est dans le silence que passent ces chants, habituellement inaudibles, dans ce silence qui survient après un événement mouvementé, après les orages, après les déluges. Comme un écho du tumulte qui précède, auquel s’ajoute le sillage, l’aspérité des songes superposés sur les minutes, certaines mélodies rencontrent à nouveau le cours de la vie. Ces chants se saisissent de nous et nous emmènent loin du manège incessant de l’existence, pour nous inciter à nous arrêter, à penser.
Je chasse l’esprit du souvenir et lorsque par hasard, dans mes mains je récolte une de ces lucioles, je regarde la créature inouïe, qui parle un langage inconnu — et pourtant familier. Je saisis cet insecte -cette fée- lumineux et l’approche alors de mon regard, le plus près, le plus près possible. Jusqu’à ce que le fragment de mémoire, maintenant séparé de sa nuit et de l’oubli, lui qui n’était qu’un confettis de lumière, avec ses ailes agitées, son frisson craintif, sa fragilité, tout près de mes yeux, prenne les proportions et l’apparence d’un soleil qui ira éclairer loin, très loin, sur le devant de mon chemin, l’abîme de mon avenir.

Certains soir les amis sont plus que des amis

Certains soir les amis sont plus que des amis. Oh évidemment, ils n’étaient pas bien loin. Mais nous, par contre, nous n’étions pas la porte à côté. Je veux dire, nous étions dans cette sorte d’obscur brouillard qui faisait que nous ne savions plus vraiment sur quel pied il fallait danser. Je ne sais pas si je me fais comprendre ? Je veux dire… Ces sortes de périodes bizarres pendant lesquelles l’habitude, cet opium délivré par le temps, à notre insu, fait se fondre les jours les uns dans les autres, sans qu’aucune couleur distincte ne vienne les séparer, les individualiser. Ces jours qui se ressemblent et qui nous font dire, la Terre qui tourne autour du Soleil est un manège, le même qu’hier, lent, hypnotique. L’air que je respire est le même, peu de choses changent.
Soudain on se souvient de nos quelques amis, on se dit qu’ils sont là, que nous n’aimerions pas les perdre. Mais qu’il est possible pourtant, un jour de les perdre si nous y prêtons plus suffisamment attention. Cette pensée, comme une note magique, semble ouvrir à l’intérieur de nous-même le flacon des souvenirs et nous voyons surgir une infinité de senteurs, se rattachant chacune à un fragment de la mémoire. Des instants rares et qui condensent en eux si bien la joie de vivre. Une voix comme une âme muette, parfumée qui s’échappe d’un des flacons semble nous dire, dans une langue qui n’a pas besoin de mots, « voilà ce qui est précieux, voilà ce qu’il faut préserver ».
Alors, enivré de tous ces parfums subtils, on se dit qu’il vaut peut-être la peine de vivre, pour détacher du temps quelques-uns de ces moments, passés et à venir, comme une infinité de molécules d’or, de perles rares qui défilent, invisibles, devant les yeux et qui n’attendent que la lumière d’un nouveau jour pour scintiller de nouveau, plus brillamment encore, sous les fenêtres du temps et du ciel.

Densification

« Connais-toi toi-même »

 

 

 

Maintenir le crépitement, maintenir l’émerveillement… La musique

 

Je peux regarder en arrière et dire, sans le moindre doute : j’ai su maintenir les feux sacrés. J’ai tenu debout les totems, les colonnes.

 

Et les nuées de corneilles passent toujours.

 

On me dit parfois que je suis dans mon rêve. Oui… Et je le resterai jusqu’à la fin. Je sais ce qu’est la lucidité, la perte de l’illusion. Quitte à vivre dans un désert, je préférais vivre dans un désert qui contiendrait au moins un mirage d’oasis. Un rêveur n’est pas un ignorant. Je pense même le contraire. J’ai maintenu l’ardeur, la musique, dans tout. Non pas que mes élévations soient aussi puissantes et verticales qu’auparavant, elles ont dû s’émousser sans doute. Mais elles sont toujours. Elles seront toujours. Il y a certaines choses encore qui sont à moi et à moi seul .
Ce secret qui m’habite et qui fait ma déchirure, ma tension perpétuelle. Ce secret que, moi-même, je ne comprends pas et subi. Je subi sa grâce et sa désolation. Bien au-delà des communes admissions, des images, des souffles terrestres et des habitudes.

 

J’aime tracer dans le sable un dessin qui sera effacé par le vent, le lendemain. J’aime, après avoir plongé une main dans l’eau, voir le liquide recouvrir en un instant mon absence. Je suis un homme qui attend et qui n’a pas peur de la mort. Je suis quelqu’un qui connaît la valeur des plaisirs de la vie, je sais ce que c’est que le manque, l’ivresse de la douleur. Je suis heureux maintenant. Et ma philosophie tend vers cette idée, à savoir vivre tout en gardant à l’esprit cette chance d’être en vie . Voilà peut-être un des secrets de la vie, de la vie adulte. Vivre en regardant dans les yeux le cadavre de l’enfance porté au fond de soi. La cadavre de l’idéal. Vivre tout de même.
Un auteur a déjà dit qu’en perdant l’idée de la mort, l’Homme a perdu la grâce.
Je me demande où est la grâce aujourd’hui ? La voix des poètes ? Le reste… c’est à dire, autre chose que la croissance économique.
Les questions d’où venons-nous, où allons nous…
Des questions sommes toutes aristocratiques, il ne faut manquer de rien, et sûrement pas de nourritures terrestres, il faut avoir du temps, pour penser.
Je me maintiens sous le voile bizarre du mirage qui fait ce que je suis. « Je suis dans mon trip », toujours, et cela n’a, décidément, pas beaucoup changé.
Je cherche la vérité. Je cherche mon salut. Quelle que soit la divinité, aux yeux du soleil, des rivières, des arbres, de la voûte nocturne.

 

Aux démystificateurs, je dirais que les élans ne sont pas de simples explosions de l’égo où des épanchements du surplus de libido. C’est un sens supplémentaire accolé à mon coeur, qui me permet de voir un peu plus loin. Regarder le monde et les choses de l’extérieur, comme on observe les mouvements de la rue à travers une fenêtre.
Jamais je ne me suis prostitué à quoi que ce soit. Ni aux élancements communs. Je cherche la pureté, quelque part. La clarté, la lumière. Tout ce que j’ai, je suis prêt à l’abandonner pour cette clarté, cet ensoleillement.

 

Je suis infiniment reconnaissant pour chaque minute de vie qui m’est accordée ici-bas, maintenant. Je ne sais pas ce qui m’attend. Je n’attends rien. Je vis au jour le jour. Il ne me semble pas que je poursuis un grand but, ou alors, ce but lui-même dirige mes pas à mon insu, le long de cette ligne conductrice invisible à mes pupilles.
J’ai plusieurs fois frôlé la mort, je l’ai même touchée. Plusieurs fois je me suis mis à genoux, avec la certitude que c’était fini. J’ai lâché prise. Plusieurs fois mon « moi » s’est brisé, s’est éparpillé dans le vent et j’étais comme perdu. J’ai connu beaucoup des pires choses qu’il soit donné à l’homme de connaître. Non pas la guerre, non pas la violence dans la chair, mais bien pire, je crois, les violences de l’âme, les écrasements dans le coeur, les désolations intérieures.
J’ai mis du temps à les assimiler, à m’en remettre. Loin de m’avoir détruit, ces expériences de ma jeunesse, maintenant je m’en rends compte, m’ont fortifié et enrichi.
Peut-être même ne m’en suis-je pas remis, mais que j’ai appris à faire avec, malgré tout. Et tout le poids des souvenirs s’est allégé, se redresse à mes côtés, me soutient.

 

 

 

« Connais-toi toi-même »

 

 

 

Et je peux maintenant regarder en moi, sans gêne et sans évasions. Je peux regarder les ruines tout autant que les luxuriances. Je peux m’affronter tel que je suis, dans ma totalité, sans être écrasé, et sans tourner le regard loin de ce que je ne voudrais pas voir. Sans me mentir à moi-même. Combien nous mentons-nous à nous-même sans nous en apercevoir ! Pour sauvegarder notre fierté, et d’autres idioties. Je suis en possession de moi-même et, preuve peut-être que je le suis, je peux en rire, énormément.
Je suis dans mes limites, je ne suis pas au-delà. Je ne cherche pas à me mouvoir en-dehors d’elles. J’ai pris conscience de mes faiblesses. Dans ma terre intérieure je peux aller à l’extrême pôle et repousser encore les frontières, sans les franchir. Je peux aller là où le soleil ne se lève plus. Je peux aller là où le soleil inonde l’horizon. Dans tous les cas, je contemple la vie, détaché et présent tout à la fois.

 

Plus le temps avance, et plus je me rends compte que je ne me suis pas trompé. Plus je me rends compte que mes sacrifices n’étaient pas une erreur. Je commence, seulement maintenant, à récolter les fruits qui me semblent sans nombre. Sans doute pas infinis. Sans doute, et certainement, je l’espère, la douleur me donnera encore des leçons. Car, si ma peine est toujours immense, elle est devenue mon amie, ma confidente. Les doutes, les désespoirs sont des soutiens, des dons, des forces.

 

J’aperçois des sourires au fond de la nuit.

 

 

Il est des soirs magnifiques…

Il est des soirs magnifiques où un semblant de tendresse, diffusée par l’empreinte magique, laisse voir ses constellations scintillantes par les conduites de climatisation, lorsque même les bagatelles paraissent ineffables, quand on croise un autre mirage à la pointe d’une nuit séparée de la monotonie. On croit apercevoir un nouveau jour, on se dit, la suite de ma vie ne sera plus pareille. J’ai passé le cap, j’ai creusé mon terrier pour sortir de la prison. Alors un premier rayon se laisse apercevoir, les heures du tourment s’éloignent derrière-soi d’elles-même, on se dit voilà le résultat de mille minutes stupides, je suis libre, libre. Libre de tout, de rien, de prendre un peu de cette lumière et de la mettre en moi, de ramasser la musique mourante et de la ranimer pour qu’elle joue pour moi, pour mon bon plaisir. Faculté de la vie à se renouveler sans cesse. Faculté de se réinventer autrement.

Elle est là assise, un coude sur la table de nuit…

I got the spirit loose the feeling

Elle est là assise, un coude sur la table de nuit, à rêver d’on ne sait quoi, la chevelure tombant en cascades par-devant son visage blanc. Elle est là qui fait danser ma vie sans trop le savoir, sans trop le vouloir avec ses bruits de coeurs et puis sa respiration qui se retient de ne pas chuter trop lourd sur les lames du parquet, et réveiller les voisins. Elle tâte la flamme avec ses doigts, voir si ce n’est pas trop brûlant, avec le vernis magenta de ses ongles caressant le bas de la mèche, à la naissance, là où le feu est bleu et moins chaud encore. Voilà qu’elle passe la main dans ses cheveux pour replacer la mer dans le sens de la marée, éloigner les boucles du crépitement, elle pense, elle attend que les choses chavirent. Des morceaux de cire sous les griffes qu’elle nettoie, avec sa félinité, nous mourrons tous un jour, lance-t-elle intérieurement dans le puits sans fond de son esprit enseveli et qui va ricocher sans fin pour, peut-être, reparaître là-bas, à l’opposé de son monde. Cette pensée donne à la flamme une nouvelle jeunesse, une certaine réalité qu’elle n’avait pas avant.

Peindre une vie tout entière en nouant des lignes de phrases autour des virgules, ces hameçons pour attraper deux ou trois paradis ça et là. D’une fenêtre à l’autre les gens passent sans se remarquer les uns les autres comme des traînées de fantômes innombrables qui somnolent à travers la vie, rêvant d’éternité ce laps d’une minute, peut-être. La Terre ce manège perdu entre deux trous noirs, ce tourniquet enchanté cerclé d’étoiles inconnues qui vont, chacune à leur tour rendre l’écho à la nova magistrale qui les a fait naître. Ce bal incompréhensible aux sillons tracés par les dieux fous.
Elle est assise et songe à ce que sera demain si aujourd’hui s’empressait déjà de fuir derrière les persiennes, avec le soleil.

Le silence c’est ça

Le silence c’est ça, ce sont les trous perforés dans les cartes à musique des orgues de barbarie. Ils ont l’air de rien, les trous d’air comme ça, mais si on les mets dans la machine, dans le coeur, les silences, ils en cachent une bonne quantité de cris, de hululements et de tas de piaillements de toutes sortes… Les silences c’est ça, des trous qui restent dans le coeur et qui ne demandent qu’à chanter.

L’inventeur de la poudre aux yeux

L’inventeur de la poudre aux yeux

 

J’ai pour vous une recette magique, madame. Prenez une journée, n’importe laquelle. Ça peut-être demain, après votre sommeil. Prenez cette journée comme aucune autre, dans le creux de votre main ainsi qu’une richesse scintillante, tombée de la source d’une nuit passée. Prenez-là, éloignez-là longtemps, à l’abri de nos heures vengeresses. Prenez-là comme un coeur qui palpite, séparez-là de vos autres jours, serrez-là contre vous, avec attention. Demain n’est pas un jour comme un autre car j’aurais décidé d’y déposer un secret, un de ces minces secrets légers comme une plume versatile. Oubliez hier, vous en avez le droit. Mettez demain de côté, il n’est pas encore arrivé et vous aurez bien le temps de le récupérer, à l’heure dîte. C’est maintenant l’heure de la moisson immatérielle et de l’oubli du temps.
C’est une journée parmi tant d’autres et pourtant, vous serez en-dehors du temps, c’est une journée mystérieuse. Prenez ce jour dans votre main, madame, car il ne sera fait comme aucun autre. Demain sera sans douleurs, ni ardeurs. Tout est beau, tout est magnifique, c’est une illusion, je le sais bien. C’est un mirage volontaire. Mais comme je vous l’ai dit, vous aurez bien le temps de retrouver tous les supplices de la vie, demain, après-demain peut-être. Maintenant n’est pas le moment, il s’agit de ces heures heureuses où tout n’est que légèreté. Il en est ainsi parce que je vous le dis. Fermez les yeux cette nuit, demain lorsque vous les ouvrirez, vous vous trouverez dans un champ magnifique, réchauffé par un soleil qui n’est pas brûlant, je vous parlerai de la beauté qui fait à chaque seconde le tour de monde, et que vous ne voyez pas toujours. Mettons la vie de côté, et la mort qui l’accompagne. Demain… demain sera un jour différent, car j’aurais décidé de vous rendre heureuse. Un seul être comme moi saura suffire à votre bonheur, croyez le bien. Une journée. Une journée seulement, mais qui sera la seule véritable, la seule vivante, brillante au milieu de la nuit de vos autres jours. Écoutez-moi, ce que je dis est vrai. Pensez que l’illusion est notre bien précieux, et que notre mirage est d’or.

Paul gauguin , D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? " , 1897-1898

Lettre d’amour sur soleil imprimé

Lettre d’amour sur soleil imprimé

 

Il avait plu, cette nuit là dans le désert enfoui. Il avait plu mille fois avant que le soleil ne vienne danser dans l’onde. Dans mille coeurs on a deviné l’ensoleillement, allongé sur le sein de l’obscurité. J’en ai fait moi aussi des milliers de tours de manège, pour l’atteindre parfois, ce vertige mouillé qui n’était plus l’incandescence, en attente de quoi ? De ce qui n’était pas venu.
L’attente est un renoncement qui ne dit pas son nom quand, le matin sec et granuleux pose un premier rayon sur la grande roue colorée de tes paroles. Et ta voix, dont je n’ai plus la trace visible, où est-elle ? Toujours, une ombre passe sous les draps, toujours je revois la grande dame et son ombrelle danser sur les murs de ma demeure. La cime d’un tilleul lance une ligne vers le ciel, interstice où passe l’affection. J’ai pour moi le souvenir de ta robe fanée, ce tournesol qui a tourné le dos au soleil. Mais où es donc le centre de l’univers ? Il n’est pas si loin, je le savais bien.

Cent extincteurs à incendies ne suffiront pas à éteindre cette flamme éternelle.